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OEUVRES CHOISIES
DE
GRESSET.
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IMPRIMERIE DE LEROY-BERGER,
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JJPX.&HBSSBT
Né à Amiens en yoc me ri en 1777
OEUVRES
CHOISIES
DE GRESSET,
AVEC UN ESSAI SUR SA VIE ,
Etune Romance inédite, musique de J. J. Rousseau.
ORNÉES DU PORTRAIT DE L'AUTEUR ,
ET DE SIX FIGURES D'APRES LES DESSINS DE MOREAU.
A PARIS,
CHEZ A. BOULLAND, LIBRAIRE,
QUAI DES AUGUSTINS, N° il.
1828.
LETTRES DE M. ROUSSEAU
SUR
VER-VERT , LA CHARTREUSE ,
ET AUTRES PIECES ,
adressées à M. de Lasséré, conseiller au parlement,
et au P. Brumoy, jësui'e.
A M. DELASSÉRÉ.
J 'ai lu le poëme que vous m'avez envoyé : je vous
avouerai sans flatterie, monsieur, que je n'ai jamais
vu production qui m'ait autant surpris que celle-là.
Sans sortir d'un style familier que l'auteur a choisi,
il y étale tout ce que la poésie a de plus éclatant et
tout ce qu'une connaissance consommée du monde
pourrait fournir à un homme qui y aurait passé toute
sa vie. Il n'était point fait pour le rôle qu'il a quitté ,
et je suis ravi de voir ses talents affranchis de l'escla-
vage d'une profession qui lui convenait aussi peu.
Je ne saurais trop vous remercier, monsieur , de la
peine que vous avez prise de me copier vous-même une
pièce si excellente : quelque longue qu'elle soit, je l'ai
trouvée trop courte, quoique je l'aie lue deux fois. Il
me tarde déjà de la pouvoir joindre à celle que vous
me promettez de la même main. Je ne sais si tous mes
confrères modernes et moi ne ferions pas mieux de
renoncer au métier que de le continuer, après l'appa-
VIH LETTRES.
En un mot, le seul moyen de faire des vers faciles, c'est
de les faire difficilement ; et si vous ne m'en croyez pas
sur ma parole, vous en conviendrez avec notre maître
Horace, dont voici les propres termes :
Nec v rtute foret clarisve potcntius armîs,
Quàm linguâ, Lalium , si non offenderet unum-
qucmque poetarum limae labor, et mora. Vos, ô
Pompilius s.mguis, earmen repreliendile quod non
Mnlla dies et multa litura coercuit , atque
Praesectum decies non caàligavit ad unguern.
Tachez , mon cher monsieur , de lui inspirer celte
maxime, sans lui dire qu'elle vienne de moi; car les
conseils d'un homme inconnu ne seraient peut-être
pas ai ssi bien reçus que les vôtres, quoiqu'ils ne par-
tent que du zèle sincère que j'ai pour sa gloire et pour
sa réputation, qui m'est aussi chère que la mienne
propre.
Remerciez bien , je vous prie, monsieur l'évéque
de Luçon de la bonté qu'il a eue de me communiquer
par vos mains ces deux dernières épîtres*, que j'ai
déjà lues trois fois depuis vingt-quatre heures qu il y
a que je les ai reçues, et où je ne me lasse point d'ad-
mirer le génie surprenant et la riche fécondité qui les
a produites. Si le Ver-Vert, qui est imprimé, vous
tombe entre les mains, vous me ferez grand plaisir de
me l'envoyer, car je ne le possède point en propre.
Selon moi , cet ouvrage a sur ses cadets l'avantage de
l'invention, et même celui de l'exactitude. C'est un
véritable poëme, elle plus agréable badinage que nous
ayons dans notre langue.
* Les Ombres et les Adieux.
ESSAI
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
DE GRESSET,
Pas P. HÉDOIOT,
MliMBKB DE LA SOCIETE ACADÉMIQUE DES ErfFANS d'ApOLLO*,
DE CELLE d'AgHICOLTCBE ET DES ARTS DE lioCLOGHB, ET DE
L'ACADÉMIE ROYALE d'ArRAS.
ESSAI
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
DE GRESSET.
JUe siècle de Louis XIV , qui a jeté tant
d'éclat par les productions qu'il a vu naître,
a puissamment contribué à faire éclore,
dans les années qui Font suivi, beaucoup
de talens très-remarquables. L'impulsion
avait été donnée ; la langue française avait
été fixée par les Boileau , les Piacine et les
Pascal ; des modèles admirables étaient
offerts à la jeunesse studieuse, et une
noble émulation , résultat de toutes ces
circonstances , vint s'emparer de ceux qui ,
comme Gresset, recelaient en eux les
germes du goût et du génie poétique.
Né à Amiens, en 1709, d'une famille
(4)
appartenant à la classe plébéienne , mais
aussi distinguée par ses vertus que par les
services que plusieurs de ses membres
rendirent à leur pays , Jean-Baptiste-Louis
Gresset manifesta dès l'enfance les disposi-
tions les plus heureuses. Son père , qui te-
nait un rang honorable dans la société par la
place d'échevin , se plut à cultiver son es-
prit et le mit au collège des Jésuites , où
il fit ses premières éludes. Cette inslitu -
lion religieuse et littéraire, qu'on a depuis
dépréciée avec autant de chaleur qu'on
l'avait autrefois exaltée, jouissait alors
d'une haute réputation. Il ne nous appar-
tient pas d'entrer dans les molifs politi -
que s qui l'ont fait supprimer : ce serait
nous écarter du but que doit avoir cet
essai. Peut-être d'ailleurs le tems n'est-il
point encore venu de juger avec impartia-
lité les charges et les pièces de ce grand
procès. Toutefois, il est permis sur un point
de devancer l'arrêt de la postérité, en
disant que les Jésuites ont rendu les ser-
( 5)
vices les plus éminens aux sciences et aux
lettres. Les hommes de bonne foi dans
tous les partis seront d'accord à cet égard ,
et prononceront toujours avec respect les
noms des Bourdalouc* des Brumoy 3 des
Charlevoix , des Daniel, et de tant d'autres
membres de cet ordre , qui a donné à la
France une foule d'écrivains célèbres. Vol-
taire , qu'on n'accusera certainement pas
d'intolérance religieuse , en dédiant sa
Mcrope au père Porée, l'appelait son cher
maître , et manifesta souvent la plus vive
reconnaissance pour l'asile où s'était déve-
loppé son génie ; tandis que ses professeurs
s'enorgueillissaient à leur tour d'avoir pré-
paré la gloire de l'auteur de Zaïre. Douce et
honorable réciprocité de sentimens entre
les disciples et les maîtres^ qui suffirait seule
à l'éloge des uns et des autres !...
A cet âge où l'homme ne peut pas en-
core apprécier sa vocation, où son carac-
tère et ses passions sont loin d'être par-
venus à leur maturité, Gresset désira
( 6)
entrer dans Tordre des Jésuites. Il avait:
seize ans. Sa famille n'opposa aucune ré-
sistance à ses vœux , et bientôt après il fut
envoyé au collège de Louis le Grand pour
y terminer ses études.
Il était à peine âgé de 24 ans lorsque
l'attention générale se fixa sur un petit
poëme manuscrit , qui reçut les éloges
unanimes des hommes de lettres et de tous
les gens de goût. Ce poëme était Ver-Vert ,
qui ne tarda pas à être imprimé sans l'aveu
de l'auteur, et cet auteur était Gresset.
L'étonnement fut à son comble lorsque
l'on sut que cette production charmante
était le fruit de la verve poétique d'un
jeune religieux qui n'avait jusqu'alors vécu
que dans le sein des écoles et le silence
d'un cloître. Il paraît en effet bien extra-
ordinaire que toutes les ressources d'une
plaisanterie aussi délicate que fine, aussi
légère que gracieuse , aient été trouvées
dans la solitude , lorsqu'elles n'appartien-
nent ordinairement qu'aux esprits qui se
( 7)
sont exerces pari' habitude du grand monde
et des sociétés les plus distinguées. C'est
ce qui fit dire à J. B. Rousseau, dans les
lettres qu'il écrivit, en 1 735 , àM. de Lasscré ,
et au père Brumoy , en leur rendant compte
de l'impression que lui avait causé la lec-
ture de Ver-Vert : que cet ouvrage était un
phénomène littéraire ^ et que son auteur était
un prodige. Ce célèbre lyrique rend la
même justice A la Chartreuse > aux Ombres
et aux Adieux, qui parurent peu d'instans
après le Ver-Vert , quoiqu'il ajoute toute-
fois que ce poème a sur ses cadets l'avantage;
de l'invention et même celui de l'exactitude.
Cette décision du maître est d une justesse
remarquable. Les pièces que nous venons
de citer offrent en effet beaucoup moins
de correction que leur aînée : elles exi-
geaient aussi bien moins d'invention, et
la fécondité d'expressions que possédait
l'auteur le fait souvent tomber dans un
luxe stérile., qui rend parfois sa poésie traî-
nante et verbeuse. Mais ces défauts qui
(S)
sont toujours rachetés par une harmonie
et un enchaînement heureux des vers , que
bien peu de poètes ont portés à un aussi haut
degré , disparaissent entièrement dans l'é-
pi tre qu'il adresse à sa sœur sur sa conva-
lescence. Ce monument de l'amour fra-
ternel , où régnent à - la - fois les images
les plus fraîches , les plus gracieuses ,
et le charme d'une douce mélancolie ,
peut être placé au premier rang parmi nos
pièces fugitives. Jamais la lyre des Chaulieu,
des Voltaire n'a rendu de sons plus tou-
chants, n'a offert les préceptes d'une phi-
losophie plus aimable et plus vraie !. . . C'est
Horace et Tibulle tout ensemble, ou plutôt
c'est un jeune favori d'Apollon qui , vain-
queur du trépas , raconte dans le port , avec
la sensibilité la plus vive, les dangers qu'il
a courus, et ses jours d'alarmes et d' ennuis.
Ce morceau nous paraît le plus parfait de
tous ceux écrits par Gresset ; et nous nous
hâtons d'ajouter qu'un ouvrage de ce genre
est souvent le résultat d'une heureuse ins-
(9 )
piration de l'âme, tandis qu'il faut bien
plus d'esprit et de talent pour composer
nn poème comme celui de Ver-Vert, Dans
la saine littérature, ce poème sera donc re-
gardé comme le premier titre de gloire de
son auteur; mais jamais on ne le placera
cependant à côté du Lutrin de Boileau, et
surtout au-dessus de ce chef- d'oeuvre ,
ainsi que l'a fait l'abbé M ilôt , qui se con-
naissait beaucoup mieux en histoire qu'en
poésie. (1)
Cependant Ver-Vert avait excité contre
Gresset l'animadversion de quelques es-
prits froids et rigoureux. Quoique dans ce
charmant badinage il ait révélé avec toute
la décence possible quelques-uns des lé-
gers travers qui naissent de la clôture et
des institutions monastiques, on le trou-
vait d'autant plus coupable qu'il portait un
habit qui semblait exiger plus de prudence
et de gravité. Peut-être ce sentiment n'é-
tait-il point tout- à -fait injuste; et J. B.
(i) Discours de réception à l'académie française, comme
successeur de Gresset.
(.10)
Rousseau > nous paraît encore avoir eu par-
faitement raison lorsque, dansleslettres que
nous avons citées, il regrettait que Gresset
eût quille le inonde pour une profession qui
lui convenait si peu. Accusé auprès de ses
chefs par la sœur d'un ministre, qui était su-
périeure d'une des maisons de la Visitation ;
transféré de Tours , où il professait les
humanités , à la F lâche , où le dégoût et
l'ennui s'emparèrent de lui , il sollicita sa
liberté, et l'obtint après une année d'exil.
Ce fut pendant le cours de cette année qu'il
chercha à traduire ou plutôt à imiter les
églogucs de Virgile. Soit que son esprit
fût abattu par les tracasseries qu'il venait
d'éprouver ; soit que le tableau des charmes
de la campagne ne convînt point à son genre
de talent, il fut loin de réussir et de rendre
l'antique et belle simplicité du chantre de
Mantoue. Il y a entre ses vers bucoliques
et les vers de Virgile, la différence qui
existe en peinture entre les bergers de
-Boucher et ceux du Poussin.
( M )
Dégagé île ses liens et rentré dans le
monde, Gresset se rendit à Paris , où il fut
accueilli avec la plus grande distinction.
Il était alors de mode de protéger les
hommes de lettres et les artistes , de leur
montrer de la considération, et de ratta-
cher ainsi l'indépendance qui fait souvent
la base de leur caractère , à un système de
liberté et de régénération qui commençait
à faire fl'importans progrès. On fondait à
cet égard des espérances sur un jeune
homme qui , ayant écrit le poëme de Ver-
Vert^ semblait avoir dans l'esprit de la
hardiesse et le désir des innovations. On
s'était trompé ; Gresset , autant par devoir
que par timidité , ne sacrifia pas à l'idole
du jour. Il n'était point né sans doute
pour porter la robe d'un jésuite, mais il
n'oublia jamais qu'il l'avait portée , et ne
chercha qu'à soutenir sa réputation litté-
raire. Pour remplir cette intention , il
voulut s'élever jusqu'à la tragédie , genre
( >2 )
de production au-dessus de ses forces et
du talent que lui avait donné la nature.
Edouard III , représenté en 1 y4° j n'eut
point de succès et ne devait pas en avoir.
On y trouve quelques beaux vers ; un style
généralement noble et pur , mais peu d'en-
tente de la scène et peu d'intérêt. L'absence
de cette chaleur des passions qui fait
réussir des tragédies même du second ordre,
s'y fait surtout vivement sentir. Gresset
ne fut pas plus heureux en composant
Sidney , ouvrage dans lequel il a marché
sur les traces de La Chaussée , fondateur
chez nous de cette espèce de pièces qu'on
appelle drames , et dont la conception
bizarre , n'appartenant ni à la comédie ni
à la tragédie , nous paraît avoir signalé en
France les premiers effets d'un genre dé-
plorable , appelé maintenant genre roman-
tique. Il faut convenir cependant que
Sidney est bien loin, quant au ridicule,
de beaucoup d'ouvrages de cette soi - di-
sant école sentimentale, qui fait malheu-
( i6 )
reuscment chaque jour de nouveaux pro-
grès , et que le style en est cligne d'éloges.
Toutefois le sujet de cette pièce excite une
tristesse monotone , sans aucune de ces
nuances et de ces circonstances attachantes
qui se rencontrent dans quelques produc-
tions du même genre. C'est une longue pa-
raphrase sur le suicide ; c'est l'agonie con-
tinuelle d'une ame remplie du dégoût de
la vie ; c'est enfin plutôt la peinture d'une
maladie morale que d'un caractère , et rien
n'est moins dramatique qu'une semblable
situation.
Gresset abandonna cette fausse route,
et appelé par la vivacité de son esprit à ob-
tenir des succès dans la haute comédie, il
mit le sceau à sa réputation en écrivant le
Méchant , qui fut donné en 1 74-7- Cet ou-
vrage ne place point son auteur à côté de
Molière > ni même de Regnard. L'intrigue
en est un peu froide. Le vis comica est
bien plus dans les détails que dans les
situations : mais le charme du style ,
( '4 )
l'originalité , la finesse du dialogue con-
duiront le Méchant à la postérité. On ne
peut trop admirer le talent avec lequel
(tresset a peint les mœurs, le ton et le
langage des gens du grand monde sous
la régence. On croit vivre au milieu de
celte société élégante et corrompue, où le
vice se colorait des dehors les plus flatteurs;
où l'oubli de tous les principes de morale
était une affaire de mode, et un moyen
certain de s'avancer et d'arriver à la for-
tune. A cette époque déplorable de notre
histoire , le ridicule inspirait bien plus de
crainte que le déshonneur, et les vertus
tombaient sous les traits d'un honteux et
brillant persifïlage. Nous avons chèrement
payé le scandale et les erreurs de ce tems ;
et lorsque Gresset en a retracé le tableau ,
et nous a présenté les maximes des roués
de la régence dans la bouche de ce Cléon ,
dont il a su rendre le caractère si odieux ,
il était cependant loin de s'attendre aux
malheurs que cette dépravation de moeurs
( >5 )
contribuerait à attirer un jour sur la
France. On n'a peut-être pas assez remar-
qué que le Méchant est celle de nos pièces
de théâtre qui renferme le plus de vers
dignes, par la vigueur et la concision de
la pensée , de devenir proverbes. En beau-
coup de circonstances la poésie senten-
cieuse est froide: c'est l'écueil du genre di-
daelique. Mais dans une comédie les
préceptes se lient à l'action théâtrale, et
la font ressortir avec plus de force et d'é-
clat. C'est une des beautés àxxMéchant, qui,
avec le Ver-Vert , forme la partie la plus
importante des œuvres de Gresset. Ce
qu'il publia depuis, et ce qui fut publié
sous son nom, n'ajouta rien à sa gloire.
Son discours sur l'harmonie est une ampli-
fication de collège sur un art qu'il connais-
sait si peu que continuellement il confond
la mélodie avec l'harmonie, en donnant cette
dernière qualification au chant propre-
ment dit , connue à la science des accords.
Avec des recherches plus exactes , il eût pu
( i6)
faire do cet ouvrage une histoire abrégée
de la musique : mais les faits qu'il rap-
porte sont pour la plupart fabuleux , et il
les raconte avec une emphase qui blesse à-
la-fois le goût et l'esprit. Ce sujet intéres-
sant a été traité depuis avec autant de
talent que de profondeur par M. deLacêpède,
et par Kalbrenner , (1) et le discours de
Gresset est entièrement oublié. Nous ne
parlerons pas de ses odes; et parmi d'autres
pièces détachées nous ne citerons que l'i-
dylle sur le siècle pastoral, qui contient
des images douces, riantes, et des regrets
sur la perte de l'âge d'or qui avaient vive-
ment ému l'éloquent et sensible Rousseau.
Ce grand homme avait mis cette idylle en
musique; il se plaisait à la chanter sou-
vent, et l'air qu'il a composé paraît pour
la première fois dans cette nouvelle édition
des œuvres choisies de Gresset.
Nommé , en 1 rùfi , membre de l'acadé-
mie française, l'auteur de Ver -Vert ne
(2) Poétique de la musique par M. le ceinte de Lacépède ;
hUtoire de la musique par Kalbrenncr.
( '7)
tarda pas à aller habiter Amiens, sa patrie.
Il avait obtenu la permission du Roi pour
y fonder une académie , dont on lui donna
la présidence perpétuelle, charge qu'il ne
voulut pas conserver, parce qu'elle lui pa-
raissait contraire à l'indépendance néces-
saire à l'homme de lettres. Retiré dans une
vallée charmante , à peu de distance de la
ville, il passait sa vie entre le commerce
des muses , auquel il revenait encore quel-
quefois , les travaux de la càxiipagne , et
les doux épanchemens de l'amitié et de
l'amour conjugal. 11 avait épousé la fille
de M. Galand , maire d'Amiens , et il n'eût
rien manqué au bonheur de cette union
s'il en était né des enfans. Dégoûté du faste
et des intrigues d'une grande ville , Paris
ne le revoyait que lorsque ses affaires ou
ses devoirs de membre de l'académie fran-
çaise l'obligeaient à y faire des voyages , et
l'occasion s'en présentait rarement.
J usqu'alors Gresset avait joui des faveurs
de la cour de France , et l'on pense bien que
( i8)
l'envie ne cherchait<jue le moment de les lui
faire perdre. Une circonstance favorable se
présenta. D'Alembert fut reçu à l'acadé-
mie en 1754, et dans la réponse que l'au-
teur de Ver-Vert lui fit comme directeur ,
il censura avec une énergie , peut - être
indiscrète, les évêques qui n'observaient
pas les devoirs de la résidence. Aussitôt on
s'empare de cette partie de son discours ,
on envenime ses intentions , on se plaint
avec amertume auprès de Louis XV , et ce
Roi , qui si souvent a eu le malheur de voir
par les yeux d'autrui , se courrouce , et
témoigne son mécontentement d'une ma-
nière telle que Gresset ne put douter de
sa disgrâce. Cet événement, qu'une ame
forte eût supporté avec courage , le jeta
dans la douleur et dans l'accablement.
La ville d'Amiens avait alors pourévêque
M. de Lamotte , dont les talens et les vertus
ont laissé de profonds et nobles sou-
venirs. Ce digne prélat parvint seul à ap-
porter quelque adoucissement au chagrin
( 19)
que ressentait Gresset, et profita avec
adresse de la disposition de son esprit pour
l'engager à ne plus écrire de comédies.
L'espèce de rétractation qu'il publia à ce
sujet est un morceau précieux pour l'his-
toire des lettres et du cœur humain. 11 y
montre le plus vif regret du scandale qu'il
avait donné à la religion par ses pièces de
théâtre. Il va même jusqu'au point de com-
prendre, dans l'arrêt de proscription qu'il
lance contre elles , toutes ses productions,
dont, ajoute- t-il, on avait multiplié les édi-
tions sans qu'il eût jamais été dans la confi-
dence a" aucune ; et termine enfin par
traiter la poésie d 'art dangereux.
On ne peut , sans doute , en vouloir à
M. de Lamotte d'être parvenu à son but ,
en obtenant de Gresset qu'il ne fît plus de
comédies : dans la société chacun a ses
devoirs à remplir , suivant la carrière qu'il
a embrassée; et la religion catholique im-
pose à ses ministres l'obligation de blâmer
les jeux du théâtre. Mais il est toutefois
( 20 )
permis de penser que Gresset a été beau-
coup trop loin; et peut-être le pieux et
spirituel évêque d'Amiens l'a -t -il pensé
lui-même. En effet , on ne peut attribuer
qu'à la faiblesse d'une ame mal -à- propos
timorée l'anathême que prononce l'au-
teur de Ver-Vert contre tous ses ouvrages,
et contre la poésie en général. Tous les
arts sont dangereux lorsqu'on en fait un
mauvais usage : mais faut -il pour cela
les abandonner et les proscrire?... Si quel-
ques auteurs ont prostitué les muses en s'en
servant pour célébrer l'impiété et la licence,
tant d'autres les ont honorées par d'utiles et
nobles productions, que nous nedevons point
condamneren massecesdoctes et riantes im-
mortelles ; et que nous ne devons voir dans
de semblables contradictions que ce mé-
lange debien et de mal inséparable des choses
de la vie. Gresset fut plus à plaindre qu'à
blâmer en cette circonstance , qui impri-
ma à son caractère un ridicule que la mali-
gnité s'empressa de saisir.
( 21 )
Vo ilaire ne fut que plaisant et vrai quand
il dit :
» Gresset , doué du double privilège
» D'être au collège un bel esprit mondain »
» bit dans le monde un homme de collège.
Mais il faut convenir qu'il franchit toutes
les bornes de la décence et de la justice
lorsqu'il écrivit en 1759, que Gresset était
un polisson* un fat orgueilleux et un plat fa-
natique , et lorsque surtout , dans la satire
du pauvre diable, il refusa au Méchant le titre
de comédie. L'auteur de la Henriade et de
Zaïre avait assez de gloire pour ne rien en-
vier à celui de Ver-Vert : cependant sa
muse comique n'avait produit aucun ou-
vrage qui pût approcher du Méchant ; et
dans les injures que nous venons de citer ,
on retrouve à-la-foisce sentiment de jalou-
sie et ce désir de plaire à une certaine co-
terie que Voltaire a montrés dans une foule
de circonstances. Ajoutons à la louange de
Gresset que plusieurs passagesde ses œuvres
sont consacrés à donner les plus grands élo-
ges au chantre à'Alzire ; qu'il avait publié
en 1735 des vers charmans en réponse aux
( 22 )
détracteurs de cette belle tragédie , et que
jamais il ne chercha à se venger des diatri-
bes du philosophe de Ferney.
Presqu'uniquement occupé des devoirs
de la religion , Gresset dans les vingt der-
nières années de sa vie ne cultiva les muses
que de loin en loin , et ne publia aucun
des ouvrages qui sortirent de sa plume.
On sait même d'une manière positive qu'il
jeta au feu plusieurs comédies, parmi
lesquelles on cite : l'Esprit à la mode , le
Monde tel qu'il est , et le Secret de la comédie.
Le Gazctin, poème en quatre chants, qu'il
luteni767,dansrunedesséancesdel'acadé-
mie d'Amiens, n'a point laissé de traces ; et le
Parrain magnifique, qui fut imprimé à Paris
en 1810, est dépourvu de verve , d'ima-
gination et ne contient que quelques vers
brillants qui rappellent tant soit peu le ta-
lent de l'auteur de Ver-Vert. Ce qui pa-
raît extraordinaire , après la rétractation
que nous avons fait connaître plus haut ,
c'est que Gresset ayant composé deux uou-
(s3)
veaux chants pour ce poëme , les Pension-
naires et l'Ouvroir, consentit à réciter ce
dernier à la cour, en 17 "4- H sv était
rendu en qualité de directeur de l'aca-
démie française pour complimenter Louis
XVI sur son avènement au trône, et ce
Roi, qui l'accueillit avec la plus grande
bonté, lui accordadeslettresdenoblesseet le
cordon de l'ordre de St. -Michel. Il fut
aussi nommé historiographe de l'ordre de
St. -Lazare par le prince ami des beaux-
arts qui gouverne aujourd'hui la France.
Comblé de faveurs , qu'il devait à ses
vertus et à ses travaux; aimé et estimé de
ses concitoyens, il termina ses jours dans
la ville d'Amiens le 16 juin 1777 , au
milieu de ses parens et de ses amis éplorés.
Ses funérailles furent célébrées avec pompe.
On n'avait point attendu sa mort pour lui
rendre justice, circonstance assez rare dans
la vie des hommes distingués par leurs
talens pour qu'elle soit remarquée ; et
tout le corps municipal suivit le cercueil
( 24)
jusqu'au lieu où furent déposés les restes
de l'un des poètes les plus aimables qu'ait
produits la France.
A l'époque désastreuse de 1 793 , son
tombeau, qui se voit encore dans la cathé-
drale d'Amiens , trouva grâce aux yeux des
vandales révolutionnaires.
Le propre du talent de Gresset était cette
facilité merveilleuse qui de rien lui faisait
créer des ouvrages charmans. C'était cette
élégance de style dont , mieux que per-
sonne , il a connu le secret ; et surtout ,
comme l'a dit un célèbre critique : cet art
de lutter avec grâce contre des difficultés qui
paraissaient insurmontables.
Il n'avait pas la vigueur de génie néces-
saire po\ir s'élever jusqu'à de grandes et
sublimes conceptions : mais il fut cepen-
dant le poète le plus original de son siècle ;
et dans le genre gracieux, ses vers servi-
ront toujours de modèles et seront diffici-
lement égalés.
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OEUVRES CHOISIES
DE
GRESSET.
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VER-VERT.
A MADAME L'ABBESSE DE ***
CHAINT PREMIER.
V ous, près de qui les grâces solitaires
Brillent sans fard, et régnent sans fierté;
Vous , dont l'esprit , né pour la vérité ,
Sait allier à des vertus austères
Le goût, les ris, l'aimable liberté;
Puisqu'à vos yeux vous voulez que je trace
D'un noble oiseau la touchante disgrâce ,
Soyez ma muse , échauffez mes accens ;
Et prêtez-moi ces sons intéressants,
Ces tendres sons que forma votre lyre
VER -VERT,
Lorsque Sultane*, au printemps de ses jours.
Fut enlevée à vos tristes amours,
Et descendit au ténébreux empire :
De mon héros les illustres malheurs
Peuvent aussi se promettre vos pleurs.
Sur sa vertu par le sort traversée ,
Sur son voyage et ses longues erreurs,
On aurait pu faire une autre Odyssée ,
Et par vingt chants endormir les lecteurs ;
On aurait pu des fables surannées
Ressusciter les diables et les dieux ,
Des faits d'un mois occuper des années ,
Et, sur des tons d'un sublime ennuyeux,
Psalmodier la cause infortunée
D'un perroquet non moins brillant qu'Énée,
Non moins dévot, plus malheureux que lui :
Mais trop de vers entraînent trop d'ennui.
les muses sont des abeilles volages;
Leur goût voltige, il fuit les longs ouvrages,
Et, ne prenaut que la fleur d'un sujet
Vole bientôt sur un nouvel objet.
Dans vos leçons j'ai puisé ces maximes :
Puissent vos lois se lire dans mes rimes !
Si, trop sincère, en traçant ces portraits
J'ai dévoilé les mystères secrets ,
* Épagneule.
CHANT PREMIER.
L'art des parloirs, la science des grilles,
Les graves riens , les mystiques vétilles,
Votre enjoûment me passera ces traits.
Votre raison exempte de faiblesses,
Sait vous sauver ces fades petitesses ;
Sur votre esprit , soumis au seul devoir ,
L'illusion n'eut jamais de pouvoir;
Vous savez trop qu'un front que l'art déguise
Plaît moins au ciel qu'une aimable franchise.
Si la Vertu se montrait aux mortels,
Ce ne serait ni par l'art des grimaces,
Ni sous des traits farouches et cruels,
Mais sous votre air, ou sous celui des Grâces,
Qu'elle viendrait mériter nos autels.
Dans maint auteur de science profonde,
J'ai lu qu'on perd à trop courir le monde;
Très-rarement en devient-on meilleur :
Un sort errant ne conduit qu'à l'erreur.
Il nous vaut mieux vivre au sein de nos Lares,
Et conserver, paisibles casaniers,
Notre vertu dans nos propres foyers,
Que parcourir bords lointains et barbares :
Sans quoi le cœur, victime des dangers,
Revient chargé de vices étrangers.
L'afFrcux destin du héros que je chante
4 VER-VERT,
En éternise une preuve touchante :
Tous les échos des parloirs de Nevers,
Si l'on en doute, attesteront mes vers.
A Nevcrs donc, chez les Visitandines,
Vivait naguère un perroquet fameux,
A qui son art et son cœur généreux ,
Ses vertus même, et ses grâces badines,
Auraient dû faire un sort moins rigoureux,
Si les bons cœurs étaient toujours heureux.
Ver-Vert (c'était le nom du personnage) ,
Transplanté là de l'indien rivage ,
Fut , jeune encor, ne sachant rien de rien,
Au susdit cloître enfermé pour son bien.
Il était beau, brillant, leste et volage,
Aimable et franc, comme on l'est au bel âge,
Né tendre et vif, mais encore innocent;
Bref, digne oiseau d'une si sainte cage,
Par son caquet digne d'être au couvent.
Pas n'est besoin, je pense, de décrire
Les soins des sœurs, des nonnes, c'est tout dire;
Et chaque mère , après son directeur,
N'aimait rien tant : même dans plus d'un cœur,
Ainsi l'écrit un chroniqueur sincère ,
Souvent l'oiseau l'emporta sur le père.
Il partageait, dans ce paisible lieu,
CHANT PREMIER.
Tous les sirops dont le cher père en Dieu,
Grâce aux bienfaits des nonnettes sucrées,
Réconfortait ses entrailles sacrées.
Objet permis à leur oisif amour,
Ver -Veut était l'ame de ce séjour;
Exceptez -en quelques vieilles dolentes,
Des jeunes cœurs jalouses surveillantes,
Il était cher à toute la maison.
N'étant encor dans l'âge de raison ,
Libre , il pouvait et tout dire et tout faire ;
Il était sûr de charmer et de plaire.
Des bonnes sœurs égayant les travaux ,
Il béquetait et guimpes et bandeaux;
Il n'était point d'agréable partie ,
S'il n'y venait briller, caracoler,
Papillonner, siffler, rossignoler ;
Il badinait, mais avec modestie,
Avec cet air timide et tout prudent
Qu'une novice a même en badinant.
Par plusieurs voix interrogé sans cesse ,
Il répondait à tout avec justesse :
Tel autrefois César , en même temps,
Dictait à quatre, en styles différents.
Admis partout, si Ton en croit l'histoire,
L'amant chéri mangeait au réfectoire :
6 VER -VERT,
Là , tout s'offrait à ses friands désirs ;
Outre qu'encor pour ses menus plaisirs,
Pour occuper son ventre infatigable ,
Pendant le temps qu'il passait hors de table,
Mille bonbons , mille exquises douceurs ,
Chargeaient toujours les poches de nos sœurs.
Les petits soins, les attentions fines,
Sont nés, dit-on, chez les Visitandines ;
L'heureux Ver -Vert l'éprouvait chaque jour.
Plus mitonné qu'un perroquet de cour ,
Tout s'occupait du beau pensionnaire;
Ses jours coulaient dans un noble loisir.
Au grand dortoir il couchait d'ordinaire :
Là, de cellule il avait à choisir;
Heureuse encor , trop heureuse la mère
Dont il daignait, au retour de la nuit,
Par sa présence honorer le réduit !
Très-rarement les antiques discrètes
Logeaient l'oiseau; des novices proprettes
L'alcove simple était plus de son goût :
Car remarquez qu'il était propre en tout.
Quand chaque soir le jeune anachorète
Avait fixé sa nocturne retraite ,
Jusqu'au lever de l'astre de Vénus
Il reposait sur la boîte aux agnus.
CHANT PREMIER.
A son réveil, de la fraîche non nette ,
Libre témoin , il voyait la toilette.
Je dis toilette, et je le dis tout bas ;
Oui, quelque part j'ai lu qu'il ne faut pas
Aux fronts voilés des miroirs moins fidèles
Qu'aux fronts ornés de pompons et dentelles.
Ainsi qu'il est pour le monde et les cours
Un art, un goût de modes et d'atours,
Il est aussi des modes pour le voile;
Il est un art de donner d'heureux tours
A l'étamine , à la plus simple toile.
Souvent l'essaim des folâtres amours,
Essaim qui sait franchir grilles et tours,
Donne aux bandeaux une grâce piquante,
Un air galant à la guimpe flottante ;
Enfin , avant de paraître au parloir,
On doit au moins deux coups d'œil au miroir.
Ceci soit dit entre nous, en silence :
Sans autre écart revenons au héros.
Dans ce séjour de l'oisive indolence,
Ver -Vert vivait sans ennui , sans travaux :
Dans tous les cœurs il régnait sans partage.
Pour lui sœur Thècle oubliait les moineaux;
Quatre serins en étaient morts de rage ;
Et deux matous, autrefois en faveur,
Dépérissaient d'envie et de langueur.
VER-VERT, CHANT PREMIER.
Qui l'aurait dit, en ces jourspleins decharmes,
Qu'en pure perte on cultivait ses mœurs ;
Qu'un temps viendrait, temps decrime et d'alarmes,
Où ce Ver-Vert, tendre idole des cœurs,
Ne serait plus qu'un triste objet d'horreurs?
Arrête, muse, et retarde les larmes
Que doit coûter l'aspect de ses malheurs,
Fruit trop amer des égards de nos sœurs.
Ver Vert (Lui! Ilr
t!VVV\\\iAVX'VVVVlVVVl^VV»^X^^\'VVVVVVVVVV^^l^l^/»/Vi^VVVVVVVVVV'VVVVl'VVV
CHANT SECOND.
o.
'n juge bien qu'étant à telle école
Point ne manquait du don de la parole
L'oiseau disert; hormis dans les repas,
Tel qu'une nonne, il ne déparlait pas :
Bien est-il vrai qu'il parlait comme un livre
Toujours d'un ton confit en savoir vivre.
Il n'était point de ces fiers perroquets
Que l'air du siècle a rendus trop coquets,
Et qui, sifïlés par des bouches mondaines,
N'ignorent rien des vanités humaines.
Ver -Vert était un perroquet dévot,
Une belle ame innocemment guidée;
Jamais du mal il n'avait eu l'idée,
Ne disait onc un immodeste mot :
Mais en revanche il savait des cantiques,,
Des orémus, des colloques mystiques;
Il disait bien son Bénédicité ,
Et NOTRE MÈRE, et VOTRE CHARITE;
Il savait même un peu du soliloque ,
Et des traits fins de Marie Alacoque :
Il avait eu, dans ce docte manoir,
Tous les secours qui mènent au savoir.
9
io VER-VERT,
Il était là maintes filles savantes
Qui mot pour mot portaient dans leurs cerveaux
Tous les noëls anciens et nouveaux.
Instruit , formé par leurs leçons fréquentes,
Bientôt l'élève égala ses régentes :
De leur ton même adroit imitateur,
Il exprimait la pieuse lenteur,
Les saints soupirs, les notes languissantes
Du chant des sœurs, colombes gémissantes :
Finalement, Ver -Vert savait par cœur
Tout ce que sait une mère de chœur.
Trop resserré dans les bornes d'un cloître,
Un tel mérite au loin se fit connoîlre :
Dans tout Nevers, du matin jusqu'au soir,
Il n'était bruit que des scènes mignonnes
Du perroquet des bienheureuses nonnes;
De Moulins même on venait pour le voir.
Le beau Ver-Vert ne bougeait du parloir :
Sœur Mélanie, en guimpe toujours fine*
Portait l'oiseau : d'abord aux spectateurs
Elle en faisait admirer les couleurs,
Les agréments, la douceur enfantine;
Son air heureux ne manquait point les cœurs.
Mais la beauté du tendre néophyte
IS'était encor que le moindre mérite ■
CHANT SECOND. Il
On oubliait ces attraits enchanteurs,
Dès que sa voix frappait les auditeurs.
Orné, rempli de saintes gentillesses,
Que lui dictaient les plus jeunes professes,
L'illustre oiseau commençait son récit;
A chaque instant de nouvelles finesses,
Des charmes neufs, variaient son débit :
Éloge unique et difficile à croire
Pour tout parleur qui dit publiquement,
Nul ne dormait dans tout son auditoire ;
Quel orateur en pourrait dire autant?
On l'écoutait, on vantait sa mémoire :
Lui cependant, stylé parfaitement,
Bien convaincu du néant de la gloire,
Se rengorgeait toujours dévotement,
Et triomphait toujours modestement.
Quand il avait débité sa science ,
Serrant le bec et parlant en cadence,
Il s'inclinait d'un air sanctifié,
Et laissait là son monde édifié.
Il n'avait dit que des phrases gentilles,
Que des douceurs , excepté quelques mots
De médisance , et tels propos de filles
Que par hasard on apprenait aux grilles,
Ou que nos sœurs traitaient dans leur enclos.
12 VER-VERT,
Ainsi vivait dans ce nid délectable ,
En maître, en saint, en sage véritable,
Père Veu-Vert, cher à plus d'une Hébé,
Gras comme un moine et non moins vénérable,
Beau comme un cœur, savant comme un abbé,
Toujours aimé, comme toujours aimable,
Civilisé, musqué, pincé, rangé,
Heureux enfin s'il n'eût pas voyagé.
Mais vint ce temps d'affligeante mémoire,
Ce temps critique où s'éclipse sa gloire.
O crime ! ô honte ! ô cruel souvenir !
Fatal voyage! aux yeux de l'avenir
Que ne peut-on en dérober l'histoire!
Ah ! qu'un grand nom est un bien dangereux !
Un sort caché fut toujours plus heureux.
Sur cet exemple on peut ici m'en croire,
Trop de talents, trop de succès flatteurs,
Traînent souvent la ruine des mœurs.
Ton nom, Ver-Vekt, tes prouesses brillantes,
Ne furent point bornés à ces climats;
La renommée annonça tes appas
Et vint porter ta gloire jusqu'à Nantes.
Là, comme on sait, la Visitation
A son bercail de révérendes mères ,
Qui, comme ailleurs, dans cette nation
CHANT SECOND. i3
A tout savoir ne sont pas les dernières;
Par quoi bientôt, apprenant des premières
Ce qu'on disait du perroquet vanté,
Désir leur vint d'en voir la vérité.
Désir de fille est un feu qui dévore,
Désir de nonne est cent fois pis encore.
Déjà les cœurs s'envolent à Nevers;
Voilà d'abord vingt têtes à l'envers
Pour un oiseau. L'on écrit tout-à-l'heure
En Nivernais à la supérieure ,
Pour la prier que l'oiseau plein d'attraits
Soit, pour un temps, amené par la Loire;
Et que , conduit au rivage nantais ,
Lui-même il puisse y jouir de sa gloire ,
Et se prêter à de tendres souhaits.
La lettre part. Quand viendra la réponse?
Dans douze jours : quel siècle jusque-là!
Lettre sur lettre, et nouvelle semonce :
On ne dort plus ; sœur Cécile en mourra.
Or, à Nevers arrive enfin l'épître.
Grave sujet ; on tient le grand chapitre.
Telle requête effarouche d'abord.
Perdre Ver -Vert ! 0 ciel J plutôt la mort !
Dans ces tombeaux, sous ces tours isolées,
14 VER -VERT,
Que ferons-nous si ce cher oiseau sort?
Ainsi parlaient les plus jeunes voilées,
Dont le cœur vif, et las de son loisir,
S'ouvrait encore à l'innocent plaisir :
Et, dans le vrai, c'était la moindre chose
Que cette troupe, étroitement enclose,
A qui d'ailleurs tout autre oiseau manquait,
Eût pour le moins un pauvre perroquet.
L'avis pourtant des mères assistantes,
De ce sénat antiques présidentes',
Dont le vieux cœur aimait moins vivement,
Fut d'envoyer le pupille charmant
Pour quinze jours; car, en têtes prudentes,
Elles craignaient qu'un refus obstiné
Ne les brouillât avec nos sœurs de Nantes :
Ainsi jugea l'état embéguiné.
Après ce bill des miladys de l'ordre ,
Dans la commune arrive grand désordre :
Quel sacrifice ! y peut-on consentir ?
Est-il donc vrai? dit la sœur Séraphine :
Quoi ! nous vivons, et Ver-Vert va partir !
D'une autre part, la mère sacristine
Trois fois pâlit, soupire quatre fois,
Pleure, frémit, se pâme, perd la voix.
Tout est en deuil. Je ne sais quel présage
D'un noir crayon leur trace ce voyage;
CHANT SECOND. i5
Pendant la nuit, des songes pleins d'horreur
Du jour encor redoublent la terreur.
Trop vains regrets! l'instant funeste arrive:
Jà tout est prêt sur la fatale rive;
Il faut enfin se résoudre aux adieux,
Et commencer une absence cruelle;
Jà chaque sœur gémit en tourterelle,
Et plaint d'avance un veuvage ennuyeux.
Que de baisers au sortir de ces lieux
Reçut Ver- Vert ! Quelles tendres alarmes!
On se l'arrache , on le baigne de larmes :
Plus il est près de quitter ce séjour,
Plus on lui trouve d'esprit et de charmes.
Enfin pourtant il a passé le tour :
Du monastère, avec lui, fuit l'Amour.
Pars, va, mon fils, vole où l'honneur t'appelle;
Reviens charmant, reviens toujours fidèle;
Que les zéphyrs te portent sur les flots,
Tandis qu'ici dans un triste repos
Je languirai forcément exilée,
Sombre, inconnue, et jamais consolée;
Pars, cberVER-VERT, et, dans ton heureux cours,
Sois pris partout pour l'aîné des Amours!
Tel fut l'adieu d'une nonnain poupine,
Qui , pour distraire et charmer sa langueur,
Entre deux draps avait à la sourdine
îG VER-VERT, CHANT SECOND.
Très-souvent fait l'oraison dans Racine,
Et qui , sans doute, aurait , de très-grand cœur,
Loin du couvent suivi l'oiseau parleur.
Mais c'en est fait, on embarque le drôle,
Jusqu'à présent vertueux, ingénu,
Jusqu'à présent modeste en sa parole :
Puisse son cœur, constamment défendu,
Au cloître un jour rapporter sa vertu!
Quoi qu'il en soit, déjà la rame vole,
Du bruit des eaux les airs ont retenti;
Un bon vent souflle, on part, on est parti.
Ver. Vert CJutiU Mi:
L'oiseau madré la connut a sa m me
,./ .,,„//■'
V « VVtVVVWVVl/VV\<VVVVvVVVVVVVl/V\V»/VVVVVVVVVVV*/VVV»^^
CHANT TROISIEME.
J_ja même nef, légère et vagabonde,
Qui voiturait le saint oiseau sur l'onde,
Portait aussi deux nymphes, trois dragons,
Une nourrice, un moine, deux Gascons:
Tour un enfant qui sort du monastère,
C'était échoir en dignes compagnons!
Aussi Ver-Vert, ignorant leurs façons,
Se trouva là comme en terre étrangère;
Nouvelle langue, et nouvelles leçons.
L'oiseau surpris n'entendait point leur style.
Ce n'étaient plus paroles d'évangile,
Ce n'étaient plus ces pieux entretiens,
Ces traits de bible et d'oraisons mentales,
Qu'il entendait chez nos douces vestales,
Mais de gros mots, et non des plus chrétiens :
Car les dragons, race assez peu dévote,
Ne parlaient là que langue de gargote;
Charmant au mieux les ennuis du chemin,
Ils ne fêtaient que le patron du vin :
Puis les Gascons et les trois péronnelles
Y concertaient sur des tons de ruelles :
De leur côté les bateliers juraient,
Rimaient en dieu, blasphémaient et sacraient;
5
3 S VER -VERT,
Leur voix, stylée aux tons mâles et fermes,
Articulait sans rien perdre des termes.
Dans le fracas, confus, embarrassé,
Ver- Vert gardait un silence forcé;
Triste, timide, il n'osait se produire,
Et ne savait que penser ni que dire.
Pendant la route on voulut par faveur
Faire causer le perroquet rêveur.
Frère Lubin, d'un ton peu monastique,
Interrogea le beau mélancolique :
L'oiseau bénin prend son air de douceur ,
Et, vous poussant un soupir méthodique,
D'un ton pédant répond, Ave, ma soeur.
A cet ave, jugez si l'on dut rire;
Tous en chorus bernent le pauvre sire.
Ainsi berné, le novice interdit
Comprit en soi qu'il n'avait pas bien dit,
Et qu'il serait malmené des commères,
S'il ne parlait la langue des confrères :
Son cœur, né fier, et qui, jusqu'à ce temps ,
Avait été nourri d'un doux encens,
Ne put garder sa modeste constance
Dans cet assaut de mépris flétrissans :
A cet instant, en perdant patience,
Ver-Vert perdit sa première innocence.
CHANT TROISIÈME. 19
Dès-lors ingrat, en soi-même il maudit
Les chères sœurs ses premières maîtresses;
Qui n'avaient pas su mettre en son esprit
Du beau français les brillantes finesses,
Les sons nerveux et les délicatesses.
A les apprendre il met donc tous ses soins,
Parlant très-peu, mais n'en pensant pas moins.
D'abord l'oiseau, comme il n'était pas bête,
Pour faire place à de nouveaux discours,
Vit qu'il devait oublier pour toujours
Tous les gaudés qui farcissaient sa tête ;
Ils furent tous oubliés en deux jours,
Tant il trouva la langue à la dragonne
Plus du bel air que les termes de nonne !
En moins de rien, l'éloquent animal,
( Hélas ! jeunesse apprend trop bien le mal ! )
L'animal, dis-je, éloquent et docile,
En moins de rien fut rudement habile.
Bien vite il sut jurer et maugréer
Mieux qu'un vieux diable au fond d'un bénitier.
Il démentit les célèbres maximes
Où nous lisons qu'on ne vient aux grands crimes
Que par degrés : il fut un scélérat
Profès d'abord, et sans noviciat.
Trop bien sut-il graver en sa mémoire
Tout l'alphabet des bateliers de Loire,
ao VER-VERT ,
Dès qu'un d'iceux, dans quelque vertigo,
Lâchait un mor...! Ver- Vert faisait l'écho :
Lors applaudi parla bande susdite,
Fier et content de son petit mérite,
Il n'aima plus que le honteux honneur
De savoir plaire au monde suborneur;
Et, dégradant son généreux organe,
Il ne fut plus qu'un orateur profane :
Faut-il qu'ainsi l'exemple séducteur
Du ciel au diable emporte un jeune cœur !
Pendant ces jours, durant ces tristes scènes,
Que faisiez-vous dans vos cloîtres déserts,
Chastes Iris du couvent de Nevers?
Sans doute, hélas! vous faisiez des neuvaines
Pour le retour du plus grand des ingrats,
Pour un volage indigne de vos peines,
Et qui, soumis à de nouvelles chaînes,
De vos amours ne faisait plus de cas.
Sans doute alors l'accès du monastère
Était d'ennuis tristement obsédé;
La grille était dans un deuil solitaire,
Et le silence était presque gardé.
Cessez vos vœux, Ver-Vert n'en est plus digne;
Ver-Vert n'est plus cet oiseau révérend,
Ce perroquet d'une humeur si bénigne,
CHANT TROISIEME. pj
Ce cœur si pur, cet esprit si fervent ;
Vous le dirai-je? il n'est plus qu'un brigand 9
Làehe apostat, blasphémateur insigne :
Les vents légers et les nymphes des eaux
Ont moissonné le fruit de vos travaux.
Ne vantez point sa science infinie :
Sans la vertu, que vaut un grand génie?
N'y pensez plus : l'infâme a , sans pudeur,
Prostitué ses talents et son cœur.
Déjà pourtant on approche de Nantes,
Où languissaient nos sœurs impatientes :
Pour leurs désirs le jour trop tard naissait,
Des cieux trop tôt le jour disparaissait.
Dans ces ennuis, l'espérance flatteuse,
A nous tromper toujours ingénieuse ,
Leur promettait un esprit cultivé,
Un perroquet noblement élevé,
Une voix tendre, honnête, édifiante,
Des sentiments, un mérite achevé :
Mais ô douleur! ô vaine et fausse attente!
La nef arrive, et l'équipage en sort.
Une tourière était assise au port.
Dès le départ de la première lettre ,
Là chaque jour elle venait se mettre ;
Ses yeux, errant sur le lointain des flots,
** VER -VERT,
Semblaient hâter le vaisseau du héros.
En débarquant auprès de la béguine,
L'oiseau madré la connut à sa mine.
A son œil prude ouvert en tapinois ,
A sa grand'coifFe , à sa fine étamine ,
A ses gants blancs, à sa mourante voix,
Et, mieux encore, à sa petite croix :
Il en frémit, et même il est croyable
Qu'en militaire il la donnait au diable;
Trop mieux aimant suivre quelque dragon,
Dont il savait le bachique jargon,
Qu'aller apprendre encor les litanies,
La révérence, et les cérémonies.
Mais force fut au grivois dépité
D'être conduit au gîte détesté.
Malgré ses cris , la tourière l'emporte :
Il la mordait, dit-on , de bonne sorte,
Chemin faisant; les uns disent au cou,
D'autres au bras ; on ne sait pas bien où :
D'ailleurs, qu'importe ? A la fin, non sans peine,
Dans le couvent la béate l'emmène;
Elle l'annonce. Avec grande rumeur
Le bruit en court. Aux premières nouvelles
La cloche sonne. On était lors au chœur;
On quitte tout, on court, on a des ailes :
n C'est lui, ma sœur! il est au grand parloir!»
CHANT QUATRIÈME. 25
On vole en foule, on grille de le voir;
Les vieilles même, au marcher symétrique,
Des ans tardifs ont oublié le poids :
Tout rajeunit; et la mère Angélique
Courut alors pour la première fois.
l^V.\\A\.\VVVXV^\V\*.\V>A.\\Y\.\>.\V.V\\VX*Vv\V\,.\\.\«.\\V.\.VV nUvv\uV\V
CHA>T QUATRIEME
v_/> voit enfin, on ne peut se repaître
Assez les yeux des beautés de l'oiseau :
C'ttdit raison , car le fripon pour être
Moins bon garçon n'en était pas moins beau;
Cet œil guerrier et cet air petit-maître
Lui prêtaient même un agrément nouveau.
Faut-il, grand Dieu! quesurlefrontd'untraîlrè
Brillent ainsi les plus tendres attraits!
Que ne peut-on distinguer et connaître
Les cœurs pervers à de difformes traits !
Pour admirer les charmes qu'il rassemble,
Toutes les sœurs parlent toutes ensemble :
En entendant cet essaim bourdonner,
On eût à peine entendu Dieu tonner.
Lui cependant, parmi tout ce vacarme,
Sans daigner dire un mot de piété,
Roulait les yeux d'un air de jeune Carme.
Premier grief. Cet air trop effronté
Fut un scandale à la communauté.
En second lieu, quand la mère prieure,
D'un air auguste, en fille intérieure,
Voulut parler à l'oiseau libertin ,
Pour premiers mots et pour toute réponse,
Jcmr do dieu' mor' nnlle pipes le àAbles
VER- VERT, CHANT QUATRIEME. a5
Nonchalamment, et d'un air de dédain,
Sans bien songer aux horreurs qu'il prononce,
Mon gars répond , avec un ton faquin :
t Par la corbleu ! que les nonnes sont folles!»
L'histoire dit qu'il avait, en chemin ,
D'un de la troupe entendu ces paroles.
A ce début, la sœur Saint-Augustin,
D'un air sucré, voulant le faire taire,
Et lui disant, Fi donc, mon très-cher frère !
Le très-cher frère , indocile et mutin ,
Vous la rima très-richement en tain.
Vive Jésus! il est sorcier, ma mère!
Reprend la sœur. Juste Dieu! quel coquin!
Quoi ! c'est donc là ce perroquet divin?
Ici Ver-Vert, en vrai gibier de Grève,
L'apostropha d'un la peste te crève !
Chacune vint pour brider le caquet
Du grenadier, chacune eut son paquet:
Turlupinant les jeunes précieuses,
Il imitait leur courroux babillard ;
Plus déchaîné sur les vieilles grondeuses,
Il bafouait leur sermon nasillard.
Ce fut bien pis, quand, d'un ton de corsaire,
Las , excédé de leurs fades propos ,
Bouffi de rage, écumant de colère,
4
2(> VER -VERT,
Il entonna tous les horribles mots
Qu'il avait su rapporter des bateaux;
Jurant, sacrant d'une voix dissolue,
Faisant passer tout l'enfer en revue ,
Les B. les F. voltigeaient sur son bec.
Les jeunes sœurs crurent qu'il parlait grec.
« Jour de Dieu! mor...! mille pipes de diables!»
Toute la grille , à ces mots effroyables ,
Tremble d'horreur ; les nonnettes sans voix
Font, en fuyant, mille signes de croix:
Toutes, pensant être à la fin du monde,
Courent en poste aux caves du couvent;
Et sur son nez la mère Cunégonde
Se laissant choir perd sa dernière dent.
Ouvrant à peine un sépulcral organe :
Père éternel ! dit la sœur Bibiane,
Miséricorde! Ah! qui nous a donné
Cet antechrist, ce démon incarné ?
Mon doux sauveur ! en quelle conscience
Peut-il ainsi jurer comme un damné?
Est-ce donc là l'esprit et la science
De ce Ver-Vert si chéri, si prôné?
Qu'il soit banni, qu'il soit remis en route.
0 Dieu d'Amour! reprend la sœur Ecoute,
Quelles horreurs! chez nos sœurs de Nevers,
Quoi! parle-t-on ce langage pervers?
CHANT QUATRIÈME. 2;
Quoi! c'est ainsi qu'on forme la jeunesse!
Quel hérétique ! ô divine sagesse !
Qu'il n'entre point : avec ce Lucifer,
En garnison nous aurions tout l'enfer.
Conclusion : Ver-Vert est mis en cage;
On se résout, sans tarder davantage,
A renvoyer le parleur scandaleux.
Le pèlerin ne demandait pas mieux.
Il est proscrit, déclaré détestable,
Abominable, atteint et convaincu
D'avoir tenté d'entamer la vertu
Des saintes sœurs. Toutes de l'exécrable
Signent l'arrêt, en pleurant le coupable;
Car quel malheur qu'il fût si dépravé,
N'étant encor qu'à la fleur de son âge,
Et qu'il portât, sous un si beau plumage,
La fière humeur d'un escroc achevé,
L'air d'un païen , le cœur d'un réprouvé !
Il part enfin, porté par la tourière,
Mais sans la mordre en retournant au port;
Une cabane emporte le compère ,
Et, sans regret, il fuit ce triste bord.
De ses malheurs telle fut l'Iliade.
Quel désespoir, lorsqu'enfin de retour
28 VER -VERT,
]1 vint donner pareille sérénade,
Pareil scandale en son premier séjour!
Que résoudront nos sœurs inconsolables?
Les yeux en pleurs , les sens d'horreur troublés,
En manteaux longs , en voiles redoublés,
Au discrétoire entrent neuf vénérables :
Figurez-vous neuf siècles assemblés.
Là, sans espoir d'aucun heureux suffrage,
Privé des sœurs qui plaideraient pour lui ,
En plein parquet enchaîné dans sa cage,
Ver-Vert paraît sans gloire et sans appui.
On est aux voix : déjà deux des sibylles
En billets noirs ont crayonné sa mort ;
Deux autres sœurs, un peu moins imbécilles,
Veulent qu'en proie à son malheureux sort
On le renvoie au rivage profane
Qui le vit naître avec le noir bracmane :
Mais, de concert les cinq dernières voix
Du châtiment déterminent le choix.
On le condamne à deux mois d'abstinence,
Trois de retraite, et quatre de silence;
Jardins, toilette, alcôves et biscuits,
Pendant ce temps lui seront interdits.
Ce n'est point tout : pour comble de misère,
On lui choisit pour garde, pour geôlière ,
Pour entretien, l'Alecton du couvent,
Une converse 3 infante douairière,
CHANT QUATRIEME. 29
Singe voilé, squelette octogénaire,
Spectacle fait pour l'œil d'un pénitent.
Malgré les soins de l'Argus inflexible*
Dans leurs loisirs souvent d'aimables sœurs,
Venant le plaindre avec un air sensible,
De son exil suspendaient les rigueurs.
Sœur Rosalie, au retour de matines ,
Plus d'une fois lui porta des pralines :
Mais, dans les fers, loin d'un libre destin,
Tous les bonbons ne sont que chicotin.
Couvert de honte, instruit par l'infortune,
Ou las de voir sa compagne importune ,
L'oiseau contrit se reconnut enfin :
Il oublia les dragons et le moine,
Et, pleinement remis à l'unisson
Avec nos sœurs pour l'air et pour le ton,
Il redevint plus dévot qu'un chanoine.
Quand on fut sûr de sa conversion ,
Le vieux divan , désarmant sa vengeance,
De l'exilé borna la pénitence.
De son rappel, sans doute, l'heureux jour
Va, pour ces lieux, être un jour d'alégresse :
Tous ses instans , donnés à la tendresse ?
Seront filés par la main de l'Amour.
So VER -VERT,
Que dis-je? hélas! ô plaisirs infidèles I
O vains attraits de délices mortelles !
Tous les dortoirs étaient jonchés de fleurs;
Café parfait, chansons, courses légères ,
Tumulte aimable et liberté plénière ,
Tout exprimait de charmantes ardeurs,
Rien n'annonçait de prochaines douleurs :
Mais, de nos sœurs, ô largesse indiscrète!
Du sein des maux d'une longue diète
Passant trop tôt dans des flots de douceurs,
Bourré de sucre et brûlé de liqueurs ,
Ver-Vert, tombant sur un tas de dragées.
En noirs cyprès vit ses roses changées.
En vain les sœurs tâchaient de retenir
Son ame errante et son dernier soupir;
Ce doux excès hâtant sa destinée,
Du tendre Amour victime fortunée,
Il expira dans le sein du plaisir.
On admirait ses paroles dernières.
Vénus enfin, lui fermant les paupières,
Dans l'Elisée et les sacrés bosquets
Le mène au rang des héros perroquets,
Près de celui dont l'amant de Corine
A pleuré l'ombre et chanté la doctrine.
Qui peut narrer combien l'illustre mort
CHANT QUATRIÈME. 3i
Fut regretté ? La sœur dépositaire
En composa la lettre circulaire
D'où j'ai tiré l'histoire de son sort.
Pour le garder à la race future,
Son portrait fut tiré d'après nature :
Plus d'une main, conduite par l'Amour;
Sut lui donner une seconde vie
Par les couleurs et par la broderie;
Et la douleur travaillant à son tour,
Peignit, broda des larmes alentour.
On lui rendit tous les honneurs funèbres
Que l'Hélicon rend aux oiseaux célèbres.
Au pied d'un myrte on plaça le tombeau
Qui couvre encor le Mausole nouveau.
Là, par la main des tendres Artémises,
En lettres d'or ces rimes furent mises
Sur un porphyre environné de fleurs ;
En les lisant on sent naître ses pleurs :
Novices qui venez causer dans ces bocages
A l'insu de nos graves sœurs ,
Un instant, s'il se peut, suspendez vos ramages ,
Apprenez nos malheurs.
Vous vous taisez! Si c'est trop vous contraindre ,
Parlez, mais parlez pour nous plaindre;
Un mot vous instruira de nos tendres douleurs:
Ci gît Vbr-Vert; ci gisent tous les cœurs.
On dit pourtant (pour terminer ma glose
5a VER -VERT, CHANT QUATRIÈME.
En peu de mois ) que l'ombre de l'oiseau
Ne loge plus dans le susdit tombeau ;
Que son esprit dans les nonnes repose,
Et qu'en tout temps, par la métempsycose ,
De sœur en sœur l'immortel perroquet
Transportera son ame et son caquet.
WVVV WlWVt WV» V VVt<V\.V*'WWY\ VMV\HWVUW'WWlWUWWVMH/W\*l'M
ADIEUX AUX JESUITES.
A M. L'ABBE MARQUET.
J-Ja prophétie est accomplie,
Cher abbé, je reviens à toi;
La métamorphose est finie,
Et mes jours enfin sont à moi.
Victime, tu le sais, d'un âge où l'on s'ignore,
Porté du berceau sur l'autel ,
Je m'entendais à peine encore,
Quand j'y vins bégayer l'engagement cruel....
Nos goûts font nos destins : J'astre de ma naissance
Fut la paisible liberté;
Pouvais-je en fuir l'attrait? Né pour l'indépendance,
Devais-je plus long-temps souffrir la violence
D'une lente captivité?
C'en est fait; à mon sort ma raison me ramène.
Mais, ami, t'avoûrai-je un tendre sentiment
Que ton cœur généreux reconnaîtra sans peine?
Oui, même en la brisant, j'ai regretté ma chaîne;
Et je ne me suis vu libre qu'en soupirant :
Je dois tous mes regrets aux sages que je quitte.
54 LES ADIEUX AUX JÉSUITES.
J'en perds avec douleur l'entretien vertueux;
Et si dans leurs foyers désormais je n'habite ,
Mon cœur me survit auprès d'eux.
Car ne les crois pas tels que la main de l'envie
Les peint à des yeux prévenus;
Si tu ne les connais que sur ce qu'en publie
La ténébreuse calomnie ,
Ils te sont encore inconnus.
Lis, et vois de leurs mœurs des traits plus ingénus.
Qu'il m'est doux de pouvoir leur rendre un témoignage
Dont l'intérêt, la crainte et l'espoir sont exclus !
A leur sort le mien ne tient plus,
L'impartialité va tracer leur image.
Oui, j'ai vu des mortels, j'en dois ici l'aveu,
Trop combattus, connus trop peu;
J'ai vu des esprits vrais, des cœurs incorruptibles,
Voués à la patrie, à leurs rois, à leur Dieu ,
A leurs propres maux insensibles,
Prodigues de leurs jours, tendres, parfaits amis,
Et souvent bienfaiteurs paisibles
De leurs plus fougueux ennemis ,
Trop estimés enfin pour être moins haïs.
Que d'autres, s'exhalant, dans leur haine insensée,
En reproches injurieux,
Cherchent, en les quittant, à les rendre odieux :
Pour moi, fidèle au vrai, fidèle à ma pensée,
C'est ainsi qu'en partant je leuk fais mes adieux.
».■»<» WV\ llV\UtMl\MIMMlVVlVVVlVVUiVVVMJVUl1IVVt^U WVWdVWW IVIV
LE CARÊME
IN-PROMPTU.
^ousun ciel toujours rigoureux,
Au sein des flots impétueux,
Non loin de l'arcnorique plage ,
Il est une île, affreux rivage,
Habitacle marécageux ,
Moitié peuplé, moitié sauvage a
Dont les habitants malheureux,
Séparés du reste du monde 3
Semblent ne connaître que l'onde ,
Et n'être connus que des cieux.
Des nouvelles de la nature
Viennent rarement sur ces bords;
On n'y sait que par aventure ,
Et par de très-tardifs rapports ,
Ce qui se passe sur la terre,
Qui fait la paix, qui fait la guerre,
Qui sont les vivants et les morts.
36 LE CARÊME
De cette étrange résidence
Le curé, sans trop d'embarras T
Enseveli dans l'indolence
D'une héréditaire ignorance.
Vit de baptême et de trépas,
Et d'offices qu'il n'entend pas.
Parmi les notables de l'île,
Il est regardé comme habile
Quand il peut dire quelquefois
Le mois de l'an , le jour du mois.
On va penser que j'exagère ,
Et que j'outre ce caractère.
« Quelle apparence? dira-t-on :
Quelle île assez abandonnée
Ignore le temps de l'année ?
Non, ce trait ne peut être bon
Que dans une île imaginée
Par le fabuleux Robinson. »
De grâce, censeur incrédule,
Ne jugez point sur ce soupçon;
Un fait narré sans fiction
Va vous enlever ce scrupule :
Il porte la conviction;
Je n'y mettrai que la façon.
Le curé de l'île susdite,
IN-PROMPTU. 3;
Vieux papa, bon Israélite,
( N'importe quand advint le eas, )
N'avait point, avant les (tiennes,
Fait apporter de nos climats
De guide-ànes ni d'almanachs
Pour le guider dans ses antiennes
Et régler ses petits états.
Il reconnut sa négligence;
Mais trop tard vint la prévoyance.
La saison ne permettait pas
De faire voile vers la France ;
Abandonnée aux noirs frimas,
La mer n'était plus praticable ;
Et l'on n'espérait les bons vents
Qui rendent l'onde navigable
Et le continent abordable
Qu'à la naissance du printemps.
Pendant ces trois mois de tempête;
Que faire sans calendrier?
Comment placer les jours de fête ?
Comment les différencier?
Dans une pareille méprise ,
Quelque autre curé plus savant
N'aurait pu régir son église;
Et peut-être dévotement
38 LE CARÊME
Bravant les fougues de la bise ,
Se serait livré, sans remise,
Aux périls du moite élément :
Mais pour une telle imprudence,
Doué d'un trop bon jugement,
Notre bon prêtre assurément
Chérissait trop son existence;
C'était d'ailleurs un vieux routier
Qui, s'étant fait une habitude
Des fonctions de son métier,
Officiait sans trop d'étude,
Et qui, dans sa décrépitude,
Dégoisait psaumes et leçons,
Sans y faire tant de façons.
Prenant donc son parti sans peine,
Il annonce le premier mois,
Et recommande par trois fois
A son assistance chrétienne
De ne point finir la semaine
Sans chômer la fête des Rois.
Ces premiers points étaient faciles;
Il ne trouva de l'embarras
Qu'en pensant qu'il ne saurait pas
Où ranger les fêtes mobiles.
Qu'y faire enfin? Peu scrupuleux,
Il décida, ne pouvant mieux,
IN-PftOMPTU. 5(>
Que ces fêtes, comme ignorées,
Ne seraient chez lui célébrées
Que quand, au retour du zéphyr,
Lui-même il aurait pu venir
Prendre langue dans nos contrées.
Il crut cet avis selon Dieu :
Ce fut celui de son vicaire,
De Javotte sa ménagère,
Et de son magister Matthieu,
La plus forte tête du lieu.
Ceci posé , janvier se passe ;
Plus agile encor dans son cours,
Février fuit, mars le remplace,
Et l'aquilon régnait toujours :
Du printemps avec patience
Attendant le prochain retour,
Et sur l'annuelle abstinence
Prétendant cause d'ignorance,
Ou, bonnement et sans détour,
Par faute de réminiscence,
Notre vieux curé chaque jour,
Se mettait sur la conscience
Un chapon de sa basse-cour.
Cependant, poursuit la chronique,
Le carême, depuis un mois ,
4o LE CAREME
Sur tout l'univers catholique
Étendait ses austères lois :
L'île seule, grâce au bon homme,
A l'abri des statuts de Rome ,
Voyait ses libres habitants
Vivre en gras pendant tout ce temps.
De vrai, ce n'était fine chère;
Mais cependant chaque insulaire.
Mi-paysan et mi-bourgeois,
Pouvait parer son ordinaire
D'un fin lard flanqué de vieux pois.
A l'exemple du presbytère,
Tous, dans cette erreur salutaire,
Soupaient pour nous d'un cœur joyeux,
Tandis que nous jeûnions pour eux.
Enfin pourtant le froid borée
Quitta l'onde plus tempérée.
Voyant qu'il était plus que temps
D'instruire nos impénitents,
Le diable, content de lui-même,
Ne retarda plus le printemps :
C'était lui qui, par stratagème,
Leur rendant contraire tout vent,
Avait voulu, chemin faisant ,
Leur escamoter un carême ,
IN-PROMPTU. 4»
Pour se divertir en passant.
Le calme rétabli sur l'onde,
Mon curé, selon son serment,
Pour voir comment allait le monde,
S'embarque sans retardement,
S'étant bien lesté la bedaine
De quatre tranches de jambon
( Fait digne de réflexion ;
Car de la sainte quarantaine
Déjà la cinquième semaine
Venait de commencer son cours. )
Il vient : il trouve avec surprise
Que dans l'empire de l'église
Pâques revenait dans dix jours.
« Dieu soit loué ! prenons courage,
Dit-il enfonçant son castor.
Grâce au Seigneur, notre voyage
Se trouve fait à temps encor
Pour pouvoir, dans mon hermitage,
Fêter Pâques selon l'usage. »
Content, il rentre sur son bord.
Après avoir fait ses emplettes
Et d'almanachs et de lunettes :
Il part, il arrive à bon port
Dans ses solitaires retraites.
6
42 LE CARÊME IN-PROMPTU.
Le lendemain , jour des Rameaux,
Prônant avec un zèle extrême,
Il notifie à ses vassaux
La date de notre carême.
« Mais, poursuit-il, j'ai mon système,
Mes frères, nous n'y perdrons rien,
Et nous le rattraperons bien :
D'abord, avant notre abstinence,
Pour garder l'usage ancien
Et bien remplir toute observance,
Le Mardi gras sera mardi ;
Le jour des Cendres, mercredi;
Suivront trois jours de pénitence,
Dans toute l'île on jeûnera;
Et dimanche, unis à l'église,
Sans plus craindre aucune méprise,
Nous chanterons I'Alleluia. »
Ii&JLutrin 1 11x111/ P +b
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LE LUTRIN VIVANT.
A M. L'ABBE DE SEGONZAC.
J_Je mes écrits aimable confident,
Cher Séconzac, ma muse solitaire,
De ses ennuis brisant la chaîne austère,
Vient près de toi retouver l'enjoûment.
3e m'en souviens, lorsqu'un sort plus charmant
Nous unissait sur les rives de Loire,
Aux champs heureux dontTours estl'ornement.
Lieux toujours chers au dieu de l'agrément,
Je te promis qu'au temple de mémoire
Je placerais le pupitre vivant,
Dont je t'appris la naissance et la gloire.
Je l'ai promis; je remplis mon serment.
A dire vrai, cette moderne histoire
Est un peu folle , il en faut convenir.
Est-ce un défaut ? Non , si c'est un plaisir.
Dans les langueurs de la mélancolie,
Quoi ! la sagesse est-elle de saison ?
Un trait comique , une vive saillie,
Marqués au coin de l'aimable folie,
44 £E LUTRIN
Consolent mieux qu'une froide oraison
Que prêche en vain l'ennuyeuse raison.
Quoi qu'il en soit, ma Minerve sévère
Adoucira ces grotesques portraits,
Et , les voilant d'une gaze légère,
Ne montrera que la moitié des traits.
Venons au fait. Honni qui mal y pense!
Attention : j'ai toussé, je commence.
Non loin des bords du Cher et de l'Auron,
Dans un climat dont je tairai le nom,
Est un vieux bourg, dont l'église sans vitres
A pour clergé le plus gueux des chapitres.
Là ne sont point de ces mortels fleuris
Qui, dans les bras d'une heureuse indolence,
Exempts d'étude et libres d'abstinence,
N'ont qu'à nourrir leur brillant coloris :
On ne voit là que pâles effigies,
Qui de Champagne onc ne furent rougies,
Que maigres clercs, chanoines avortons,
Sans rabats fins et sans triples mentons;
Contraints d'aller, traînant leurs faces blêmes,
A chaque office, et de chanter eux-mêmes.
Ils ont pourtant, pour aider leur labeur,
Un chapelain et quatre enfans de chœur*...
Ces jouvenceaux ont leur gîte arrêté
* 11 semble manquer un vers féminin , voyez la note p. âo.
VIVANT. 45
Chez dame Barbe : elle leur sert de mère
Et de soutien; le public est leur père.
Il faut savoir , pour plus grande clarté ,
Que dame Barbe est une octogénaire,
Fille jadis, aujourd'hui douairière,
Qui, dès seize ans, d'un siècle corrompu
Craignant recueil, pour mettre sa vertu
Mieux à couvert des mondains et des moines,
Crut devoir vivre auprès d'un des chanoines ,
D'abord servante : ensuite , adroitement
Elle parvint jusqu'au gouvernement.
Déjà trois fois elle a vu dans l'église
De père en fils chaque charge transmise.
Barbe, en un mot, au chapitre susdit,
De race en race a gardé son crédit.
Or, chez ladite arriva notre histoire
En juin dernier: l'aventure est notoire.
Par cas fortuit, l'enfant de chœur Lucas
Avait usé l'étui des pays-bas;
Vous m'entendez , sa culotte trop mûre
Le trahissait par mainte découpure:
Déjà la brèche augmentant tous les jours
Démantelait la place et les faubourgs.
Barbe le voit, s'attendrit; mais que faire?
46 LE LUTRIN
Elle était pauvre, et l'étoffe était chère;
D'une autre part le chapitre était gueux,
Et puis, d'ailleurs, le petit malheureux,
Ouvrage né d'un auteur anonyme,
Ne connaissant parents ni légitime,
N'avait en tout, dans ce stérile lieu,
Pour se chauffer, que la grâce de Dieu.
Il languissait dans une triste attente,
Gardant la chambre, et rarement debout.
Enfin, pourtant, l'habile gouvernante
Sut lui former une armure décente ,
A peu de frais et dans un nouveau goût.
Nécessité tire parti de tout :
Nécessité d'industrie est la mère.
Chez Barbe était un vieux antiphonaire,
Vieux graduel, ample et poudreux bouquin,
Dont aux bons jours on parait le lutrin.
D'épais lambeaux d'un parchemin gothique
Formaient le corps de ce grimoire antique :
De ces feuillets de la crasse endurcis
L'âge avait fait une étoffe en glacis.
La vieille crut qu'on pouvait sans dommages
Du livre affreux détacher quelques pages:
Elle en prend quatre et les coud proprement
Pour relier un volume vivant.
VIVANT. kl
Mais le hasard voulut que l'ouvrière,
Très-peu savante en pareille matière,
Dans les feuillets qu'elle prit sans façon ,
Prît justement la messe du patron.
L'ouvrage fait, elle en coiffe à la diable
L'humanité du petit misérable :
Par quoi Lucas, cliamarré de plain-chant,
Ne craignait plus les insultes du vent.
Or, cependant arrive la saint Brice ,
Fête du lieu, fête du grand office.
Le maître chantre, intendant du lutrin,
Vient au grand livre : il cherche, mais en vain.
A feuilleter il perd et temps et peines :
Il jure, il sacre, et s'imagine enfin
Qu'un chœur de rats a mangé les antiennes.
Mais par bonheur, dans ce triste embarras,
Ses yeux distraits rencontre mon Lucas,
Qui, de grimauds renforçant une troupe,
Sans le savoir portait l'office en croupe.
Le chantre lit, et retrouve au niveau
Tous ses versets sur ce livre nouveau.
Sur l'heure il fait son rapport au chapitre :
On délibère, on décide soudain
Que le marmot, braqué sur le pupitre ,
Y servira de livre et de lutrin.
LE LUTRIN
Sur cet arrêt, on le style au service;
En quatre tours il apprend l'exercice.
Déjà d'un air intrépide et dévot
Lucas s'accroche à l'aigle du pivot;
A livre ouvert, le chapier en lunettes
Vient entonner; un groupe de mazettes
Très-gravement poursuit ce chant falot,
Concert grotesque et digne de Callot.
Tout allait bien jusques à l'évangile :
Ferme, et plus fier qu'un sénateur romain,
Lucas, tenant sa façade immobile,
Avec succès aurait gagné la fin :
Mais, par malheur, une guêpe incivile,
Par la couture entr'ouvrant le vélin ,
Déconcerta le sensible lutrin.
D'abord il s'oufTre, il se fait violence,
Et tenant bon il enrage en silence :
Mais l'aiguillon allant toujours son train,
Pour éviter l'insecte impitoyable,
Le lutrin fuit en criant comme un diable ,
Et, loin de là, va, partant comme un trait,
Pour se guérir retourner le feuillet.
Le fait est sûr : sans peine on peut m'en croire,
De deux Gascons je tiens toute l'histoire.
C'est pour toi seul, ami tendre et charmant,
VIVANT. 49
Que j'ai permis à ma muse exilée,
Loin de tes yeux tristement isolée.
De s'égayer sur cet amusement,
Fruit d'un caprice, ouvrage d'un moment:
Que loin de toi jamais il ne transpire.
' Si par hasard il vient à d'autres yeux,
Les esprits francs qui daigneront le lire ,
Sans s'appliquer, follement scrupuleux ,
A me trouver un crime dans mes jeux y
Honoreront peut-être d'un sourire
Ce libre essor d'un aimable délire,
Délassement d'un travail sérieux.
Pour les bigots et les froids précieux,
Peuple sans goût, gens qu'un faux zèle inspire,
De nos chansons critiques ténébreux,
Censeurs de tout , exempts de rien produire,
Sans trop d'effroi je m'attends à leur ire.
Déjà j'en vois un trio langoureux
S'ensevelir dans un réduit poudreux,
Fronder mes vers , foudroyer et proscrire
Ce badinage , en faire un monstre affreux.
Je les entends gravement s'entredire,
D'un air capable et d'un ton doucereux :
« Y pense-t-il ? Quel écrit scandaleux !
Quel temps perdu! Pourquoi, s'il veut écrire 9
7
5o LE LUTRIN
Ne prend-il point des sujets plus pompeux,
Des traits moraux, des éloges fameux?....»
Mais dédaignant leur absurde satire,
Aimable abbé , nous ne ferons que rire
De voir ainsi ces graves ennuyeux
Perdre, à gronder, à me chercher des crimes,
Bien plus de temps et de peines entre eux
Que je n'en perds à façonner ces rimes.
Pour toi, fidèle au goût, au sentiment,
Franc des travers de leur aigre doctrine ,
Tu n'iras point peser stoïquement ,
Au grave poids d'une raison chagrine,
Les jeux légers d'une muse badine.
Non; la raison, celle que tu chéris,
À ses côtés laisse marcher les ris,
Et laisse au froc ces vertus trop fardées
Qu'un plaisir fin n'a jamais déridées.
Ainsi pensait l'amusant du Cerceau :
Sage , enjoué , vertueux sans rudesse,
Des sages faux évitant la tristesse,
Il badina sans s'écarter du beau ,
Et sans jamais effrayer la sagesse :
Ainsi les traits de son heureux pinceau
Plairont toujours, et de races en races
Vivront gravés dans les faste» des Grâces ;
VIVANT. 5i
Et les censeurs obstinés à ternir
Son art chéri, par l'ennui pédantesque
D'un français fade ou d'un latin tudesquc ,
Endormiront les siècles à venir.
* Gresset n'a jamais fait la faute de mettre de suite deux
vers masculins. Pour remédier à cette négligence, qui mi
peut s'attribuer qu'aux premiers éditeurs, on pourrait
intercaler le vers suivant :
Dont l'espérance est l'unique salaire.
l/VV\VVV>)VVVVVV\/VtV»A\X'VVVVVVVVVVt/VVWVVVV\\^
LA CHARTREUSE.
EPITRE A M. D. D. N.
Jt ourquoi de ma sage indolence
Interrompez- vous l'heureux cours?
Soit raison, soit indifférence,
Dans une douce négligence
El loin des muses pour toujours ,
J'allais racheter en silence
La perte de mes premiers jours ;
Transfuge des routes ingrates
De l'infructueux Hélicon,
Dans les retraites des Socrales
3 'allais jouir de ma raison ,
Et m'arracher, malgré moi-même,
Aux délicieuses erreurs
De cet ait brillant et suprême
Qui, malgré ses attraits flatteurs,
Toujours peu sûr et peu tranquille,
Fait de ses plus chers amateurs
L'objet de la haine imbécile
Des pédants, des prudes, des sots,
Et la victime des cagots.
LA CHARTREUSE. 35
Mais votre ëpître enchanteresse,
Pour moi trop prodigue d'encens,
Des douces vapeurs du Permesse
Vient encore enivrer mes sens.
Vainement j'abjurais la rime ;
L'haleine légère des vents
Emportait mes faibles serments:
Aminte, votre goût ranime
Mes accords et ma liberté ;
Entre Uranie et Terpsichore,
Je reviens m'amuser encore
Au Pinde que j'avais quitté.
Tel, par sa pente naturelle,
Par une erreur toujours nouvelle,
Quoiqu'il semble changer son cours ,
Autour de la flamme infidèle
Le papillon revient toujours.
Vous voulez qu'en rimes légères
Je vous offre des traits sincères
Du gîte où je suis transplanté :
Mais comment faire, en vérité?
Entouré d'objets déplorables ,
Pourrai-je de couleurs aimables
Égayer le sombre tableau
De mon domicile nouveau t
54 LA CHÀRTPcEUSE.
Y répandrai-je cette aisance ,
Ces sentiments, ces traits diserts,
Et cette molle négligence
Qui, mieux que l'exacte cadence,
Embellit les aimables vers ?
Je ne suis plus dans ces bocages
Où, plein de riantes images ,
J'aimai souvent à m'égarer;
Je n'ai plus ces fleurs, ces ombrages,
Ni vous même, pour m'inspirer.
Quand, arraché de vos rivages
Par un destin trop rigoureux ,
J'entrai dans ces manoirs sauvages,
Dieux ! quel contraste douloureux !
Au premier aspect de ces lieux,
Pénétré d'une horreur secrète,
Mon cœur, subitement flétri,
Dans une surprise muette
Resta long-temps enseveli.
Quoi qu'il en soit, je vis encore;
Et , malgré vingt sujets divers
De regrets et de tristes airs ,
Ne craignez point que je déplore
Mon infortune dans ces vers.
De l'assoupissante élégie
LA CHARTREUSE. 55
Je méprise trop les fadeurs ;
Phébus me plonge en léthargie
Dès qu'il fredonne des langueurs :
Je cesse d'estimer Ovide
Quand il vient sur de faibles tons
Me chanter, pleureur insipide.
De longues lamentations.
Un esprit mâle et vraiment sage,
Dans le plus invincible ennui, .
Dédaignant le triste avantage
De se faire plaindre d'autrui,
Dans une égalité hardie
Foule aux pieds la terre et le sort ,
Et joint au mépris de la vie
Un égal mépris de la mort :
Mais, sans cette âpreté stoïque.
Vainqueur du chagrin léthargique,
Par un heureux tour de penser
Je sais me faire un jeu comique
Des peines que je vais tracer.
Ainsi l'aimable poésie ,
Qui dans le reste de la vie
Porte assez peu d'utilité,
De l'objet le moins agréable
Vient adoucir l'austérité,
Et nous sauve, au moins, par la fable,
5(5 LA CHARTREUSE.
Des ennuis de la vérité.
C'est par cette vertu magique
Du télescope poétique
Que je retrouve encor les ris
Dans la lucarne infortunée
Où la bizarre destinée
Vient de m'enterrer à Paris.
Sur cette montagne empestée
Où la foule toujours crottée
ï)e prestolets provinciaux
Trotte sans cesse et sans repos
Vers ces demeures odieuses
» Où régnent les longs arguments
Et les harangues ennuyeuses,
Loin du séjour des agréments;
Enfin , pour fixer votre vue ,
Dans cette pédantesque rue
Où trente faquins d'imprimeurs.
Avec un air de conséquence,
Donnent froidement audience
A cent faméliques auteurs,
Il est un édifice immense
Où, dans un loisir studieux ,
Les doctes arts forment l'enfance
Des fils des héros et des dieux :
LA CHARTREUSE. 57
Là, du toit d'un cinquième étage
Qui domine avec avantage
Tout le climat grammairien,
S'élève un antre aérien ,
Un astrologique hermitage,
Qui paraît mieux dans le lointain
Le nid de quelque oiseau sauvage,
Que la retraite d'un humain.
C'est pourtant de cette guérite ,
C'est de ce céleste tombeau,
Que votre ami, nouveau stylite,
A la lueur d'un noir flambeau ,
Penché sur un lit sans rideau,
Dans un déshabillé d'hermite,
Vous griffonne aujourd'hui sans fard,
Et peut-être sans trop de suite,
Ces vers enfilés au hasard;
Et tandis que pour vous je veille
Long-temps avant l'aube vermeille,
Empaqueté comme un Lapon,
Cinquante rats à mon oreille
Ronflent encore en faux-bourdon.
Si ma chambre est ronde ou carrée ,
C'est ce que je ne dirai pas :
Tout ce que j'en sais sans compas,
8
58 LA CHARTREUSE.
C'est que, depuis l'oblique entrée?
Dans cette cage resserrée
On peut former jusqu'à six pas.
Une lucarne mal vitrée,
Près d'une gouttière livrée
A d'interminables sabbats ,
Où l'université des chats,
A minuit, en robe fourrée,
Vient tenir ses bruyants états;
Une table mi-démembrée ,
Près du plus humble des grabats ;
Six brins de paille délabrée
Tressés sur deux vieux échalas :
Voilà les meubles délicats
Dont ma Chartreuse est décorée ,
Et que les frères de Borée
Bouleversent avec fracas,
Lorsque sur ma niche éthérée
Ils préludent aux fiers combats ,
Qu'ils vont livrer sur vos climats,
Ou quand leur troupe conjurée
Y vient préparer ces frimas
Qui versent sur chaque contrée
Les catarrhes et le trépas.
Je n'outre rien; telle est, en somme,
La demeure où je vis en paix,
LA CHARTREUSE. 5g
Concitoyen du peuple gnome,
Des sylphides et des follets :
Telles on nous peint les tanières
Où gisent, ainsi qu'au tombeau,
Les pythonisses, les sorcières,
Dans le donjon d'un vieux château :
Ou tel est le sublime siège
D'où, flanqué des trente-deux vents,
L'auteur de l'almanach de Liège
Lorgne l'histoire du beau temps ,
Et fabrique avec privilège
Ses astronomiques romans.
Sur ce portrait abominable,
On penserait qu'en lieu pareil
Il n'est point d'instant délectable
Que dans les heures du sommeil.
Pour moi, qui d'un poids équitable
Ai pesé des faibles mortels
Et les biens et les maux réels ,
Qui sais qu'un bonheur véritable
Ne dépendit jamais des lieux,
Que le palais le plus pompeux
Souvent renferme un misérable,
Et qu'un désert peut être aimabla
Vour quiconque sait être heureux,
60 LA CHARTREUSE.
De ce Caucase inhabitable
Je me fais l'Olympe des dieux.
Là, dans la liberté suprême,
Semant de fleurs tous mes instants,
Dans l'empire de l'hiver même
Je trouve les jours du printemps.
Calme heureux! loisir solitaire!
Quand on jouit de ta douceur,
Quel antre n'a point de quoi plaire?
Quelle caverne est étrangère,
Lorsqu'on y trouve le bonheur;
Lorsqu'on y vit sans spectateur
Dans le silence littéraire,
Loin de tout importun jaseur,
Loin des froids discours du vulgaire
Et des hauts tons de la grandeur;
Loin de ces troupes doucereuses,
Où d'insipides précieuses
Et de petits fats ignorants
Viennent, conduits par la Folie,
S'ennuyer en cérémonie ,
Et s'endormir en compliments;
Loin de ces plates coteries
Où l'on voit souvent réunies
L'ignorance en petit manteau,
La bigoterie en lunettes,
LA CHARTREUSE. ffi
La minauderie en cornetles,
Et la réforme en grand chapeau;
Loin de ce médisant infâme
Qui de l'imposture et du blâme
Est l'impur et bruyant écho ;
Loin de ces so*s atrabilaires
Qui, cousus de petits mystères,
Ne nous parlent qu'iNCor.Nno;
Loin de ces ignobles Zoïles,
De ces enfileurs de dactyles,
Coiffés de phrases imbéciles
Et de classiques préjugés,
Et qui , de l'enveloppe épaisse
Des pédants de Rome et de Grèce
N'étant point encor dégagés,
Portent leur petite sentence
Sur la rime et sur les auteurs ,
Avec autant de connaissance
Qu'un aveugle en a des couleurs ;
Loin de ces voix acariâtres
Qui, dogmatisant sur des riens,
Apportent dans les entretiens
Le bruit des bancs opiniâtres,
Et la profonde déraison
De ces disputes soldatesques
Où l'on s'insulte à l'unisson
LA CHARTREUSE.
Pour des misères pédantesques ,
Qui sont bien moins la vérité
Que les rêves creux et burlesques
De la crédule antiquité;
Loin de la gravité chinoise
De ce vieux druide empesé
Qui, sous un air symétrisé,
Parle à trois temps, rit à la toise ,
Regarde d'un œil apprêté ,
Et m'ennuie avec dignité ;
Loin de tous ces faux cénobites
Qui , voués encor tout entiers
Aux vanités qu'ils ont proscrites,
Errant de quartiers en quartiers,
Vont dans d'équivoques visites
Porter leurs faces parasites
Et le dégoût de leurs moutiers;
Loin de ces faussets du Parnasse
Qui, pour avoir glapi par fois
Quelque épithalame à la glace
Dans un petit monde bourgeois,
Ne causent plus qu'en folles rimes,
Ne vous parlent que d'Apollon,
De Pégase et de Cupidon,
Et telles fadeurs synonymes,
Ignorant que ce vieux jargon ,
LA CHARTREUSE. C5
Relégué dans l'ombre des classes,
N'est plus aujourd'hui de saison
Chez la brillante Fiction ,
Que les tendres lyres des Grâces
Se montent sur un autre ton ,
Et qu'enfin , de la foule obscure
Qui rampe au marais d'Hélicon ,
Pour sauver ses vers et son nom,
Il faut être, sans imposture,
L'interprète de la nature ,
Et le peintre de la raison ;
Loin enfin, loin de la présence
De ces timides discoureurs
Qui, non guéris de l'ignorance
Dont on a pétri leur enfance,
Restent noyés dans mille erreurs,
Et damnent toute ame sensée
Qui, loin de la route tracée,
Cherchant la persuasion ,
Ose soustraire sa pensée
A l'aveugle prévention?
A ces traits , je pourrais , Aminte,
Ajouter encor d'autres mœurs :
Mais, sur cette légère empreinte
D'un peuple d'ennuyeux causeurs
LA CHARTREUSE.
Dont j'ai nuancé les couleurs,
Jugez si toute solitude
Qui nous sauve de leurs vains bruits
N'est point l'asile et le pourpris
De l'entière béatitude :
Que dis-je? est-on seul, après tout,
Lorsque touché des plaisirs sages,
On s'entretient dans les ouvrages
Des dieux de la lyre et du goût?
Par une illusion charmante,
Que produit la verve brillante
De ces chantres ingénieux,
Eux-mêmes s'offrent à mes yeux,
Non sous ces vêtemens funèbres,
Non sous ces dehors odieux
Qu'apportent du sein des ténèbres
Les fantômes des malheureux,
Quand, vengeurs des crimes célèbres,
Ils montent aux terrestres lieux,
Mais sous cette parure aisée,
Sous ces lauriers vainqueurs du sort,
Que les citoyens d'Elysée
Sauvent du souffle de la mort.
Tantôt de l'azur d'un nuage
Plus brillant que les plus beaux jours
LA CHARTREUSE. G5
Je vois sortir l'ombre volage
D'Anacréon, ce tendre sage,
Le Nestor du galant rivage,
Le patriarche des Amours.
Épris de son doux badinage,
Horace accourt à ses accents,
Horace, l'ami du bon sens,
Philosophe sans verbiage,
Et poëte sans fade encens.
Autour do ces ombres aimables ,
Couronnés de roses durables ,
Chapelle, Chaulieu, Pavillon,
Et la naïve Deshoulières ,
Viennent unir leurs voix légères,
Et font badiner la raison;
Tandis que le Tasse et Milton ,
Pour eux, des trompettes guerrières
Adoucissent le double ton.
Tantôt à ce folâtre groupe
Je vois succéder une troupe
De morts un peu plus sérieux,
Riais non moins charmans à mes yeux :
Je vois Saint-Réal et Montagne
Entre Sénèque et Lucien :
Saint-Évremond les accompagne;
Sur la recherche du vrai bien
9
06 LA CHARTREUSE.
Je le vois porter la lumière :
La Rochefoucauld, La Bruyère,
Viennent embellir l'entretien.
Bornant aux doux fruits de leurs plumes
Ma bibliothèque et mes vœux,
Je laisse aux savantas poudreux
Ce vaste chaos de volumes
Dont l'erreur et les sots divers
Ont infatué l'univers,
Et qui, sous le nom de science,
Semés et reproduits partout,
Immortalisent l'ignorance,
Les mensonges et le faux goût.
C'est ainsi que, par la présence
De ces morts vainqueurs des destins,
On se console de l'absence,
De l'oubli même des humains.
A l'abri de leurs noirs orages,
Sur la cime de mon rocher,
Je vois à mes pieds les naufrages
Qu'ils vont imprudemment chercher.
Pourquoi dans leur foule importune
Voudriez-vous me rétablir ?
Leur estime ni leur fortune
Ne me causent point un désir.
LA CHARTREUSE. 67
Pourrais-je , en proie aux soins vulgaires,
Dans la commune illusion,
Offusquer mes propres lumières
Du bandeau de l'opinion ?
Irais-je, adulateur sordide,
Encenser un sot dans l'éclat,
Amuser un Crésus stupide,
Et monseigneuriser un fat;
Sur des espérances frivoles ,
Adorer avec lâcheté
Ces chimériques fariboles
De grandeur et de dignité;
Et, vil client de la fierté,
A de méprisables idoles
Prostituer la vérité?
Irais-je, par d'indignes brigues,
M'ouvrir des palais fastueux ,
Languir dans de folles fatigues,
Ramper à replis tortueux
Dans de puériles intrigues,
Sans oser être vertueux?
De la sublime poésie
Profanant l'aimable harmonie,
Irais-je, par de vains accents,
Chatouiller l'oreille engourdie
De cent ignares importants
GS LA CHARTREUSE.
Dont l'ame massive assoupie
Dans des organes impuissants,
Ou livrée aux fougues des sens,
Ignore les dons du génie
Et les plaisirs des sentiments?
Irais-je pâlir sur la rime
Dans un siècle insensible aux ails,
Et de ce rien qu'on nomme estime
Affronter les nombreux hasards?
Et d'ailleurs , quand la Poésie ,
Sortant de la nuit du tombeau ,
Reprendrait le sceptre et la vie
Sous quelque Richelieu nouveau,
Pourrais-je au char de l'immortelle
M'enchaîner encor plus long-temps?
Quand j'aurai passé mon printemps,
Pourrai-je vivre encor pour elle?
Car enfin au lyrique effort
Fait pour nos bouillantes années,
Dans de plus solides journées,
Voudrais-je me livrer encor ?
Persuadé que l'harmonie
îsTe verse ses heureux présents
Que sur le matin de la vie,
Et que, sans un peu de folie,
On ne rime plus à trente ans,
LA CHARTREUSE. %
Suivrais-je un jour à pas pesants
Ces vieilles muses douairières ,
Ces mères septuagénaires
Du madrigal et des sonnets,
Qui, n'ayant été que poètes ,
Rimaillent encore en lunettes ,
Et meurent au bruit des sifflets ?
Égaré dans le noir dédale
Où le fantôme de Thémis,
Couché sur la pourpre et les lis ,
Penche la balance inégale,
Et tire d'une urne vénale
Des arrêts dictés par Cypris ,
Irais- je , orateur mercenaire
Du faux et de la vérité ,
Chargé d'une haine étrangère ,
Vendre aux querelles du vulgaire
Ma voix et ma tranquillité,
Et, dans l'antre de la Chicane ,
Aux lois d'un tribunal profane
Pliant la loi de l'Immortel,
Par une éloquence anglicane
Saper et le trône et l'autel ?
Aux sentiments de la nature 9
Aux plaisirs de la vérité ,
Préférant le goût frelaté
Des plaisirs que fait l'imposture,
?o LA CHARTREUSE.
Ou qu'invente la vanité,
Voudrais-je partager ma vie
Entre les jeux de la folie
Et l'ennui de l'oisiveté ,
Et trouver la mélancolie
Dans le sein de la volupté ?
Non , non ; avant que je m'enchaîne
Dans aucun de ces vils partis,
Vos rivages verront la Seine
Revenir aux lieux d'où j'écris.
Des mortels j'ai vu les chimères;
Sur leurs fortunes mensongères
J'ai vu régner la folle erreur;
J'ai vu mille peines cruelles
Sous un vain masque de bonheur,
Mille petitesses réelles
Sous une écorce de grandeur,
Mille lâchetés infidèles
Sous un coloris de candeur;
Et j'ai dit au fond de mon cœur :
Heureux qui dans la paix secrète
D'une libre et sûre retraite
Vit ignoré, content de peu,
Et qui ne se voit point sans cesse
LA CHARTREUSE. 71
Jouet de l'aveugle déesse ,
Ou dupe de l'aveugle dieu !
A la sombre misantropie
Je ne dois point ces sentiments ;
D'une fausse philosophie
Je hais les vains raisonnements ;
Et jamais la bigoterie
Ne décida mes jugements :
Une indifférence suprême ,
Voilà mon principe et ma loi ;
Tout lieu , tout destin, tout système
Par-là devient égal pour moi;
Où je vois naître la journée,
Là, content, j'en attends la fin,
Prêt à partir le lendemain ,
Si l'ordre de la destinée
Vient m'ouvrir un nouveau chemin.
Sans opposer un goût rebelle
A ce domaine souverain ,
Je me suis fait du sort humain
Une peinture trop fidèle.
Souvent dans les champêtres lieux
Ce portrait frappera vos yeux.
En promenant vos rêveries
72 LA CHARTREUSE.
Dans le silence des prairies ,
Vous voyez un faible rameau
Qui, par les jeux du vague Éole,
Enlevé de quelque arbrisseau ,
Quitte sa tige, tombe, et vole
Sur la surface d'un ruisseau :
Là, par une invincible pente,
Forcé d'errer et de changer ,
Il flotte au gré de l'onde errante
Et d'un mouvement étranger ;
Souvent il paraît, il surnage,
Souvent il est au fond des eaux ;
Il rencontre sur son passage
Tous les jours des pays nouveaux ,
Tantôt un fertile rivage
Bordé de coteaux fortunés 9
Tantôt une rive sauvage ,
Et des déserts abandonnés :
Parmi ces erreurs continues
Il fuit, il vogue jusqu'au jour
Qui l'ensevelit à son tour
Au sein de ces mers inconnues,
Où tout s'abîme sans retour.
Mais qu'ai-je fait ? Pardon , Aminte,
Si je viens de moraliser ;
Dans une lettre sans contrainte
LA CHARTREUSE.
Je ne prétendais que causer.
Où sont, hélas! ces douces heures
Où, dans vos aimables demeures,
Partageant vos discours charmants,
Je partageais vos sentiments?
Dans ces solitudes riantes
Quand me verrai-je de retour ?
Courez, volez, heures trop lentes
Qui retardez cet heureux jour!
Oui, dès que les désirs aimables,
Joints aux souvenirs délectables,
M'emportent vers ce doux séjour,
Paris n'a plus rien qui me pique.
Dans ce jardin si magnifique,
Embelli par la main des rois,
Je regrette ce bois rustique
Où l'écho répétait nos yoix.
Sur ces rives tumultueuses
Où les passions fastueuses
Font régner le luxe et le bruit
Jusque dans l'ombre de la nuit ,
Je regrette ce tendre asile
Où, sous des feuillages secrets ,
Le sommeil repose tranquille
Dans les bras de l'aimable paix.
A l'aspect de ces eaux captives
10
;4 LA CHARTREUSE.
Qu'en mille formes fugitives
L'art sait enchaîner dans les airs,
Je regrette celte onde pure
Qui, libre dans les antres verts,
Suit la pente de la nature ,
Et ne connaît point d'autres fers.
En admirant la mélodie
De ces voix, de ces sons parfaits,
Où le goût brillant d'Ausonie
Se mêle aux agréments français,
Je regrette les chansonnettes
Et le son des simples musettes
Dont retentissent les coteaux
Quand vos bergères fortunées ,
Sur les soirs des belles journées,
Ramènent gaîment leurs troupeaux.
Dans ces palais où la Mollesse
Peinte par les mains de l'Amour,
Sur une toile enchanteresse
OfFre les fastes de sa cour ,
Je regrette ces jeunes hêtres
Où ma muse plus d'une fois
Grava les louanges champêtres
Des divinités de vos bois.
Parmi la foule trop habile
Des beaux diseurs du nouveau style ,
LA CHARTREUSE. ?5
Qui, par de bizarres détours,
Quittant le ton de la nature,
Répandent sur tous leurs discours
L'académique enluminure
Et le vernis des nouveaux tours ,
Je regrette la bonhomie ,
L'air loyal, l'esprit non pointu,
Et le patois tout ingénu
Du curé de la seigneurie ,
Qui, n'usant point sa belle vie
Sur des écrits laborieux,
Parle comme nos bons aïeux,
Et donnerait , je le parie ,
L'histoire, les héros, les dieux,
Et toute la mythologie,
Pour un quartaut de Condrieux.
Ainsi de mes plaisirs d'automne
Je me remets l'enchantement;
Et , de la tardive Pomone
Rappelant le règne charmant,
Je me redis incessamment :
Dans ces solitudes riantes
Quand me verrai-je de retour?
Courez , volez , heures trop lentes
Qui retardez cet heureux jour !
76 LA CHARTREUSE.
Claire fontaine, aimable Isore,
Rive où les Grâces fontéclore
Des fleurs et des jeux éternels ,
Près de ta source , avant l'aurore ,
Quand reviendrai-je boire encore
L'oubli des soins et des mortels?
Dans cette gracieuse attente ,
Aminte, l'amitié constante
Entretenant mon souvenir,
Elle endort ma peine présente
Dans les songes de l'avenir.
Lorsque le dieu de la lumière,
Echappé des feux du lion ,
Du dieu que couronne le lierre
Ouvrira l'aimable saison,
J'en jure le pèlerinage :
Envolé de mon hermitage ,
Je vous apparaîtrai soudain
Dans ce parc d'éternel ombrage
Où souvent vous rêvez en sage ,
Les lettres d'Usbeck * à la main ;
Ou bien dans ce vallon fertile
Où, cherchant un secret asile,
Et trouvant des périls nouveaux,
La perdrix, en vain fugitive,
* Les lettres persanes de Montesquieu.
LA CHARTREUSE. 77
Rappelle sa troupe craintive
Que nous chassons sur les coteaux.
Vous me verrez toujours le même ,
Mortel sans soin , ami sans fard ,
Pensant par goût, rimant sans art,
Et vivant dans un calme extrême
Au gré du temps et du hasard.
Là, dans de charmantes parties,
D'humeurs liantes assorties ,
Portant des esprits dégagés
De soucis et de préjugés,
Et retranchant de notre vie
Les façons , la cérémonie ,
Et tout populaire fardeau ,
Loin de l'humaine comédie ,
Et comme en un monde nouveau ,
Dans une charmante pratique
Nous réaliserons enfin
Cette petite république
Si long-temps projetée en vain.
Une divinité commode ,
L'Amitié , sans bruit, sans éclat ,
Fondera ce nouvel état :
La franchise en fera le code ;
Les Jeux en seront le sénat y
78 LA CHARTREUSE.
Et sur un tribunal de roses,
Siège de notre consulat,
L'Enjoûment jugera les causes.
On exclura de ce climat
Tout ce qui porte l'air d'étude :
La Raison, quittant son ton rude ,
Prendra le ton du sentiment :
La Vertu n'y sera point prude,
L'esprit n'y sera point pédant :
Le Savoir n'y sera mettable
Que sous les traits de l'agrément;
Pourvu que l'on sache être aimable ,
On y saura suffisamment.
On y proscrira l'étalage
Des phrasiers , des rhéteurs bouffis :
Rien n'y prendra le nom d'ouvrage;
Mais, sous le nom de badinage ,
Il sera quelquefois permis
De rimer quelques chansonnettes ,
Et d'embellir quelques sornettes
Du poétique coloris ,
En répandant avec finesse
Une nuance de sagesse
Jusque sur Bacchus et les Ris.
Par un arrêt en vaudevilles
On bannira les faux plaisants ,
LA CHARTREUSE. 7ç)
Les cagots fades et rampants,
Les complimenteurs imbéciles
Et le peuple des froids savants.
Enfin , cet heureux coin du monde
N'aura pour but , dans ses statuts ,
Que de nous soustraire aux abus
Dont ce bon univers abonde.
Toujours sur ces lieux enchanteurs
Le soleil, levé sans nuages,
Fournira son cours sans orages ,
Et se couchera dans les fleurs.
Pour prévenir la décadence
Du nouvel établissement,
Nul indiscret , nul inconstant
N'entrera dans la confidence :
Ce canton veut être inconnu ;
Ses charmes, sa béatitude,
Pour base avant la solitude ,
S'il devient peuple, il est perdu.
Les états de la république
Chaque automne s'assembleront;
Et là notre regret unique,
Nos uniques peines seront
De ne pouvoir toute l'année
Suivre cette loi fortunée
80 LA CHARTREUSE.
De philosophiques loisirs ,
Jusqu'à ce moment où la Parque
Emporte dans la même barque
Nos jeux, nos cœurs et nos plaisirs.
MM \W 'VVWWWWV» (WWVWWWl WV> WWWWWVVWVWVV»<V\/VWWWVV»
LES OMBRES.
ÉPITRE A EU. D. D. N.
JUes régions de Sylphide ?
De ce séjour aérien
Dont ma douce philosophie
Sait bannir la mélancolie
En rimant quelque aimable rien ,
Salut, santé toujours fleurie,
Solitude et libre entretien ,
A la république chérie
Dont une tendre rêverie
M'a déjà rendu citoyen.
Dans votre épître ingénieuse
Vous prétendez que le pinceau
Qui vous a tracé la Chartreuse
N'en a pas fini le tableau ;
Et vous m'engagez à décrire,
D'un crayon léger et badin,
La carte du classique empire ,
Et les mœurs du peuple latin.
A la gaîté de nos maximes
u
«a LES OMBRES.
Pour ajuster ce grave objet,
Et ne point porter dans mes rimes
La sécheresse du sujet,
Écartons la muse empesée
Qui, se guindant sur de grands mots,
Préside à la prose toisée
Des poètes collégiaux.
Je vous ai dépeint l'Elisée
Dans le plaisir pur et parfait
De mon hermitage secret :
Par un contraste assez bizarre 9
Dans ce nouvel amusement,
Je vais vous chanter le Ténare,
Non sur un ton triste et pesant;
Ennemi des muses plaintives,
Jusque sur les fatales rives
Je veux rimer en badinant.
Un peuple de jeunes esclaves
Dans un silence rigoureux,
Des pleurs, des prisons, des entraves,
Un séjour vaste et ténébreux ,
Des cœurs dévoués à la plainte ,
Des jours filés par les ennuis,
N'est-ce point la fidèle empreinte
Du triste royaume des nuits?
LES OMBRES. 85
N'en doutez point: ce que la fable
Nous a chanté des sombres bords ,
Cette peinture redoutable
Du profane empire des morts,
C'étoit l'image prophétique
Des manoirs que j'offre à vos yeux,
Et l'histoire trop véridique
De leurs habitans malheureux.
Avec l'Erèbe et son cortège
Confrontez ces antres divers,
Et, dans le portrait d'un collège,
Vous reconnaîtrez les enfers.
Tel était le vrai parallèle
Que dans cette dernière nuit
Un songe offrait à mon esprit;
Aminte, je me le rappelle :
Dans ce délire réfléchi,
Je croyais vous conduire ici ,
Et , si ma mémoire est fidèle ,
Je vous entretenais ainsi :
Venez, de la docte poussière
Osez franchir les tourbillons ;
Perçons l'infernale carrière
Des scolastiques régions :
Là , comme aux sources du Cocyte ,
Qn ne connaît plus les beaux jours ;
8/f LES OMBRES.
Sur cette demeure proscrite
La nuit semble régner toujours :
Là, de la charmante nature
On ne trouve plus les beautés ;
Les eaux, les fleurs , ni la verdure ,
N'ornent point ces lieux détestés ;
Les seuls oiseaux d'affreux augure
Y forment des sons redoutés.
Dès l'abord de ce gouffre horrible ,
Tout nous retrace l'Achéron.
Voyez ce portier inflexible
Qui , payé pour être terrible ,
Et muni d'un cœur de Huron 3
Réunit dans son caractère
La triple rigueur de Cerbère
Et l'ame avare de Caron :
Ainsi que ces ombres légères
Qui pour leurs demeures premières
Formaient des regrets et des vœux,
Les jeunes captifs de ces lieux
Voltigent auprès des barrières ,
Sans pouvoir échapper aux yeux
De ce satellite odieux.
Entrons sous ces voûtes antiques *
Et sous les lugubres portiques
LES OMBRES. «5
De ces tribunaux renommés;
Au lieu de ces voiles funèbres
Qui de l'empire des ténèbres
Tapissaient les murs enfumés,
D'une longue suite de thèses
Contemplez les vils monuments,
Archives de doctes fadaises,
Supplice éternel du bon sens.
A la place des Tisiphones ,
Des Sphinx, des Larvesydes Gorgones,
Qui du Styx étaient les bourreaux,
J'aperçois des tyrans nouveaux,
L'hyperbole aux longues échasses,
La catachrèse aux doubles faces,
Les logogryphes effrayants,
L'impitoyable syllogisme ,
Que suit le ténébreux sophisme,
Avec les ennuis dévorants.
Quelle inexorable Mégère
Ici rassemble, avant le temps,
Ces mânes jeunes et tremblants,
Et ravis au sein de leur mère?
Sur leurs déplorables destins ,
Dans des lieux voués au silence,
Voyez de pâles souverains
Exercer leur triste puissance :
8() LES OMBRES.
Un sceptre noir arme leurs mains.
Ainsi Rhadamanthe aux traits sombres,
Balançant l'urne de la mort,
Sur le peuple muet des ombres
Prononçait les arrêts du Sort.
Mais quelles alarmes soudaines !
D'où partent ces longues clameurs?
Pourquoi ces prisons et ces chaînes !
Sur qui tombent ces fouets vengeurs ?
Tel était l'appareil barbare
Des tortures du Phlégéthon ;
Tels étaient les cris du Tartare
Sous la fourche du vieux Plu ton.
Près de ces cavernes fatales ,
Quels sont ces brûlants soupiraux?
Que vois-je ? quels nouveaux Tantales
Maudissent ces perfides eaux?
De ce parallèle grotesque,
Moitié vrai, moitié romanesque,
Aminte, pour vous égayer
J'aurais rempli le cadre entier;
Si, dans cet endroit de mon songe,
Un cruel, osant m'éveiller,
N'eût dissipé ce doux mensonge,
Et le prestige officieux
LES OMBRES. 87
Qui vous présentait à mes yeux.
Ce hideux bourreau, moins un liommo
Qu'un patibulaire fantôme,
Tel qu'on les peint en noirs lambeaux,
Et, dans l'horreur du crépuscule,
Tenant leur conciliabule
Parmi la cendre des tombeaux;
Ce spectre, dis-je, au front sinistre,
Du tumulte bruyant ministre,
Affublé de l'accoutrement
D'un précurseur d'enterrement,
Bien avant l'aube matinale,
Chaque jour troublant mon réduit,
Armé d'une lampe infernale*
M'offre un jour plus noir que la nuit,
Et, d'une bouche sépulcrale,
M'annonce que l'heure fatale
Ramène le démon du bruit.
Par cet arrêt impitoyable ,
Arraché du sein délectable
Et des songes et du repos, >
L'œil encor chargé de pavots,
Aux cieux je cherche en vain l'aurore ;
Un voile épais couvre les airs,
Et Phébus n'est point prêt encore
A quitter les nymphes des mers.
68 LES OMBRES.
Astre qui réglas ma naissance,
Pourquoi ta suprême puissance,
En formant mes goûts et mon cœur,
Y versa-t-eile tant d'horreur
Pour la monacale indolence ?
Plus respecté dans mon sommeil,
Exempt des craintes du réveil,
J'eusse, les deux tiers de ma vie,
Dormi sans trouble, sans envie,
Dans un dortoir de Victorin ,
Ou sur la couche rebondie
D'un procureur génovéfain.
Il est vrai qu'un peu d'ignorance
Eût suivi ce destin flatteur.
Qu'importe ? Le nom de docteur
N'eût jamais tenté ma prudence;
Jamais d'un sommeil enchanteur
Il n'eût violé la constance.
Une éternité de science
Vaut-elle une nuit de bonheur ?
Par votre missive charmante
Vous me chargez de vous donner
Quelque nouvelle intéressante,
Ou quelque anecdote amusante :
Mais que puis- je vous griffonner ?
LES OMBRES. 89
Les politiques rêveries
Des vieux ehapiers des Tuileries
Intéressent fort peu mes soins,
Vous amuseraient encor moins ;
Et d'ailleurs, selon le génie
De notre aimable colonie ,
Je ne dois point perdre d'instants,
Ni prendre une peine futile
A disserter en grave style
Sur les bagatelles du temps :
Qu'on fasse la paix ou la guerre,
Que tout soit changé sur la terre,
Nos citoyens l'ignoreront;
Exempts de soucis inutiles,
Dans cet univers ils vivront
Comme des passagers tranquilles,
Qui, dans la chambre d'un vaisseau,
Oubliant la terre, l'orage,
Et le reste de l'équipage,
Tâchent d'égayer le voyage
Dans un plaisir toujours nouveau :
Sans savoir comme va la flotte
Qui vogue avec eux sur les eaux»
Ils laissent la crainte au pilote,
Et la manœuvre aux matelots.
A tout le petit consistoire,
12
LES OMBRES. .
Où ne sont échos imprudents,
Rendez cette lettre notoire,
Aimable Aminte, j'y consens:
Mais sauvez-la des jugements
De cette prude à l'humeur noire,
Au froid caquet , aux yeux bigots ,
Et de médisante mémoire ,
Qui, colportant ces vers nouveaux
Sur-le-champ irait sans repos,
Dressant la crête et battant l'aile,
Glapir quelque alarme nouvelle
Dans tous les poulaillers dévots ,
Ou qui, pour parler sans emblème,
Dans quelque parloir médisant
Irait afficher l'anathême
Contre un badinage innocent,
Et le noircir avec scandale
De ce fiel mystique et couvert
Que vient de verser la cabale
Sur l'histoire de dom Ver- Vert,
Faite en cette critique année
Où le perroquet révérend
Alla jaser publiquement,
Entraîné par sa destinée,
Et ravi, je ne sais comment,
Au secret de son maître absent.
LES OMBRES. 91
Selon la gazette neustrique,
Cet amusement poétique,
Surpris, intercepté, transcrit
Sur je ne sais quel manuscrit
Par un prestolet famélique,
Se vend, à l'insu de l'auteur,
Par ce petit-collet profane,
Et déjà vaut une soutane
Et deux castors à l'éditeur.
Si ma main n'était pas trop lasse ,
Ce serait bien ici la place
D'ajouter un tome nouveau
Aux mémoires du saint oiseau;
De narrer comme quoi la pièce ,
Portée, au sortir de la presse,
Au parlement visitandin,
Causa dans leurs saintes brigades
Une ligue, des barricades,
Et sonna partout le tocsin ;
Comme quoi les mères notables,
L'état -major, les vénérables,
Voulaient, dans leur premier accès.
Sans autre forme de procès,
Brûler ces vers abominables,
Comme erronés, comme exécrables,
9* LES OMMES,
Jansénistes, impardonnables,
Et notoirement imposteurs;
Mais comme quoi des jeunes sœurs
La jurisprudence plus tendre
A jusqu'ici paré les coups ,
Ravi Ver-Vert à ce courroux,
Et sauvé l'honneur de sa cendre.
Suivant le lardon médisant,
Les jeunes sœurs, d'un œil content,
Ont vu draper les graves mères,
Les révérendes douairières ,
Et la grand'chambre du couvent.
^ne nonne sempiternelle
Prétend prouver à tout fidèle
Que jamais Ver -Vert n'existi,
Vu, dit-elle, qu'on ne pourra
Trouver la lettre circulaire
Du perroquet missionnaire
Parmi celles de ce temps-là.
Je crois que la remarque habile
De la cloîtrière sibylle
(N'en déplaise à sa charité)
Sera de peu d'utilité;
Car dès que Ver -Vert est cité
Dans les archives du Parnasse ,
Quel incrédule aurait l'audace
LES OMBRES. 05
I)'en soupçonner la vérité ?
Toutefois ce procès mystique
Au carnaval se jugera;
Dans un chapitre œcuménique
L'oiseau défendeur paraîtra.
La vieille mère Bibiane
Contre lui doit plaider long-temps,
Et, dans le fort des arguments
Que hurlera son rauque organe,
Perdra ses deux dernières dents:
Mais la jeune sœur Pulchérie,
Qui pour Ver -Vert pérorera,
(Si dans ce jour comme on publie,
Les directeurs opinent là, )
Très-sûrement l'emportera
Sur l'octogénaire harpie.
A plaider contre le printemps,
L'hiver doit perdre avec dépens.
Adieu, voilà trop de folies.
Trop paresseux pour abréger,
Trop occupé pour corriger,
Je vous livre mes rêveries,
Que quelques vérités hardies
Viennent librement mélanger.
J'abandonne l'exactitude
Aux gens qui riment par métier :
94 LES OMBRES.
D'autres font des vers par étude,
J'en fais pour me désennuyer;
Ainsi, vous ne devez me lire
Qu'avec les yeux de l'amitié.
J'aurais encore beaucoup à dire:
L'esprit n'est jamais las d'écrire
Lorsque le cœur est de moitié.
ENVOI DE L'ÉPITRE SUIVANTE
A MADAME***.
Jjiiir le sage emploi de la vie
Une aimable philosophie
A trop éclairé votre cœur
Pour qu'il puisse me faire un crime
De n'accorder point à la rime
Des jours que je dois au bonheur.
Je ne m'en défends point, Thémire,
La paresse est ma déité :
Aux sons négligés de ma lyre ,
Vous sentirez qu'elle m'inspire;
Et que, d'un chant trop concerté
Fuyant l'ennuyeuse beauté,
Loin de faire un travail d'écrire ,
Je m'en fais une volupté ;
Moins délicatement flatté
De l'honneur de me faire lire,
Que de l'agrément de m'instruire
Dans une oisive liberté.
On ne doit écrire qu'en maître;
Il en coûte trop au bonheur :
Le titre trop chéri d'auteur
Ne vaut pas la peine de l'être ;
06 ENVOI DE L'ÉPITRE SUIVANTE.
Aussi n'est-ce point sous ce nom,
Si peu fait pour mon caractère,
Que je rentre au sacré vallon ,
Moi qui ne suis qu'en volontaire
Les drapeaux brillants d'Apollon.
La muse qui dicta les rimes
Que je vais offrir à vos yeux ,
N'est point de ces muses sublimes
Qui pour amants veulent des dieux:
Elle n'a point les grâces fières
Dont brillent ces nymphes altières
Qui divinisent les guerriers ;
La négligence suit ses Iraces,
Ses tendres erreurs font ses grâces,
Et les roses sont ses lauriers.
Ici sur le ton des préfaces ,
Et des pesantes dédicaces,
Thémire, je ne prétends pas
Vous implorer pour mes ouvrages.
Par vous le goût et les appas
Me gagneraient mille suffrages;
Mais en faut-il tant à mes vers?
Mes amis me sont l'univers.
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ÉPITRE A MA MUSE
v.
olage Muse, aimable enchanteresse,
Qui, m 'égarant dans de douces erreurs,
Viens tour-à-tour parsemer ma jeunesse
De jeux, d'ennuis, d'épines et de fleurs;
Si, dans ce jour de l'oisive mollesse,
Tu peux quitter les paisibles douceurs,
Vole eu ces lieux; la voix de la sagesse
M'appelle ici loin du brillant Permesse,
Loin du vulgaire et des folles rumeurs.
Parais sans crainte aux yeux d'une déesse
Qui règle seule et ma lyre et mes mœurs :
Car ce n'est point cette pédante altière
Dont la vertu n'est qu'une morgue fière,
Un faux honneur guindé sur de vieux mots,
L'horreur du sage et l'idole des sots ;
C'est cette nymphe au tendre caractère,
Née au Portique, et formée à Cythère,
Qui , dédaignant l'orgueil des vains discours ,
Brille sans fard , et rassemble près d'elle
La Vérité , la Franchise fidèle ,
Et la Vertu, dans le char des Amours.
i3
1)8 EPITRE
C'est à ses yeux, au poids de sa balance,
Muse, qu'ici, dans îe sein du silence,
De l'art des vers estimant la valeur,
Je veux sur lui te dévoiler mon cœur.
Mais en ce jour quelle pompe s'apprête ?
Le front paré des myrtes de Vénus ,
Où voles-tu? quelle brillante fête
Peut t'inspirer ces transports inconnus ?
Sur mes destins tu t'applaudis sans doute.
Mais instruis-moi. Pourquoi triomphes-tu ?
Comptes-tu donc qu'à moi-même rendu,
Au Pinde seul je vais tourner ma route,
Ou qu'atlranohi des liens rigoureux
Qui captivaient ton enjoûment folâtre,
Je vais enfin, de toi seule idolâtre,
Donner l'essor aux fougues de tes jeux?
Si ce projet fait l'espoir qui t'enchante,
C'est t'endormir dans une vaine attente:
Sous d'autres lois mon sort se voit rangé.
Avec mon sort mon cœur n'a point changé.
Je veux pourtant que la métamorphose
Ait trans.ormé ma raison et mes sens;
Et pour un temps avec toi je suppose
Que, consacrant ma voix à tes accents,
J'aille t'ofFrir un éternel encens :
Adorateur d'un fantôme frivole ,
A MA MUSE. <j()
A tes aulels que pourrais- je obtenir!'
Que ferais -tu, capricieuse idole?
Par le passé décidons l'avenir.
Comme tes sœurs, tu paîrais mes hommages
Du doux espoir des dons les plus chéris.
Tes sœurs! que dis-je? hélas! quels avantages
En ont reçus leurs plus chers favoris?
Vaines beautés, sirènes homicides,
Dans tous les temps, par leurs accords perfides,
N'ont-elles point égaré les vaisseaux
De leurs amants endormis sur les eaux?
Ouvre à mes yeux les fastes de mémoire,
Ces monuments de disgrâce et de gloire:
Je lis les noms des poètes fameux;
Où sont les noms des poètes heureux ?
Enfants des dieux, pourquoi leur destinée
Est-elle en proie aux tyrans infernaux?
Pour eux la Parque est-elle condamnée
À ne filer que sur de noirs fuseaux?
Quoi! je les vois, victimes du génie,
Au faible prix d'un éclat passager,
Vivre isolés sans jouir de la vie,
Fuir l'univers , et mourir sans patrie ,
Non moins errants que ce peuple léger
Semé partout, et partout étranger !
De ces malheurs les cygnes de la Seine
ioo ÉPIillE
N'ont-ils point en des gages Irop certains?
Et, pour trouver ces lugubres destins,
Faut-il errer dans les tombeaux d'Athènes,
Ou réveiller la cendre des Latins ?
Faut-il d'Orphée, ou d'Ovide, ou du Tasse,
Interroger les mânes radieux,
Et reprocher leur bizarre disgrâce
Au fier caprice et des rois et des dieux?
Non , n'ouvrons point d'étrangères archives;
Notre Hélicon, trop long-temps désolé,
Ne voit-il pas ses Grâces fugitives?
Oui, chaque jour la Muse de nos rives,
Pleurant encor son Horace exilé,
Demande aux dieux que ce phénix lyrique,
Dont la jeunesse illustra ces climats,
Revienne enfin de la rive belgique
Se reproduire et renaître en ses bras.
Voilà pourtant, Muse, voilà l'histoire
Des dons fameux qu'ont procurés tes sœurs,
Vingt ans d'ennui pour quelques jours de gloire:
Et j'envîrais tes trompeuses faveurs !
J'en conviendrai, de ces dieux du Permesse
N'atteignant point les talents enchanteurs ,
Et défendu par ma propre faiblesse ,
Je n'aurais pas à craindre leurs malheurs.
A MA MUSE. 101
Jîh ! que sait-on ? un simple badin âge.
Mal entendu d'une prude ou d'un sot,
Peut vous jeter sur un autre rivage:
Pour perdre un sage, il ne faut qu'un bigot.
Cependant, Muse, à quelle folle ivresse
Veux-tu livrer mon tranquille enjoûment?
Toujours fidèle à l'aimable paresse,
Et ne voulant qu'un travail d'agrément,
Jusqu'à ce jour tu ebérissais la rime
Moins par fureur que par amusement;
Quel feu subit te transporte et t'anime,
Et d'un plaisir va te faire un tourment ?
Hélas ! je vois par quel charme séduite
Tu veux franchir la carrière des airs:
De mille objets la nouveauté t'invite;
Et leur image , autrefois interdite
A ton pinceau dans les jours de tes fers,
Vient aujourd'hui te demander des vers.
Rendue enfin à la scène du monde ,
Tu crois sortir d'une éclipse profonde,
Et voir éclore un nouvel univers.
Autour de toi mille sources nouvelles
A chaque instant jaillissent jusqu'aux eieux,
Pour t'enlever sur leurs brillantes ailes
Tous les plaisirs voltigent à tes yeux ;
10a EPITRE
Pour t 'égarer, le dieu du docte empire
T'ouvre des bois nouveaux à tes regards,
Et fait pour toi briller de toutes parts
Le brodequin , le cothurne , la lyre ,
Le luth d'Euterpe et le clairon de Mars;
Un autre dieu, plus charmant et plus tendre,
Jusqu'à ce jour absent de tes chansons ,
Sous mille attraits caché pour te surprendre ,
Prétend mêler des soupirs à tes sons.
De tant d'objets la pompe réunie
À chaque instant redouble ta manie;
Et tu voudrais, dans tes nouveaux transports,
Sur vingt sujets essayer tes accords.
Tel dans nos champs, au lever de l'aurore,
Prenant son vol pour la première fois,
Charmé, surpris, entre Pomone el Flore
Le jeune oiseau ne peut fixer son choix :
De la fougère à l'épine fleurie
Il va porter ses désirs inconstants;
Il vole au bois , il est dans la prairie ,
Il est partout dans les mêmes instants.
C'en est donc fait , Muse , dans la carrière
Tu prétends voir ton char bientôt lancé:
Du moins, avant qu'on t'ouvre la barrière,
Pour prévenir un écart insensé
A MA MUSE. io3
Va consulter la sage Deshoulière ,
Et vois les traits dont sa muse en courroux
De l'art des vers nous a peint les dégoûts.
Quand tu serais à l'abri des disgrâces
Que le génie entraîne sur ses traces,
Craindrais-tu moins le bizarre fracas
Qui d'Apollon accompagne les pas,
Du nom d'auteur l'ennuyeux étalage,
D'auteur montré le fade personnage,
Que sais-je enfin? tous les soins, tout l'ennui
Qu'un vain talent nous apporte avec lui?
Dès qu'un mortel, auteur involontaire,
Est arraché de l'ombre du mystère,
Où, s'amusant et charmant sa langueur,
Dans quelques vers il dépeignait son cœur;
Du goût public honorable victime,
Bientôt, au prix de sa tranquillité ,
Il va payer une inutile estime,
Et regretter sa douce obscurité :
Privé du droit d'écrire en solitaire,
Et d'épancher son cœur, son caractère,
Toute son aine aux yeux de l'amitié ,
L'amitié même, indiscrète et légère,
Le trahira sans croire lui déplaire ;
Et son secret, follement publié,
io4 EPITUE
S'il est en vers sera sacrifié.
Ainsi les fruits d'un léger badinage,
Nés sans prétendre au grave nom d'ouvrage,
Nés pour mourir dans un cercle d'amis,
Au fier censeur seront pourtant soumis.
Si par hasard il trouve , comme Horace ,
Quelque Mécène ou quelque tendre Grâce,
Tels que l'on voit aux rives où j'écris ,
Daphnis, Thémire et la jeune Eucharis,
Qui cherchent moins dans la philosophie
L'esprit d'auteur que l'esprit de la vie,
Qu'un sage aisé, qui, naturel, égal,
Sache éviter le style théâtral,
Les airs guindés du peuple parasite,
Des froids pédants, des fades rimailleurs,
Et dont les vers soient le dernier mérite,
Que de dégoûts l'investiront ailleurs !
Dans tous les lieux où l'errante Fortune
L'entraînera sous ses pénibles fers,
Il essuîra la contrainte importune
De l'entretien de mille sots divers ,
Qui, prévenus de cette erreur commune
Que , quand on rime , on ne sait que des vers ,
A son abord prendront cet idiome ,
Ce précieux trop en vogue aujourd'hui,
A MA MUSE. io5
Et, de l'auteur ne distinguant point l'homme,
En l'ennuyant s'ennuîront avec lui.
Tels sont les maux où cet essort t'engage.
Mais l'amour- propre, opposant son bandeau,
De l'avenir te dérobe l'image,
Ou sait du moins ne le peindre qu'en beau :
Trompeur chéri, t'abusant pour te plaire,
Il te redit, dans tes nouveaux accès,
Qu'on a daigné sourire «à tes essais ,
Et qu'un public distingué du vulgaire
T'appelle encore à de plus hauts succès.
Mais connais- tu ce public variable,
Vain dans ses dons, constant dans ses dégoûts?
En deux printemps, de ce juge peu stable
On peut se voir et l'idole et la fable :
Le nom de ceux qu'il voit d'un œil plus doux,
A peine écrit sur la mobile arène
Par les zéphirs de l'heureuse Hippocrène,
Est effacé par Eole en courroux:
Et quand les fleurs dont le public vous pare
Conserveraient un éternel printemps,
Chez la Faveur, sa déesse bizarre,
Est-il des dons et des plaisirs constans ?
Au sein des mers, dans une île enchantée,
Près du séjour de l'inconstant Protée,
i4
io6 E PITRE
Il est un temple élevé par l'Erreur,
Où la brillante et volage Faveur,
Semant au loin l'espoir et les mensonges,
D'un air distrait fait le sort des mortels.
Son faible trône est sur l'aile des Songes,
Les vents légers soutiennent ses autels :
Là, rarement la Raison, la Justice,
Ont amené les mortels vertueux;
L'Opinion, la Mode et le Caprice
Ouvrent le temple, et nomment les heureux.
En leur offrant la coupe délectable,
Sous le nectar cachant un noir poison ,
La déité daigne paraître aimable,
Et d'un sourire enivre leur raison.
Au même instant l'agile Renommée
Grave leurs noms sur son char lumineux:
Jouets constants d'une vaine fumée ,
Le monde entier se réveille pour eux.
Mais sur la foi de Tonde pacifique
A peine ils sont mollement endormis.
Déifiés par l'erreur léthargique
Qui leur fait voir dans des songes amis
Tout l'univers à leur gloire soumis;
Dans ce sommeil d'une ivresse riante ,
En un moment, la faveur inconstante
Tournant ailleurs son essor incertain ?
A MA MUSE. 10;
Dans des déserts, loin de l'île charmante,
Les aquilons les emportent soudain;
Et leur réveil n'offre plus à leur vue
Que les rochers d'une plage inconnue,
Qu'un monde obscur, sansprintemps, sans beaux jours.
Et que des cieux éclipsés pour toujours.
Muse, ci ois -moi, qu'un autre sacrifie
A la Faveur , à l'Estime , au Renom ;
Qu'un autre perde au temple d'Apollon
Ce peu d'instants qu'on appelle la vie,
D'un vain honneur esclave fastueux,
Toujours auteur, et jamais homme heureux:
Moi, que le ciel fit naître moins sensible
A tout éclat qu'à tout bonheur paisible,
Je fuis du nom le dangereux lien;
Et quelques vers échappés à ma veine,
Nés sans dessein et façonnés sans peine,
Pour l'avenir ne m'engagent à rien.
Plusieurs des fleurs que voit naître Pomone
Au sein fécond des vergers renaissants
Ne doivent point un tribut à l'automne;
Tout leur destin est de plaire au printemps.
Ici pourtant de ma philosophie
Ne va point, Muse, outrer le sentiment;
Ne pense pas que de la poésie
io8 EPITRE
J'aille abjurer l'empire trop charmant:
J'en fuis les soins, j'en crains la frénésie;
Mais j'en adore à jamais l'agrément. '
Ainsi, conduit ou par mes rêveries,
Ou par Radius, ou par d'autres appas,
Quand quelquefois je porterai mes pas
Où le Permesse épand ses eaux chéries,
Dansées moments mes vœux ne seront pas
D'être enlevé dans un char de lumière
Sur ces sommets où la muse guerrière
Qui chante aux dieux les fastes des combats,
La foudre en main enseigna ses mystères
Aux Camoëns, aux Miltons, aux Voltaires:
Jaloux de voir un plus paisible lieu,
Loin du tonnerre, et guidé par un dieu,
Dans les détours d'un amoureux bocage
J'irai chercher ce solitaire ombrage
Ce beau vallon où la Fare et Chaulieu,
Dans les transports d'une volupté pure ,
Sans préjugés, sans fastueux désirs,
Près de Vénus, sur un lit de verdure,
Venaient puiser au sein de la nature
Ces vers aisés, enfants de leurs plaisirs,
El, sans effroi du ténébreux monarque,
Menant l'amour jusqu'au sombre Achéron,
Au son du luth descendaient vers la barque
A MA MUSE. 109
Par les sentiers du tendre Anacréon.
Là, si je puis reconnaître leurs traces ,
Et retrouver ce naïf agrément,
Ce ton du cœur, ce négligé charmant
Qui les rendit les poètes des Grâces;
Du myrte seul chérissant les douceurs,
Des vains lauriers que Phébus vous dispense,
Et qu'il vous ôte au gré de l'inconstance,
Je céderai les pénibles honneurs.
Trop insensé qui, séduit par la gloire,
Martyr constant d'un talent suborneur,
Se fait d'écrire un ennuyeux bonheur,
Et, s'immolant au soin de la mémoire,
Perd le présent pour l'avenir trompeur !
Tout cet éclat d'une gloire suprême ,
Et tout l'encens de la postérité ,
Vaut-il l'instant où je vis pour moi-même
Dans mes plaisirs et dans ma liberté,
Trouvant sans.cesse auprès de ce que j'aime
Des biens plus vrais que l'immortalité?
Non, n'allons point, dans de lugubres veilles,
De nos beaux jours éteindre les rayons,
Pour enfanter de douteuses merveilles.
Tandis, hélas ! que l'on tient les crayons,
no ÉPIÏRE
Le printemps fuit, d'une main toujours prompte
La Parque file, et dans la nuit du temps
Ensevelit une foule d'instants
Dont le plaisir vient nous demander compte.
Qu'un dieu si cher remplisse tous nos jours,
Et badinons seulement sur la lyre,
Quand la Beauté, dans un tendre délire,
Ordonnera des chansons aux Amours.
Mais quelque rang que le sort me réserve,
Soit que je suive ou Thalie ou Minerve,
Écoute, Muse, et connais à quel prix
Je souffrirai que quelquefois ta verve
Vienne allier la rime à mes écrits.
Pour te guider vers la double colline,
De ces sentiers préviens- tu les hasards?
L'illusion, fascinant tes regards ,
Peut t'égarer sur la route voisine ,
Et t'entraîner dans de honteux écarts :
Connais ces lieux. Dans de plus heureux âges
Vers le Parnasse on marchait sans dangers;
Nul monstre affreux n'infestait les passages;
C'était l'olympe et le temple des sages :
Là, sur la lyre, ou les pipeaux légers,
De Philomèle égalant les ramages,
A MA MUSE. ni
Ils alliaient par de doux assemblages
L'esprit des dieux et les mœurs des bergers:
Connaissant peu la basse jalousie,
De la licence ennemis généreux,
Ils ne mêlaient aucun fiel dangereux,
Aucun poison, à la pure ambroisie :
Et les zépbyrs de ces brillants coteaux,
Accoutumés au doux son des guitares,
Par des accords infâmes ou barbares
N'avaient jamais réveillé les échos:
Quand, évoqués par le crime et l'envie,
Du fond du Styx deux spectres abhorrés,
L'Obscénité, la noire Calomnie,
Osant entrer dans ces lieux révérés,
Vinrent tenter des accents ignorés,
Au même instant les lauriers se flétrirent,
Et les amours et les Nymphes s'enfuirent.
Bientôt Phébus, outré de ces revers,
Au bas du mont de la docte Aonie
Précipitant ces filles des enfers,
Les replongea dans leur ignominie,
Et pour toujours instruisit l'univers
Que la vertu, reine de l'harmonie,
A la Décence , aux Grâces réunie ,
Seule a le droit d'enfanter de beaux vers.
Pour rétablir leur attente trompée,
1*2 ÉPITRE
Non loin de là, leur adroite fureur,
Sur les débris d'une roche escarpée,
Edifia, dans l'ombre et dans l'horreur,
Du vrai Parnasse un fantôme imposteur :
Là, pour grossir leurs profanes cabales,
Des chastes sœurs ces impures rivales,
L'encens en main, reçurent les rimeurs
Proscrits, exclus du temple des auteurs.
Ainsi, jaloux des abeilles fécondes,
Et du nectar que leurs soins ont formé,
Le vil frelon sur des plantes immondes
Yerse sans force un suc envenimé.
C'est là qu'encor ceut obscurs satiriques,
Cent artisans de fadaises lubriques,
Par la débauche ou la haine conduits
Dans le secret des plus sombres réduits,
Vont, sans témoins, forger ces folles rimes,
Ces vers grossiers, ces monstres anonymes,
Tout ce fatras de libelles pervers
Dont le Batave infecte l'univers.
0 du génie usage trop funeste,
Pourquoi faut-il que ce don précieux,
Que l'art charmant, le langage céleste,
Fait pour chanter, sur des tons gracieux,
Les conquérans, les belles et les dieux,
A MA MUSE. n5
Chez une foule au Parnasse étrangère,
Soit si souvent le jargon de Mégère,
L'organe impur des plus lâches noirceurs,
L'anie du crime, et la honte des mœurs !
Pourquoi faut-il que les pleurs de l'aurore,
Qui ne devraient enfanter que des fleurs,
Au même instant fassent souvent éclore
Les sucs mortels et les poisons vengeurs?
Muse , je sais que tu fuiras sans peine
Les chants honteux de la Licence obscène:
Faite à chanter sans rougir de tes sons,
Tu n'iras point chez cette infâme reine
Prostituer tes naïves chansons.
Mais, de tout temps un peu trop prompte à rire,
Ton goût, peut-être, en quelques noirs accès,
T'attacherait au char de la Satire.
Ah! loin de toi ces cyniques excès!
Quelles douceurs en suivent les succès,
Si, quand l'ouvrage a le sceau de l'estime,
L'auteur flétri, fugitif, détesté,
Devient l'horreur de la société?
Je veux qa'épris d'un nom plus légitime ,
Que, non content de se voir estimé,
Par son génie un amant de la rime
Emporte encor le plaisir d'être aimé;
i5
jj4 è pitre
Qu'aux régions à lui-même inconnues
Où voleront ses gracieux écrits,
A ce tableau de ses mœurs ingénues,
Tous ses lecteurs deviennent ses amis ;
Que, dissipant le préjugé vulgaire,
Il montre enfin que sans crime on peut plaire ,
Et réunir par un heureux lien
L'auteur charmant et le vrai citoyen.
En vain, guidé par un fougueux délire,
Le Juvénal du siècle de Louis
Fit un talent du crime de médire,
Mes yeux jamais n'en furent éblouis ;
Ce n'est point là que ma raison l'admire:
Et Despréaux, ce chantre harmonieux,
Sur les autels du poétique empire
Ne serait point au nombre de mes dieux,
Si, de l'opprobre organe impitoyable,
Toujours couvert d'une gloire coupable ,
Il n'eût chanté que les malheureux noms
Des Colletets, des Colins, des Pradons;
Mânes plaintifs qui sur le noir rivage
Vont regrettant que ce censeur sauvage,
Les enchaînant dans d'immortels accords,
Les ait privés du commun avantage
D'être cachés dans la foule des morts.
Un autre écueil, Muse, te reste encore:
A MA MISE. itS
En évitant cet antre ténébreux
Où, nourrissant le feu qui la dévore,
L'âpre satire épand son fiel affreux,
Crains d'aborder à cette plage aride
Où la louange au ton faible et timide,
Aux yeux baissés, au doucereux souris,
Vient chaque jour sous le titre insipide
D'odes aux grands, de bouquets aux Iris,
A l'univers préparer des ennuis.
Le dieu du goût, au vrai toujours fidèle,
N'exclut pas moins de sa cour immortelle
Le complaisant, le vil adulateur,
Que l'envieux et le noir imposteur.
Pars, c'en est fait; que ce fil secourable,
Te conduisant au lyrique séjour,
Sauve tes pas du dédale effroyable
Où mille auteurs s'égarent sans retour.
Dans ces vallons, si la troupe invisible
Des froids censeurs, des Zoïles secrets,
Lance sur toi ses inutiles traits,
D'un cours égal poursuis ton vol paisible;
Par les fredons d'un rimeur désolé
Que ton repos ne puisse être troublé;
Et sans jamais t'avilir à répondre ,
Laisse au mépris le soin de les confondre :
i6 ÉPITRE
Rendre à leurs cris des sons injurieux,
C'est se flétrir et ramper avec eux.
A cette loi pour demeurer fidèle,
Devant tes yeux conserve ce modèle :
Il est un sage, un favori des cieux,
Dont à l'envi tous les arts, tous les dieux,
Ont couronné la brillante jeunesse,
Et qui, vainqueur du fuseau rigoureux,
Possède encor, dans sa mâle vieillesse,
L'art d'être aimable et le don d'être heureux *
Long-temps la Haine et la farouche Envie,
En s'obstinant à poursuivre ses pas,
Crurent troubler le calme de sa vie ,
Et l'attirer dans de honteux combats :
Mais, conservant sa douce indifférence,
Et retranché dans un noble silence,
De ses rivaux il trompa les projets;
Pouvant les vaincre, il leur laissa la paix.
D'affreux corbeaux lorsqu'un épais nuage
Trouble, en passant, le repos d'un bocage,
Laissant les airs à leurs sons glapissants,
Le rossignol interrompt ses accents;
Et, pour reprendre une chanson légère,
Seul, il attend que le gosier touchant
* Fontenelle.
A MA MUSE. 117
D'une dryade, ou de quelque bergère,
Réveille enfin sa tendresse et son chant.
Prends le burin, et grave ces maximes,
Muse : à ce prix je suis encor tes lois;
A ce prix seul, nous pouvons à nos rimes
Promettre encore des honneurs légitimes
Et les regards des sages et des rois.
Toujours j'entends les échos de nos rives
Porter au loin ces redites plaintives
Quel'Hélicon n'est plus qu'un vain tombeau,
Que pour Phébus il n'est plus de Mécène,
Et qu'éloigné du trône de la Seine
En soupirant il éteint son flambeau.
Oui, je le sais, de profondes ténèbres
Ont du Parnasse investi Thorison.
Mais, s'il languit sous ces voiles funèbres,
Allons au vrai, quelle en est la raison?
Peut-on compter qu'un soleil plus propice
Ramènera sous l'empire des vers
Ces jours brillants nés sous le doux auspice
Des Richelieus, des Séguiers, des Colberts;
Quand, ne suivant que les muses impies,
Prenant la rage et le ton des harpies,
Mille rimeurs, honteusement rivaux,
Par leur sujets dégradent leurs travaux ?
n8 E PITRE A MA MUSE.
Ces noirs transports sont-ils la poésie ?
Hé quoi ! doit-on couronner les forfaits,
Parer le crime, armer la frénésie?
Et pour le Styx les lauriers sont-ils faits ?
N'accusons point les astres de la France.
Pour ranimer leurs rayons éclatants,
Qu'au mont sacré de nouveaux habitants,
Rivaux amis, rendent d'intelligence
La vie aux mœurs, la noblesse aux talents;
Ainsi bientôt nos rivages moins sombres ,
D'un jour nouveau parés et réjouis,
Reverront fuir le sommeil et les ombres
Où sont plongés les arts évanouis.
Pour toi, pendant que de nouveaux Orphées,
Vouant leurs jours aux plus savantes fées,
Et s'élevant à des accords parfaits,
Mériteroient de chanter près d'un trône
Toujours paré des palmes de Bellone,
Et couronné des roses de la paix ;
Muse, pour toi, dans l'union paisible
De la sagesse et de la volupté,
Nymphe badine ou bergère sensible,
Viens quelquefois, avec la Liberté,
Me crayonner de riantes images,
Moins pour l'honneur d'enlever les suffrages ,
Que pour charmer ma sage oisiveté.
IAW iWVvVWWWWW |/VVM/M/W\WIM/WWM/VW*VVV1MVW/VVIIM*I/VWW/W(
ÉPITRE
AU P. BOUGEANT, JÉSUITE.
L/E la paisible solitude
Où, loin de toute servitude,
La Liberté file mes jours,
Ramené par un goût futile
Sur les délires de la ville ,
Si j'en voulais suivre le cours,
Et savoir l'histoire nouvelle
Du domaine et des favoris
De la brillante bagatelle
La divinité de Paris,
Le dédale des aventures,
Les affiches et les brochures,
Les colifichets des auteurs,
Et la gazette des coulisses,
Avec le roman des actrices,
Et les querelles des rimeurs.
Je n'adresserais cette épître
Qu'à l'un de ces oisifs errants
Qui, chaque soir, sur leur pupitre
Rapportent tous les vers courants,
i i.o EPITRE
Et qui, dans le changeant empire,
Des amours et de la satire,
Acteurs, spectateurs tour-à-tour,
Possèdent toujours à merveille
L'historiette de la veille
Avec l'étiquette du jour.
Je pourrais décorer ces rimes
De quelqu'un de ces noms sublimes
Devant qui l'humble adulateur
De ses muses pusillanimes
Vient étaler la pesanteur,
Si je savais louer en face,
Et, dans un éloge imposteur,
Au ton rampant de la fadeur
Faire descendre l'art d'Horace :
Mais , du vrai seul trop partisan ,
Mon Apollon, peu courtisan,
Préfère l'entretien d'un sage
Et le simple nom d'un ami
Aux titres ainsi qu'au suffrage
D'un grand dans la pompe endormi.
Pour les protecteurs que j'honore
Que seraient mes faibles accents?
Ainsi que les dieux qu'on adore,
Ils sont au-dessus de l'encens.
AU P. BOUGEANT. 121
C'est donc vous seul que, sans contrainte,
Et sans intérêt et sans feinte ,
J'appelle en ces bois enchantés,
Moins révérend qu'aimable père ,
Vous, dont l'esprit, le caractère
Et les airs ne sont point montés
Sur le ton sottement austère
De cent tristes paternités
Qui, manquant du talent de plaire
Et de toute légèreté ,
Pour dissimuler la misère
D'un esprit sans aménité ,
D'une sagesse minaudière
Affichent la sévérité ,
Et ne sortent de leur tanière
Que sous la lugubre bannière
De la grave formalité ;
Vous, dis-je , ce père vanté,
Vous, ce philosophe tranquille»
De Minerve l'heureux pupille,
Et l'enfant de la Liberté,
Comment donc avez-vous quitté
Les délices de cet asile ,
Pour aller reprendre à la ville
Les chaînes de la gravité ?
Amant et favori des muses ,
16
laa ÉPITRE
Et paresseux conséquemment,
Je ne vous trouve point d'excuses
Pour avoir fui si promptement.
Le désir des bords de la Seine
Soudain vous aurait-il repris ?
Non , aux lieux d'où je vous écris
Je me persuade sans peine
Qu'on peut se passer de Paris.
Héritier de l'antique enclume
De quelque pédant ignoré ,
Ht pour reforger maint volume
Aux antres latins enterré ,
Irez-vous , comme les Saumaises ,
Immolant aux doctes fadaises
L'esprit et la félicité ,
Partager , avec privilège ,
Des patriarches du collège
L'ennuyeuse immortalité ?
Won, l'esprit des aimables sages
N'est point né pour les gros ouvrages,
Souvent publics incognito ;
Le dieu du goût et du génie
A rarement eu la manie
Des honneurs de l'in-folio.
Quoi ! sur votre philosophie ,
Que les rayons de l'enjoûmcnt
AU P. BOUGEANT. i£9
Faisaient briller d'un feu charmant,
La profane mélancolie
Aurait-elle, malgré les jeux,
Porté ses nuages affreux?
Martyr de la misantropie,
Fuiriez-vous ce peu d'agréments
Qui nous fait supporter la vie ,
Les entretiens où tout se plie
Au naturel des sentiments,
Les doux transports de l'harmonie,
Et les jeux de la poésie ,
Enfin tous les enchantements
De la meilleure compagnie ?
Et par quelle bizarrerie
Anachorète casanier ,
Pour aller encore essuyer
L'éternité du vin de Brie ,
Auriez-vous quitté le nectar
D'Aï , d'Arbois et de Pomar ?
Non , vous tenez de la nature
Un jugement trop lumineux,
Vous avez trop cette tournure
Qui fait et le sage et l'heureux,
Pour vous condamner au silence ,
Loin de ces biens et de ces jeux
Dont la tranquille jouissance,
ia4 ÉPITRE
Proscrite chez le peuple sot ,
Distingue le mortel qui pense
De l'automate et du cagot :
Et quand l'esprit mélancolique
Pourrait des ennuis ténébreux
Dans une ame philosophique
Verser le poison léthargique ,
Ce n'eût point été dans ces lieux ,
Dans un temple de l'alégresse,
Que le bandeau de la tristesse
Se lut répandu sur vos yeux.
Mais pourquoi donner au mystère ,
Pourquoi reprocher au hasard ,
De ce prompt et triste départ
La cause trop involontaire ?
Oui, vous seriez encore à nous,
Si vous étiez vous-même à vous.
Si j'écrivais à quelque belle,
Je lui dirais peut-être aussi
Que depuis sa fuite cruelle
Les oiseaux languissent ici ;
Que tous les amours avec elle
Ont fui nos champs à tire-d'aile,
Qu'on n'entend plus les chalumeaux;
Qu'on ne connaît plus les échos ;
AU P. BOUGEANT. ia5
Enfin la longue kyrielle
De tout le phébus ancien :
Et sans doute il n'en serait rien ;
Tous les moineaux , à l'ordinaire ,
Vaqueraient à leurs fonctions;
Sans chagrines réflexions ,
Les Amours songeraient à plaire ;
Myrtile , toujours plus heureux ,
Unirait son chiffre amoureux
Avec celui de sa bergère ;
Et les ruisseaux , apparemment 9
Entre les fleurs et la fougère
N'en iraient pas plus lentement.
Mais , sans ces fadeurs de l'idylle ,
Je vous dirai fort simplement
Que jamais ce séjour tranquille
N'a vu l'automne plus charmant :
Loin du tumulte qu'il abhorre ,
Le plaisir avec chaque aurore
Renaît sur ces vallons chéris : j
Des guirlandes de la Jeunesse
Les Ris couronnent la Sagesse ,
La Sagesse enchaîne les Ris ;
Et, pour mieux varier sans cesse
L'uniformité du loisir,
Un goût guidé par la finesse
lad ÉPITRE
Vient unir les arts au plaisir s
JL.es arts que permet la paresse ,
Ces arts inventés seulement
Pour occuper l'amusement
Tour-à-tour, d'une main facile,
On tient le crayon , le compas ,
Les fuseaux, le pinceau docile,
Avec l'aiguille de Pallas :
Et pendant tout ce badinage ,
Qu'on honore du nom d'emploi ,
D'autres paresseux avec moi
Font un sermon contre l'ouvrage;
Ou , sans projet , sans autre loi
Que les erreurs d'un goût volage ,
Sages ou fous , à l'unisson ,
Joignent la flûte à la trompette >
Le brodequin à la houlette,
Et le sublime à la chanson.
Hors la louange et la satire ,
Tout s'écrit ici , tout nous plaît 9
Depuis les accords de la lyre
Jusqu'aux soupirs du flageolet,
Et depuis la langue divine
De Malebranche et de Kacine
Jusqu'au folâtre triolet.
Al' P. BOUGEANT. 127
Que l'insipide symétrie
Règle l.i ville qu'elle ennuie;
Que les temps y soient concertés,
Et les plaisirs même comptés :
La mode , la cérémonie ,
Et Tordre et la monotonie,
Ne sont point les dieux des hameaux;
Au poids de la triste satire
On n'y pèse point tous les mots ,
Et si l'on doit blâmer ou rire;
Tout ce qui plaît vient à propos;
Tout y fait des plaisirs nouveaux ;
Le hasard, l'instant les décide.
Sans regretter l'heure rapide
Qui naît, qui s'envole soudain,
Et sans prévoir le lendemain ,
Dans ce silence solitaire,
Sous l'empire de l'agrément,
Nous ne nous doutons nullement
Que déjà le noir sagittaire,
Couronné de tristes frimas,
Vient bannir Flore désolée,
Et qu'avec Pomone exilée
L'astre du jour fuit nos climats.
Oui, malgré ces métamorphoses,
Nos bois semblent encor naissants ;
ia8 ÉPITRE
Zéphir n'a point quitté nos champs,
Nos jardins ont encor des roses :
Où régnent les amusements
Il est toujours des fleurs écloses ;
Et les plaisirs font le printemps.
Échappé de votre hermitage,
Et sur ce fortuné rivage
Porté par les Songes légers,
Voyez la nouvelle parure
Dont s'embellissent ces vergers*;
Élève ici de la nature,
L'art, lui prêtant ses soins brillants,
Y forme un temple de verdure
À la déesse des talents.
Sortez du sein des violettes ,
Croissez, feuillages fortunés,
Couronnez ces belles retraites,
Ces détours , ces routes secrètes >
Aux plus doux accords destinés !
Ma muse, pour vous attendrie,
D'une charmante rêverie
fiubit déjà l'aimable loi ;
Les bois , les vallons , les montagnes ,
* Bosquet de Minrrve , récemment ajouté aux jardins de &....
dessinés par le célèbre le Nostre.
AU P. B0UGEAN11. 129
Toute la scène des campagnes
Prend une ame et s'orne pour moi.
Aux yeux de l'ignare vulgaire,
Tout est mort, tout est solitaire;
Un bois n'est qu'un sombre réduit ,
Un ruisseau n'est qu'une onde claire,
Les zéphyrs ne sont que du bruit:
Aux yeux que CalHope éclaire,
Tout brille , tout pense , tout vit ;
Ces ombres tendres et plaintives,
Ce sont des nymphes fugitives
Qui cherchent à se dégager
De Jupiter pour un berger ;
Ces fougères sont animées ;
Ces fleurs qui les parent toujours ,
Ce sont des belles transformées ,
Ces papillons sont des Amours.
Mais pourquoi ma raison oisive 9
D'une muse qui la captive
Suivant les caprices légers ,
Cherche-t-elle sur cette rive
Des objets au sage étrangers ,
Sans fixer sa vue attentive
Sur l'exemple de ses bergers ?
Si , dans l'imposture éternelle
l7
i3o ÉPITPtE
De nos mensonges enchanteurs ,
Il reste encore quelque étincelle
De la nature dans nos cœurs ;
Sauvés du séjour des prestiges,
lit cherchant ici les vestiges
De l'antique simplicité,
Sans adorer de vains fantômes ,
Décidons si ce que nous sommes
Vaut ce que nous avons été ;
Et si , malgré leur douceur pure ,
Ces biens pour toujours sont perdus «
Voyons-en du moins la figure,
Comme on aime à voir la peinture
De quelque belle qui n'est plus.
Oui , chez ces bergers , sous ces hêtres,
J'ai vu dans la frugalité
Les dépositaires, les maîtres
De la douce félicité ;
J'ai vu, dans les fêtes champêtres,
J'ai vu la pure volupté
Descendre ici sur les cabanes ,
Y répandre un air de gaîté ,
De douceur et de vérité,
Que n'ont point les plaisirs profanes
Du luxe et de la dignité.
AU P. BOUGEANT. i5i
Parmi le faste et les grimaces
Qu'entraînent les fêtes des cours,
Thémire , dans ses plus beaux jours,
Avec de l'esprit et des grâces,
S'ennuie au milieu des Amours :
Ici j'ai vu la tendre Lise,
A peine en son quinzième été ,
Sans autre esprit que la franchise ,
Sans parure que la beauté ,
Plus heureuse, plus satisfaite
D'unir avec agilité
Ses pas aux sons d'une musette ,
Et, parmi les plus simples jeux,
Portant le plaisir dans ses yeux
Ecrit des mains de la nature
Avec de plus aimables feux
Que n'en peut prêter l'imposture
A l'œil trompeur et concerté
D'une coquette fastueuse
Qui, par un sourire emprunté,
Dans l'ennui veut paraître heureuse,
Et jouer la vivacité.
Qu'on censure ou qu'on favorise
Ce goût d'un bonheur innocent :
Pour répondre à qui le méprise,
1 52 EPITRE
Qu'il noue suffise que souvent,
Pour fuir un tumulte brillant,
Tbémire voudrait être Lise ,
Et voler du sein des grandeurs
Sur un lit de mousse et de fleurs.
Feuillage antique et vénérable,
Temple des bergers de ces lieux ,
Orme heureux , monument durable
De la pauvreté respectable
Et des amours de leurs aïeux ;
O toi qui , depuis la durée
De trente lustres révolus ,
Couvres de ton ombre sacrée
Leurs danses, leurs jeux ingénus;
Sur ces bords , depuis ta jeunesse
Jusqu'à celte verte vieillesse,
Vis-tu jamais changer les mœurs ,
Et la félicité première
Fuir devant la fausse lumière
De mille brillantes erreurs ?
?îon : chez cette race fidèle
Tu vois encor ce pur flambleau
De l'innocence naturelle
Que tu voyais briller chez elle
Lorsque tu n'étais qu'arbrisseau ;
AU P. BOUGEANT. i53
Et , pour bien peindre la mémoire
De ces mortels qui t'ont planté,
Tu nous offres pour leur histoire
Les mœurs de leur postérité.
Triomphe , règne sur les âges ;
Echappe toujours aux ravages
D'Eole , du fer et des ans ;
Fleuris jusqu'au dernier printemps ,
Et dure autant que ces rivages ;
Au chêne , au cèdre fastueux
Laisse les tristes avantages
D'orner des palais somptueux :
Les lambris couvrent les faux sages ,
Tes rameaux couvrent les heureux.
Tandis qu'instruit par la droiture
Et par la simple vérité
Mon esprit , toujours enchanté,
Pénètre au sein de la nature,
Et s'y plonge avec volupté ;
Hélas ! par une loi trop dure,
Poussés vers l'éternelle nuit ,
Le plaisir vole, le temps fuit ;
Et bientôt sous sa faux rapide,
Ainsi que les jardins d'Armide,
Ce lieu pour nous sera détruit !
!~4 ÉPITRE
Trop tôt , hélas ! les soins pénibles ,
Les bienséances inflexibles ,
Revendiquant leurs tristes droits ,
Viendront profaner cet asile ,
Et, nous arrachant de ces bois,
Nous replongeront pour six mois
Dans l'affreux chaos de la ville,
Et dans cet éternel fracas
De riens pompeux et d'embarras
Qui , pour tout esprit raisonnable
Sujets de gêne et de pitié,
Ne sont que le jeu misérable
D'un ennui diversifié?
Mais, outre ces peines communes
Qui nous attendent au retour,
Outre les chaînes importunes
Et de la ville et de la cour,
Il est un fatal apanage
De dégoûts encor plus nombreux
Qu'au retour des champêtres lieux
Le funeste Apollon ménage
#A ses élèves malheureux.
Au milieu d'un monde frivole ,
Dont les nouveautés sont l'idole,
Déjà je me vois revenu;
AU P. BOUGEANT. i35
Et, pour le malheur de ma vie,
Par l'importune poésie
Malgré moi-même un peu connu*
Déjà j'entends les périodes
Et les questions incommodes
De ces furets de vers nouveaux,
De ces copistes généraux ,
Qui, persuadés que l'étude
Me tient absent pendant trois mois,
Vont s'imaginer que je dois
Le tribut de ma solitude
A Foisiveté de leur voix.
« Hé bien ! me dit l'un , dont l'idylle
Enchante l'esprit doucereux,
Sans doute , élève de Virgile ,
Sur des pipeaux harmonieux,
De Lycidas et d'Amarylle
Vous aurez soupiré les feux ?
Vous aurez chanté les beaux yeux,
Les premiers soupirs de Sylvie,
Et des bouquets de la prairie
Vous aurez orné ses cheveux ? »
« Qu'apportez-vous ? point de mystère
( Me vient dire avec un souris
i36 E PITRE
Quelque suivant de beaux- esprits,
Insecle et tyran du parterre ; )
L'ouvrage est-il pour Thomassin ,
Pour Pélissier, ou pour Gossin ? n
Je fuis, j'échappe à la poursuite
De ces colporteurs trop communs :
Suis-je plus heureux dans ma fuite ?
D'autres lieux, d'autres importuns!
« Enfin , dit-on , de votre absence
Revenez- vous un peu changé ?
Du sommeil de la négligence
Votre esprit enfin dégagé
Immolera-t-il l'indolence
Aux succès d'un travail rangé ? o
Ainsi déclame sans justesse
Contre les droits de la paresse
Un froid censeur qui ne sent pas
Que , sans cet air de douce aisance ,
Mes vers perdraient le peu d'appas
Qui leur a gagné l'indulgence
Des voluptueux délicats ,
Des meilleurs paresseux de France,
Les seuls juges dont je fais cas.
Par l'étude , par l'art suprême ,
Sur un froid pupitre amaigris,
AU P. BOUGEANT. i3?
D'autres orneront leurs écrits :
Pour moi , dans cette gêne extrême ,
Je verrais mourir mes esprits :
On n'est jamais bien que soi-même ,
Et me voilà tel que je suis.
Imprimés , affichés sans cesse ,
Et s'entrechassant de la presse ,
Mille autres nous inonderont
D'un déluge d'écrits stériles
Et d'opuscules puériles
Auxquels sans doute ils survivront ;
A celte abondance cruelle
Je veux toujours, en vérité,
Et de la Fare et de Chapelle
Préférer la stérilité :
J'aime bien moins ce chêne énorme
Dont la tige , toujours informe ,
S'épuise en rameaux superflus,
Que ce myrte tendre et docile
Qui , croissant sous l'œil de Vénus ,
N'a pas une feuille inutile ,
S'épanouit négligemment ,
Et se couronne lentement.
Il est vrai qu'en "quittant la ville
J'avais promis que , plus tranquille ,
18
1 58 ÉPITRE
Ht dans moi-même enseveli ,
Je saurais, disciple d'Horace,
Unir les nymphes du Parnasse
Aux bergères de Tivoli.
J'avais promis ! mais tu t'abuses ,
Si tu comptes sur nos discours :
Cher ami , les serments des muses
Ressemblent à ceux des amours.
Dans la tranquillité profonde
Du philosophe et du berger ,
Trois mois j'ai vécu sans songer
Qu'Apolion fût encore au monde ;
Et je t'avoue ingénument
Que très-peu fait à voir l'aurore ,
Que j'aperçois dans ce moment,
Je ne la verrais point éclore
Dans ce champêtre éloignement,
Si des volontés que j'adore ,
t Pour me faire rimer encore ,
Ne valaient mieux que mon serment.
Toi , dont la sagesse riante
Souffre et seconde nos chansons ,
Ami , sur ta lyre brillante
Prépare-nous les plus doux sons :
Dès qu'entraînés par l'habitude
AU P. BOUGEANT. iSq
Au séjour de la multitude
Nous aurons quitté ce canton ,
Chez une élève d'Uranie ,
Entre les fleurs et l'ambroisie 9
Entre Démocrite et Platon ,
De ta vertu toujours unie
Nous irons prendre des leçons ,
Et t'en donner de la folie
Que la bonne philosophie
Permet à ses vrais nourrissons.
Cette anacréontique orgie ,
Livrée à la vive énergie
Du génie et du sentiment ,
Ne sera point assurément
De ces fêtes sombres et graves
Où périt la vivacité ,
Où les agréments sont esclaves ,
Et s'endorment dans les entraves ,
De la pesante autorité :
Nous n'y choisirons point pour guide
Cette raison froide et timide
Qui toise impitoyablement
Et la pensée et le langage ,
Et qui , sur les pas de l'usage ,
Rampe géométriquement.
Loin du mystère et de la gêne,
140 ÉPITRE
Pensant tout haut et sans effort,
Admettant la raison sans peine ,
Et la saillie avec transport ,
D'une ville tumultueuse
Nous adoucirons le dégoût :
La raison est partout heureuse t
Le bonheur du sage est partout.
Et puisqu'il faut du ton stoïque
Égayer la sévérité ,
La ville , malgré ma critique
Et l'éloge du sort rustique ,
lleverra mon cœur enchanté :
Dans ses caprices agréables ,
Et dans son brillant le plus faux ,
Paris a des charmes semblables
A ces coquettes adorables
Qu'on aime avec tous leurs défauts.
Mais quoi ! tandis que ma pensée ,
Plus légère que le Zéphyr ,
Folâtre à-la-fois et sensée ,
Vole sur l'aile du plaisir ,
Dieux ! quelle nouvelle semée
Subitement dans l'univers
Vient glacer mon ame alarmée ,
Et quelle main de feux armée
Lance la foudre sur mes vers ?
AU P. BOUGEANT. 141
Sur un char funèbre portée ,
Des grâces en deuil escortée ,
La Renommée en ce moment
M'apprend que la Parque inhumaine,
Sur les tristes bords de la Seine ,
Vient de plonger au monument
Des mortels le plus adorable*,
L'ami de tout heureux talent
Et de tout ce qui vit d'aimable ,
Le dieu même du sentiment ,
Et l'oracle de l'agrément.
O toi , mon guide et mon modèle ,
Durable objet de ma douleur ,
Toi qui, malgré la mort cruelle,
Respires encor dans mon cœur ,
Illustre Ariste , ombre immortelle ,
Ah ! si , du séjour de nos dieux ,
Si , de ces brillan'es retraites
Où tes mânes ingénieux
Charment les ombres satisfaites
Des Sévignés , des la Fayettes ,
Des Vendômes et des Chaulieus ,
Tu daignes , sensible à nos rimes ,
Abaisser tes regards sublimes
Sur le deuil de ces tristes lieux ;
* L'évc jue de Luçon.
l4î ÉPITRE
Et si , de l'éternel silence
Traversant le vaste séjour ,
Un dieu te porte dans ce jour
La voix de ma reconnaissance
Pardonne au légitime effroi,
Au sombre ennui qui fond sur moi,
Si dans les fastes de mémoire
Je ne trace point à ta gloire
Des vers immortels comme toi.
Moi , qui voudrais en traits de flamme
Graver aux yeux de l'avenir
Ma tendresse et ton souvenir ,
Comme ils resteront dans mon ame
Gravés jusqu'au dernier soupir ,
J'irais dans le temple des Grâces
Laisser d'ineffaçables traces
De cette sensible bonté ,
L'amour, le charme de notre âge,
Ou , pour en dire davantage ,
L'éloge de l'humanité :
Mais à travers les voiles sombres
Quand je te cherche dans les ombres ,
Dans le silence du tombeau ,
Puis-je soutenir le pinceau ?
Que les beaux-arts, que le Portique j
Que tout l'empire poétique,
AU P. BOUGEANT. 143
Où souvent tu d«ctas des lois ,
Avec la Seine inconsolable ,
Pleurent une seconde fois
La perte trop irréparable
D'Aristippe, d'Anacréon ,
D'Atticus et de Fénélon ;
Pour moi , de ma douleur profonde
Trop pénétré pour la chanter ,
N'admirant plus rien en ce monde
Où je ne puis plus t'écouter,
Sur l'urne qui contient ta cendre ,
Et que je viens baigner de pleurs,
Chaque printemps je viens répandre
Le tribut des premières fleurs ;
Et puisqu'enfin je perds le maître
Qui du vrai beau m'eût fait connaître
Les mystères les plus secrets ,
Je vais à tes sombres cyprès
Suspendre ma lyre , et peut-être
Pour ne la reprendre jamais.
(VVV»'VVV^/\^/VVVVV\(VVV»'VVVVVVV^'VVVVVVVVVVV»VVVVVVV\XVV\A^^^^^V»AAA^VVVl
ÉPITRE A MA SOEUR
SUR MA CONVALESCENCE.
X oi, que la voix de ma douleur
A fait voler vers moi du sein de ta patrie ,
Et qui , portant encor dans ton ame attendrie
Du spectacle de mon malheur
La douloureuse rêverie ,
Après mon péril même, en conserves l'horreur,
Renais , rappelle la douceur
De ton alégresse chérie ,
Ma Minerve , ma tendre sœur.
Mais quoi ? suis-je encor fait pour nommer l'alégresse,
Et pour en chanter les appas ,
Moi qui, depuis deux mois de mortelle tristesse,
Ai vu sur ma demeure étinceler sans cesse
La faux sanglante du trépas ?
Par les songes du sombre empire ,
Enfans tumultueux du bizarre délire ,
Mon esprit si long-temps noirci
Pourra-t-il retrouver, sous ses épais nuages,
ÉPITRE A MA SOEUR. 14S
Les pinceaux du plaisir, les brillantes images,
Et lever le bandeau qui le tient obscurci ?
Quand sur les champs de Syracuse
Un volcan vient au loin d'exercer ses fureurs ,
Aux bords désolés d'Arétliuse
Daphué cherche-t-elle des fleurs ?
Dans de mâles et sages rimes,
Si de l'inflexible raison
11 ne fallait qu'offrir les stoïques maximes ,
Ici, plus que jamais, j'en trouverais le ton :
Je sors de ces instants de force et de lumière
Où l'éclatante vérilé ,
Telle que le soleil au bout de sa carrière ,
Donne à ses derniers feux sa plus vive clarté ;
J'ai vu ce pas fatal où l'ame plus hardie ,
S'élançant de ses tristes fers,
Et prête à voir finir le songe de la vie ,
Au poids du vrai seul apprécie
Le néant de cet univers.
Éclairé sur les vœux frivoles
Et sur les faux biens des humains ,
Je pourrais à tes yeux renverser leurs idoles,
Les dieux de leurs folies , ouvrage de leurs mains?
Et, dans mon ardeur intrépide,
De la vérité, moins timide,
Osant rallumer le flambeau,
'9
ï46 ÉPITRE
Juger et nommer tout avec cette assurance
Que j'ai su rapporter du sein de la souflîYance
Et de l'école du tombeau.
Réduit, comme je fus, par l'arrêt inflexible
Et de la douleur et du sort ,
A demander aux dieux le bienfait de la mort ,
Je te dirais aussi que cette mort, horrible
Pour le vulgaire malheureux ,
Pour un sage n'est point ce spectre si terrible
Sur qui les vils mortels n'osent lever les yeux;
Et qu'après avoir vu la misère profonde
Des insectes présomptueux ,
De tous les êtres ennuyeux
Dont le ciel a chargé la surface du monde.
Et qui rampent dans ces bas lieux,
Au premier arrêt de la Parque ,
Sans peine et d'un pas ferme on passerait la barque ,
Si la tendre amitié , si le fidèle amour
N'arrêtaient l'ame dans leurs chaînes,
Et si leurs plaisirs , tour-à-tour ,
Plus vrais et plus vifs que nos peines ,
Ne nous faisaient chérir le jour.
Mais de cette philosophie
Je ne réveille point les lugubres propos :
Tu n'es faite que pour la vie ;
Et t'entretenir de tombeaux
A MA SŒUR. 147
Ce serait déployer sur la naissante aurore
Du soir d'un jour obscur les nuages épais ,
Et donner à la jeune Flore
Une couronne de cyprès.
Qu'attends-tu cependant ? tu veux que ma mémoire,
Retournant sur des jours d'alarmes et d'ennuis ,
T'en fasse la pénible histoire :
Sur quels déplorables récits
Exiges-tu que je m'arrête !
C'est rappeler mon ame aux portes de la mort.
J'y consens : mais bannis l'effroi de la tempête,
Je la raconte dans le port.
Sur ses rameaux brisés et semés sur la terre
Par la foudre ou l'effort des vents ,
Un chêne voit enfin d'autres rameaux naissants,
Et, relevé des coups d'Éole et du tonnerre,
Il compte de nouveaux printemps.
Le jour a reparu. Rien n'est long-temps extrême.
Tel était mon affreux tourment ;
J'ai souffert plus de maux au bord du monument ,
Que n'en apporte la mort même :
La douleur est un siècle, et la mort un moment.
Frappé d'une main foudroyante,
Et frappé dans le sein des arts et des amours ,
De la santé la plus brillante
Je vis en un instant s'éteindre les beaux jours :
1 48 EPITRE
Ainsi d'un ruisseau pur la naïade éplorée,
Dans une froide nuit, par le fougueux Borée
De ses plus vives eaux voit enchaîner le cours.
Dans cette langueur meurtrière ,
Comptant les pas du temps trop lent au malheureux,
Quarante fois de la lumière
J'ai vu disparaître les feux,
Quarante fois dans sa carrière
J'ai vu rentrer l'astre des cieux :
Et , dans un si long intervalle ,
La Parque , d'une main fatale ,
Arrachant de mes yeux les paisibles pavots ,
Pour moi ne fila point une heure de repos;
Par le souffle brûlant de la fièvre indomptée
Chaque jour ma force emportée
Renaissait chaque jour pour des tourmens nouveaux:
Dans la fable de Prométhée
Tu vois l'histoire de mes maux.
Après l'effroi qui suit l'attente du supplice,
Voilé des plus noires couleurs ,
Parut enfin ce jour de malheureux auspice
Où de l'humanité j'épuisai les douleurs :
Couché sur un bûcher et l'autel et le trône
D'Esculape et de Tisiphone,
Courbé sous le pouvoir de leurs prêtres cruels,
J'ai vu couler mon sang sous les couteaux mortels.
A MA SOEUR. 149
Mon ame s'avança vers les rivages sombres :
Mais quel rayon lancé du sein des immortels,
L'arrêtant à travers la région des ombres ,
Vint ranimer mes sens sur ces sanglans autels !
Je crus sortir du noir abîme ,
Quand, revenant au jour, je me vis délivré:
Je trompai le trépas , ainsi qu'une victime
Que frappe un bras mal assuré ;
Inutilement poursuivie ,
Et plus forte par la douleur ,
Elle arrache, en fuyant, les restes de sa vie
Aux coups du sacrificateur.
Il est une jeune déesse,
Plus agile qu'IIébé , plus fraîche que Vénus :
Elle écarte les maux , les langueurs , la faiblesse j
Sans elle la beauté n'est plus ;
Les Amours , Bacchus et Morphée
La soutiennent sur un trophée
De myrte et de pampres orné ,
Tandis qu'à ses pieds abattue
Rampe l'inutile statue
Du dieu d'Epidaure enchaîné.
Ame de l'univers , charme de nos années ,
Heureuse et tranquille Santé ,
Toi qui viens renouer le fil de mes journées,
Et rendre à mon esprit sa plus vive clarté ,
i5o ÉPITRE
Quand , prodigue des dons d'une courte jeunesse ,
Ne portant que la honte et d'amères douleurs
A la trop précoce vieillesse ,
Les aveugles mortels abrègent tes faveurs ,
Je vais sacrifier dans ton temple champêtre ,
Loin des cités et de Fennui.
Tout nous appelle aux champs; le printemps va renaître,
Et j'y vais renaître avec lui.
Dans cette retraite chérie
De la sagesse et du plaisir ,
Avec quel goût je vais cueillir
La première épine fleurie ,
Et de Philomèle attendrie
Recevoir le premier soupir !
Avec les fleurs dont la prairie
A chaque instant va s'embellir ,
Mon ame , trop long-temps flétrie ,
Ya de nouveau s'épanouir ,
Et loin de toutes rêveries ,
Voltiger avec le zéphyr.
Occupé tout entier du soin , du plaisir d'être ,
Au sortir du néant affreux ,
Je ne songerai qu'à voir naître
Ces bois , ces berceaux amoureux ,
Et cette mousse et ces fougères
Qui seront , dans les plus beaux jours ,
A MA SOEUR. i5i
Le trône des tendres bergères ,
Et i'autcl des heureux amours.
O jours de la convaleseence !
Jours d'une pure volupté !
C'est une nouvelle naissance ,
Un rayon d'immortalité.
Quel feu ! tous les plaisirs ont volé dans mon ame.
J'adore avec transport le céleste flambeau ;
Tout m'intéresse , tout m'enflamme ;
Pour moi l'univers est nouveau.
Sans doute que le dieu qui nous rend l'existence ,
A l'heureuse convalescence
Pour de nouveaux plaisirs donne de nouveaux sens;
A ses regards impatients
Le chaos fuit , tout naît , la lumière commence ,
Tout brille des feux du printemps.
Les plus simples objets , le chant d'une fauvette ,
Le matin d'un beau jour , la verdure des bois ,
La fraîcheur d'une violette ,
Mille spectacles qu'autrefois
On voyait avec nonchalance ,
Transportent aujourd'hui , présentent des appas
Inconnus à l'indifférence ?
Et que la foule ne voit pas.
Tout s'émousse dans l'habitude ;
i52 ÈPITRE
L'amour s'endort sans volupté ;
Las des mêmes plaisirs , las de leur multitude ,
Le sentiment n'est plus flatté ;
Dans le fracas des jeux , dans la plus vive orgie ,
L'esprit , sans force et sans clarté ,
Ne trouve que la léthargie
De l'insipide oisiveté.
Cléon , depuis dix ans de fêtes et d'ivresse ,
Frais , brillant d'embonpoint , ramené chaque joui
Entre la jeunesse et l'amour,
Dans le néant de la mollesse
Dort et végète tour-à-tour.
Lisis . depuis long-temps plongé dans les ténèbres
Entre Hippocrate et les ennuis,
Libre de leurs chaînes funèbres ,
Vient de quitter enfin leurs lugubres réduits.
Observez-les tous deux dans une même fête :
Cléon n'y paraîtra que distrait ou glacé ;
Tout glisse sur ses sens , nul plaisir ne s'arrête
Au fond de son cœur émoussé :
Tout charmera Lisis ; cette nymphe est plus belle \
Cette sirène a mieux chanté ,
D'un plus aimable feu ce Champagne étincelle,
Ces convives joyeux sont la troupe immortelle ,
Celte brune charmante est la divinité.
Cléon est un sultan , qu'un bonheur trop facile
Prive du sentiment , des ardeurs , des transports :
A MA SŒUR. i53
En vain de cent beautés une troupe inutile
Lui cherche des désirs : infructueux efforts !
Mahomet est au rang des morts.
Lisis , dans ses ardeurs nouvelles,
Est un voyageur de retour ;
Eloigné des jeux el des belles,
Le plus triste vaisseau fut long-temps son séjour :
Il touche le rivage ; à l'instant tout l'invite ;
Et pour Lisis , dans ce beau jour ,
La première Philis des hameaux d'alentour
Est la sultane favorite ,
Et le miracle de l'amour.
20
L'ABBAYE ,
Épitre à M. te chevalier de Chauvetin, alors à
l'armée de Wesiphalie, sur Vélection d'un moine
abbé. J741»
Facit indignatïo versum. Jcvînal.
D
une taverne monacale
Où tout fermente en ce moment
Pour la patente abbatiale
Et le premier bât du couvent,
Trè^-in différent que l'on nomme
Dom Luc , dom Priape, ou dom Côme,
Rempli d'un plus cher souvenir,
Dans la longue mélancolie
De ta fangeuse Westphalie,
Ami, je viens t'enlretenir;
Et, malgré les ennuis extrêmes
Où tes be uix jours sont arrêtés,
Mon amilié dans ces lieux mêmes
Voit le plaisir à tes côtés.
Tandis que de l'urne fatale
Va sortir le destin brillant
De l'automate révérend
L'ABBAYE. i5$
Que prétend mitrer sa cabale
Pour s'enivrer impunément
Sous sa crapule pastorale ,
Echappé de la pesanteur
Des moines au ton flagorneur,
Aux maussades cérémonies,
Et délivré de la longueur
De leurs assommantes orgies,
Je parcours ces bois, ces prairies,
Dont on va nommer le seigneur.
Oh ! qu'ici de l'erreur commune
Mon cœur moins que jamais épris
Des misères de la fortune
Conçoit aisément le mépris!
Quoi! ces vergers, ces belles plaines,
Ces ruisseaux, ces prés, ces étangs,
Ces forêts de l'âge des temps,
Ces riches et vastes domaines,
Tout sera, dans quelques instants,
A qui? Charmante solitude,
Séjour fait pour n'être habité
Que par l'heureuse liberté,
L'amitié, 1 amour et l'étude ,
La sagesse et la volupté,
De quelle vile servitude
Tu subis la fatalité !
i56 L'ABBAYE.
Un obscur et pesant reptile,
Un être platement tondu,
Simulacre ignare, imbécile,
Delà terre poids inutile,
Un moine, le portrait est vu ,
Un moine va se voir ton maître !
Et cet épais et lourd cafard ,
Qu'ébaucha le ciel au hasard
Pour végéter, ronfler et paître,
Grâce à la faveur du destin
Et d'une authentique patente,
De cent mille livres de rente
Va devenir le souverain!
Dans ce char que suivaient ses pères,
L'âne mitre va se montrer.
Et régner sur les mêmes terres
Qu'il était né pour labourer!
0 vous, défuntes seigneuries,
Vous , preux barons à courts manteaux,
Hauts-justiciers , grands-9énéchaux
Des antiques chevaleries,
Vieux châtelains, mânes dévots,
Dont j'aperçois les armoiries
Sur les débris de ces châteaux
Où de gros moines en repos,
Munis de vos chartes moisies,
L'ABBAYE. i5y
Broutent et boivent sur vos os,
Sans prier pourvus effigies,
Bons seigneurs, que vous étiez sots!
Vous avez cru de vos largesses
Doter 1'uonneur, la piété,
Et laisser avec vos richesses
Des pères à la pauvreté :
Que le Dieu juste récompense
Vos benoîtes intenlions!
Mais que l'avare et basse engeance
Qu'engraissent vos fondations
A bien trompé votre espérance !
Oh ! quel peuple avez-vous rente?
L'hypocrite perversité,
La lubrique fainéantise,
La stupide imbécilité,
L'avarice, la dureté,
La chicane, la fausseté,
Tous les travers de la bêtise,
Et tous les vices qu'éternise
L'impure et brute oisiveté.
Ces repaires de la paresse ,
Ces gouffres creusés par vos mains.
C'est là que s'abîment sans cesse
Les richesses des lieux voisins;
C'est pour ces massives statues,
i58 L'ABBAYE.
C'est pour ce peuple de sangsues,
Que le laboureur vertueux,
Accablé d'ans et d'amertume,
Avec des enfants malheureux,
Veille, travaille, se consume
Dès que l'aube éclaire les cieux.
Ainsi par des lois déplorables
La douloureuse pauvreté
De tant de mortels respectables
Enrichit l'inutilité
De ces fainéants méprisables,
La fange de l'humanité!
Tels ces cadavres homicides ,
Ces vampires de sang avides ,
Des vivants éternels bourreaux,
Par les secours d'un art impie
Desséchant les sucs de la vie
Dans des corps livrés au repos ,
S'engraissent au fond des tombeaux.
O ma chère patrie ! ô France !
Toi chez qui tant d'augustes lois
De tes sages et de tes rois
Immortalisent la prudence,
Comment laisses-tu si long-temps
Ravir ta plus pure substance
L'ABBAYE. i5g
Par ces insectes dévorants
Que peut écraser ta puissance,
Et dont l'inutile existence
Revient t'arrachcr tous les ans
Les moissons de tes plus beaux champs,
Et des biens dont la jouissance
Devait être la récompense
De tes véritables enfants?
Quels contrastes, dont ta sagesse
Pourrait affranchir tes états !
Je vois en proie à la paresse
Ce que le travail n'obtient pas.
Ce guerrier qui , dès sa jeunesse,
T'immola ses biens, son repos,
Chargé du poids de sa tristesse
Et d'une indigente noblesse,
Après soixante ans de travaux,
Traîne sa pénible vieillesse.
Ces esprits faits pour l'illustrer,
Pour te plaire et pour t'éclairer,
Tous ces sages dont la lumière
Va dans les autres nations
Augmenter ta gloire première,
Souvent dans toute leur carrière
Négligés, privés de tes dons,
Meurent méconnus de leur mère.
160 L'ABBAYE.
Au sein d'un champ inTructueux,
Sans soulagement, sans salaire,
Ce prêtre pauvre et vertueux,
Envi onné de la misère,
Triste pasteur des malheureux
Qu'il édifie et qu'il éclaire ,
Les console, et souffre plus qu'eux.
C'est sur ces hommes nécessaires
Que les bienfaits sont invoqués :
Qu'à changer leurs destins contraires,
De tant d'avortons solitaires
Lis biens oisifs soient appliqués ;
De l'abîme des monastères
Qu'à la voix ils soient évoqués;
El renvoie au soc de leurs pères
Tant de laboureurs enfroqués.
Tes ails divers te redemandent
Tant d'hommes mis au rangs des morts ;
Tes droils , tes besoins les attendent
Sous les drapeaux et dans tes ports.
La postérité gémissante
Un jour regrettera ces biens;
Et l'humanité languissante,
Perdant des pères, des soutiens,
A ces gouffres qui t'appauvrissent
Des races qui s'anéantissent
L'ABBAYE. 161
Redemande les citoyens.
Contemple tes champs et tes villes;
Vois tes pertes et ton erreur.
Autour de ces riches asiles
Où cet avare possesseur,
Ce moine ahsorbe avec hauteur
Tous les fruits de ses bords fertiles,
Que d'hommes, qui seraient utiles
A ta richesse, à ta grandeur ,
Maudissant leurs efforts stériles,
Dépérissent dans la douleur!
Ils craignent le titre de père,
N'ayant à laisser que des pleurs
Aux héritiers de leurs malheurs;
Ils te privent, par leur misère,
D'un peuple de cultivateurs,
De tes biens le plus nécessaire.
Ami, je devine aisément
Que, pour dérider la morale
De ce sérieux argument,
Tu me réponds en ce moment
Que , sans le sceau du sacrement
Et de la couche rmpliale,
A l'état ordinairement
On voit l'espèce monacale
21
i6a L'ABBAYE.
Fournir aussi son contingent.
Je le sais : mais dis-moi toi-même,
Que servent au bien de l'état
Ces fruits impurs du célibat
Nés dans l'opprobre et ranatliême?
Quels sont les monuments honteux
De tous ces sacrés adultères ?
Des fils plus vils, plus paresseux,
Et plus abrutis que leurs pères !
A l'aspect de leurs biens nombreux,
Si l'on pouvait sans injustice
Se consoler de voir ces lieux
Livrés par nos simples aïeux
A l'héréditaire avarice
De ces possesseurs odieux.
On serait consolé sans doute
De les voir vivre sans jouir,
Sans sentiment et sans plaisir.
Tout s'anéantit sur leur route,
Sous leur main tout vient se flétrir.
En vain ces asiles champêtres
Ne demandent qu'à s'embellir,
Leur sauvage état peint leurs maîtres.
Ah ! que dans ces lieux enchantés,
Mais où les pas de l'ignorance
Sont imprimés de tous côtés,
L'ABBAYE. 16S
Le goût , Fheureuse intelligence
Pourraient ajouter de beautés!
La nature, sur ces rivages
Répandant ses dons au hasard,
Y semble encore inviter l'art
A la servir dans ses ouvrages.
A travers ces vastes forêts ,
Quelle scène, quelle étendue,
Si , de tous ces chênes épais
Qui vont se perdre dans la nue
Perçant, divisant les sommets,
On laissait errer notre vue !
Vingt sources des plus vives eaux
Qui descendent de ces montagnes
Sailliraient au sein des campagnes ,
Si, par de faciles canaux,
L'art en rassemblait les ruisseaux.
En desséchant ces marécages
D'où sortent d'épaisses vapeurs,
Un gazon couronné de fleurs
Enrichirait ces pâturages,
Et d'un air sain et sans nuages
Tout respirerait les douceurs.
Mais , grâce à l'ame avare et dure
De ces possesseurs abrutis ,
Les plus beaux dons de la nature
Sont dégradés, anéantis
i04 L'ABBAYE.
Partout où gît leur race obscure.
Pour l'honneur de l'humanité,
Malgré cet empire durable
Des erreurs que l'antiquité
Marque de son sceau vénérable,
J'ose croire qu'un temps viendra
Où tant de richesses oisives
Que le monachisme enterra
Cesseront de rester captives,
Et qu'on reverra de ces biens
Couler enfin les sources vives
Sur les utiles citoyens.
O toi, l'arbitre de mes rimes,
Ami d'Homère et de Platon ,
De ces lumineuses maximes
Tu ne peux qu'approuver le ton;
Un bigot y verra des crimes,
Tu n'y verras que la raison.
Tu sais qu'à la religion
Toujours sincèrement fidèle,
Rempli de respect et de zèle ,
Je briserais tous mes pinceaux;
Plutôt que d'offrir des tableaux
Indignes de l'honneur et d'elle.
L'ABBAYE. i65
Eh ! qu'ai-je en ctïel prétendu?
Je n'attaque point les asiles
Où le savoir et la vertu
Ont réuni leurs domiciles.
Que l'intérêt de l'univers,
Que l'estime de tous les âges
Conservent dans leurs avantages
Ces élablissemens divers
A qui la patrie illustrée
Doit Bourdaloue, et Massillon,
Calmet, Sanlecque, Mabillon,
Malbranche, Vanière et Porée ;
C'est de ces temples permanents,
Dépôts sacrés et vénérables,
Que toujours les doctes talents,
Les sciences, les monuments,
Les lumières inaltérables.
Et quelquefois les dons brillants
Du génie et des arts aimables,
Se transmettront à tous les temps.
Qu'ils vivent ! qu'au bien de la Franco
Concourant sans division,
Ils mettent tous d'intelligence
Une barrière à l'ignorance,
Un frein à l'irréligion !
Mais pour toutes ces abbayes,
166 L'ABBAYE.
Ces ruineuses colonies
Que sous les belgiques climats
Nous rencontrons à chaque pas,
Gouffre où des êtres inutiles
Entassent de leurs mains stériles
Tant de biens qui n'en sortent pas ,
Quand verrai-je une loi nouvelle,
Appliquant mieux leur revenu,
En ordonner sur le modèle
D'un apologue que j'ai lu?
Dans je ne sais quelle contrée,
Au temps du monde encor païen ,
Un peuple (le nom n'y fait rien).
Voyant diminuer son bien
Par une disgrâce ignorée,
D'un dieu de la voûte azurée
Un jour réclama le soutien.
En vain l'active vigilance ,
Tous les travaux et tous les arts,
Avaient tout l'ait d'intelligence
Pour ramener de toutes parts
Et le commerce et l'abondance ;
L'or disparaissait tous les jours,
Et, dépouillé de ce secours,
Le nerf et Pa.me de la vie ,
L'ABBAYE. i(j;
L'oisif artisan languissait,
L'indigente et triste patrie
Ne pouvant gager l'industrie,
Tout commerce s'affaiblissait,
L'état épuisé périssait.
Le dieu , touché de leur misère ,
Et voulant du commun repos
Ecarter les secrets Qéaux,
Descend du ciel à leur prière;
Il s'ouvre les secrets chemins
D'une caverne souterraine
Echappée aux yeux des humains,
Et dont la protondeur le mène,
Par mille détours ambigus,
Au centre du vaste domaine
Des enfants de Sabasius*.
Là , grâce à d'antiques ténèbres ,
Des Gnomes en lambeaux funèbres
Sont couchés sur des monceaux d'or,
Occupés | enivrés sans cesse
Du sot aspect d'un vain trésor,
Puissants et fiers dans leur bassesse,
Et, par un stupide plaisir,
Privant l'homme de la richesse
Dont leur opaque et vile espèce
Est incapable de jouir.
* Te père des G»™™'***
168 L'ABBAYE.
Le dieu parle. A sa voix puissante,
Subalternes divinités,
Les Gnomes, frappés d'épouvante,
Au sein de la terre tremblante
Se sont déjà précipités:
Cet or que leurs mains meurtrières,
Ne prétendaient qu'accumuler,
Versé dans les sources premières,
Recommença de circuler;
Le travail eut sa récompense;
Les arts reprirent leur vigueur ;
Ranimés par la jouissance
Et relevés de leur langueur,
Les talents au sein de l'aisance
Renouvelèrent leur splendeur;
Et, fort de toute sa substance,
L'état vit avec l'abondance
Renaître Tordre et le bonheur.
Puisse un jour la main triomphante
Et pacifique et bienfaisante
D'un roi sensible et généreux
Consacrer son empire heureux
En réformant l'abus antique
Du brigandage monastique,
Et tout ce peuple infructueux*
A ses provinces onéreux !
L'ABBAYE.
Qu'il renouvelle dans sa gloire,
Pour la félicité des siens ,
Le spectacle que la victoire
Vient d'offrir aux bords indiens!
Tous les ans aux champs de Golconde
Le plus riche des potentats
Rassemblait de tous les climats
Les trésors que transporte l'onde:
Par un tribut toujours nouveau ,
Toutes les richesses du monde
Aboutissaient dans ce tombeau.
Thamas paraît , le destin change.
Au nouveau Gengis-Kan du Gange
Ces vastes trésors sont ouverts;
Son bras vainqueur leur rend la vie,
Et tout l'or qu'enterrait l'Asie
Va circuler dans l'univers.
21
ÊPITRE
A MM. LES DUCS DE CHEVREUSE ET DE CHAULEES
A l'armée de Flandre. i^T*
{je dieu que la nature entière
Rappelait pour la rajeunir,
Ce printemps qui dans sa carrière
Devrait ne voir que le plaisir ,
Vient donc de rouvrir la barrière
Des fureurs et du repentir
A l'extravagance guerrière !
Quand Vénus, Vertumue, Zéphyr,
La Volupté que tout respire
Et qui réveille l'univers,
Devraient n'offrir que les concerts
De la musette et de la lyre,
La trompette trouble les airs;
Et l'amour s'alarme et soupire
En voyant sortir des enfers
Des cyprès , des lauriers , des fers,
La mort, la gloire, et le délire.
Ces masses de bronze et d'airain
Où l'art sinistre de la guerre
ÉPITRE. 171
Renferme les feux du tonnerre ,
Déjà sur leur affreux chemin
Ecrasent dans le sein de Flore
Les myrtes , les roses , le thym ,
Qu'un ciel plus doux faisait éclore.
Déjà le laboureur déplore
Ses sillons foulés et détruits.
Au lieu des plantes et des fruits
Dont elle allait être parée ,
La terre aride et déchirée
Se couvre d'un horrible amas
De tentes , d'armes , de soldats ;
Et cette mère languissante
Gémit en voyant ses enfants
Etouffer la moisson naissante
Pour se creuser des monuments.
O vous qu'à regret j'envisage
Dans ces dangers et ces travaux ,
Vous qui les cherchez en héros a
Et les voyez des yeux du sage ,
Quand reverrai-je l'heureux temps
Où , la paix calmant les ravages ,
Et laissant vivre les vivants ,
Vous reviendrez sur nos rivages
Cueillir les fleurs de vingt printemps,
Et partager sous nos ombrages
2 epitrk.
Le sort sensé des bonnes gens,
Loin des querelles d'Allemands ,
Des l'andoures anlhropopliages ,
Et tels autres mauvais plaisants !
Hâtez-vous ; sous l'astre propice
D'un roi que suivent constamment
L'Amour, la Victoire et Maurice,
Consommez l'asservissement
De ces fiers et faibles Bataves
Qui, craignant leur dernier moment,
Viennent tumultuairement
De se redonner des entraves
Proscrites solennellement
Par leurs ancêtres moins esclaves.
A notre destin immortel
Ramenez ces moments illustres.
Ces conquêtes dont le Texel
Tremble encore après quinze lustres.
Quel boulevard résistera
Au vainqueur qui le redemande ?
Le même Mars règne, commande;
Le même sort obéira.
Sur les remparts de la Hollande
Allez , arborez la guirlande
Des lis qu'ils ont portés déjà;
Et ramenez à l'Opéra
EPITllE. i75
Les présidentes de Zélande
Et les baronnes de Btéda ,
Afin que si l'effroi , la haine ,
Ou le vain désespoir , entraîne
Les époux à Batavia ,
On puisse , comme il conviendra 9
Consoler la haute puissance
De leurs veuves , pendant l'absence ,
Et que jonquille et nacara
Fassent les honneurs de la France
A la sotte qui les prendra.
Mais quelle vaine et chère image
M'entretient déjà du retour,
Quand nous sommes si loin du jour
Qui doit finir votre esclavage ?
Jusque là, quel affreux tourment]
Quel vide ! quel désœuvrement !
Que d'ennui , qu'en vain on évite ,
Et qu'on retrouve à tout moment,
Vous attend , vous suit , vous agite !
Que le camp le plus triomphant
Pèse au vrai sage qui Inhabité !
Au milieu des sots embarras ,
Des longs dîners et du fracas
De tant de gens braves et plats
Que l'éternelle Flandre assemble,
i?4 ÉPURE.
Je ne vous plaindrai pourtant pas
Si vous êtes souvent ensemble ;
Dans ce pays triste et perdu ,
Yous trouvez et vous pouvez rendre
La douceur de causer , d'entendre ,
Et le plaisir d'être entendu :
Parmi les ennuis de la gloire ,
L'air grivois et le mauvais ton
De ce peuple à cravatte noire,
Qui n'a de conversation
Que pour dîner avec Grégoire
Ou pour souper avec Fanchon ;
Dans cette troupe non lettrée
De petits messieurs si parfaits ,
Si ridicules, si ginguets,
Dans la populace dorée
De jeunes et vieux freluquets,
L'un de l'autre ressource heureuse,
Vous vous dédommagez tous deux
De tant de milliers d'ennuyeux
Qui bordent la Dvle et la Meuse ;
Et, sous les tonnerres de Mars
Philosophes libres et calmes ,
Des muses et de tous les arts
Vous joindrez les fleurs à ces palmes
Qui couronnent vos étendarts :
EPITRE. i;5
Ainsi sous le ciel atlantique,
Et près du tombeau de Didon,
Lelius avec Scipion
Retrouvait Rome dans l'Afrique;
Dans cette pompe et ce fracas
De faisceaux , d'aigles , de combats ,
Aux champs du barbare Gétule,
Tous deux se rendaient les loisirs,
Les arts, la langue, les plaisirs
Et de Tibur et de Tuscule.
Faits, comme eux, pour les agréments
De l'heureuse philosophie,
"Vous adorez les arts charmants
De l'Attique et de TAusonie.
Et ce n'est point la flatterie
Qui vous joint à ces noms brillants
Dans le temple de Polymnie :
Détestant le fade jargon
De la basse cajolerie ,
Je ne chante que la raison,
La vertu, l'ame, le génie;
Et je ne donne rien au nom,
A qui la foule sacrifie.
Oui , si vous n'aviez à mes yeux
Que les rangs, les titres nombreux
Des ducs , des pairs , des connétables ,
i76 ÉPITRE.
Mes hommages indépendants
N'inscriraient pas vos noms durables
Dans les fastes vainqueurs des temps:
Des esprits vrais et raisonnables,
Pensant par eux, invariables
Malgré les phosphores divers
Et tous les pompons méprisables
Qui coiffent ce plat univers,
Des grands sans bassesse et sans airs,
Instruits sans cesser d'être aimables ,
Des cœurs toujours irréprochables
Dans un séjour faux et pervers ;
Voilà les héros véritables
lit dans mon ame et dans mes vers»
E ben sa Borna che 1* onor primicro
Di nostre muse è lo splendor del vero.
GuiDb
WVVVVVVVVVVVVllVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVk'VVVVVVVV WWVWVWWKWVIMA/JVW
ÉPITRE
SUR UN MARIAGE.
k3ï1R un rivage solitaire
Où, malgré tout l'ennui du temps,
Les frimats, la neige, les vents,
Le faible jour qui nous éclaire ,
La tranquille raison préfère
Un foyer champêtre, écarté,
Et le ciel de la liberté,
A l'étroite et lourde atmosphère
Des paravents de la cité ,
Au milieu du sombre silence
De la triste uniformité,
Et de toute la violence
D'un hiver qui sera cité ,
Et qui, soit dit sans vanité ,
Prête à nos champs de Picardie
L'austère et sauvage beauté
Des montagnes de Laponie ;
Un bon hermile, confiné
Dans sa cabane rembrunie ,
Et par cette bise ennemie ,
»3
178 ÉPITRE
A son grand regret, délourné
Du charme d'occuper sa vie
Dès la renaissante clarté ,
Et de l'habitude chérie
D'aller voir avec volupté
Ses arbres, son chant, sa prairie «
Parcourait par oisiveté
Une multitude infinie
D'écrits nouveaux sans nouveauté ,
De phrases sans nécessité ,
Et de rimes sans poésie ;
Et, dans la belle quantité
Des œuvres dont nous gratifie
La féconde inutilité ,
Et je ne sais quelle manie
D'une pauvre célébrité ,
Il admirait l'éternité
Des almanachs que le génie ,
Qui nous gagne de tout côté ,
Fabrique, réchauffe, amplifie*
Pour éclairer l'humanité ,
Et réjouir la compagnie.
Glacé, privé de tout rayon
De cette lumière féconde
Qui colore, embellit, seconde
L'heureuse imagination ;
SUR UN MARIAGE. 179
Au lieu de fleurs et de gazon ,
Ne découvrant de son pupitre
Que les glaces de ce vallon ,
Ces bois courbes sous l'aquilon,
Ces tapis d'albâtre et de nitre
Étendus jusqu'à l'horison ;
Loin d'avoir la prétention
Et le moindre goût d'en décrire
La sombre décoration ,
Se trouvant digne au plus de lire ,
Il n'aurait guère imaginé
Qu'il allait oublier l'empire
De l'hiver le plus obstiné,
Et se donner les airs d'écrire.
Dans ce morne et pesant repos
Une lettre charmante arrive
Des bords toujours chers et nouveaux
Que baigne et pare de ses eaux
La Seine à regret fugitive.
O traits enchanteurs et puissants !
O prompte et céleste magie
D'un souvenir vainqueur des ans !
Aux accents d'une voix chérie
Qui peut tout sur ses sentiments,
Et qui sait parer tous les temps
180 ÈPITRE
Des roses d'un heureux génie ,
L'habitant désœuvré des champs
A cru voir, pour quelques instants ,
Sa solitude refleurie
Briller des couleurs du printemps,
Et le rappeler à la vie ,
A l'air pur des bois renaissants»
Loin de la triste compagnie
Des brochures et des écrans ,
Affranchi de sa léthargie,
Dans une heureuse rêverie ,
A Crosne il s'est cru transporté;
Crosne, ce pays enchanté ,
De la belle et simple nature ,
De l'esprit sans méchanceté,
Du sentiment sans imposture ,
Et de cette franche gaîté ,
Toujours nouvelle , toujours pure ,
Et si bonne pour la santé.
L'éclat du plus beau jour de fête
Y faisait briller ce bonheur ,
Cette éloquente voix du cœur,
Ce plaisir que nul art n'apprête ;
Un nouvel époux radieux
Venait d'amener en ces lieux
£a jeune et brillante conquête ;
SDR UN MARIAGE. 181
Les vœux, les applaudissements
Précédaient et suivaient leurs traces;
A leurs chiffres resplendissants
La Gloire unissait ceux des Grâces,
Et du Génie et des Talents ;
Et , sous ses auspices fidèles
Garantissant leur sort heureux,
L'amitié couronnait leurs nœuds
De ses guirlandes immortelles.
Un solennel complimenteur,
Un long faiseur d'épithalames ,
Déploîrait ici sa splendeur
En beaux grands vers, en anagrammes,
En refrains de chaînes, d'ARDEins,
De BEAUX DESTINS, de BELLES FLAMMES;
Il viendrait, traînant après lui
Son édition bien pliée ,
Bien pesante, bien dédiée,
Mêler les crêpes de l'ennui
Aux atours de la mariée.
Mais laissons dans tout leur repos
Les galants innocents propos
Dont les chansonniers de familles,
Et les aiglons provinciaux ,
Forment leurs longues caniatilles,
Leurs vieux in-promptu, leurs rondeaux,
r8a EPITRE
Toutes leurs phrases si gentilles,
Et leurs perfides madrigaux.
Le sévère et mâle génie
Du sage et brillant Despréaux
S'indignerait si l'ineptie
De tous ces vers de coterie ,
De fadeurs, de mauvais propos,
Profanait Crosne, sa patrie,
Et par des sons fastidieux,
Troublait le charme et l'harmonie
De la fête de ces beaux lieux.
Pour combler les plus tendres nœuds ,
Que cette union fasse naître
D'illustres rejetons nombreux ,
Dans qui la patrie et le maître
Puissent en tout temps reconnaître
Des cœurs dignes de leurs aïeux !
A l'unanime et vrai suffrage
Et de la ville et de la cour
Si du fond d'un simple hermitage
On peut allier en ce jour
Un champêtre et naïf hommage ;
Parmi les lauriers et l'encens ,
Les roses, les myrlhes naissants,
Dont les parfums et la parure
Entourent deux époux charmants,
SUR UN MARIAGE. i#
La bonhomie , à l'aventure ,
Vient mêler une tleur des champs,
Le symbole des jeunes gens ,
Et le bouquet de la nature.
Les pompons ,_ le vernis du temps,
L'esprit des mots, l'enfantillage ,
Les gaîtés de tant de plaisants,
Si facétieux, si pesants ,
Le sophistique persiflage ,
L'air singulier, les tons tranchants,
N'ornent point de leurs agréments
Ce tribut d'un climat sauvage.
Loin des tourbillons enchanteurs
Du bel esprit et du ramage ,
Loin des bons airs et de l'usage ,
On n'a que les antiques mœurs,
Le bon vieux sens de son village ,
De l'amitié, du radotage,
Un cœur vrai, de vieilles erreurs,
Avec un gothique langage.
Malgré ces défauts importants,
Ces misères du bon vieux temps ,
Qui seraient l'absurdité même
Et d'un ridicule suprême
Aux regards de nos élégants ,
O vous, pour qui dans ces instants
i84 ÉPURE
J'ai repris avec confiance
Des crayons oubliés long-temps,
Pardonnez-en la négligence ;
Ne voyez que les sentiments
Qui me tracent, malgré l'absence,
Vos fêtes, vos enchantements,
Et me rendent votre présence.
Connaissant bien la sûreté
De votre goût sans inconstance,
Votre amour pour la vérité ,
L'air naturel, la liberté,
Et le style sans importance ,
Je vous livre avec assurance
Mon gaulois et ma loyauté ;
Et vous m'aimerez mieux, je pense,
Dans toute mon antiquité ,
Que si, séduit par mon estime
Pour la bruyante nouveauté ,
Les grands traits , le petit sublime ,
Et l'air de confiance intime
De tant de modernes auteurs ,
Je visais au style, aux couleurs,
A cette empyrique éloquence
Au ton neuf et sans conséquence
De nos merveilleux raisonneurs,
Contemplés comme créateurs
SUR UN MARIAGE. i85
D'un nouveau ciel , d'un nouveau monde ,
Par cetle foule vagabonde
De très- humble» admirateurs,
D'échos répandus à la ronde,
De perroquets littérateurs,
De sous-illustres, d'amateurs,
Qui vont répétant vers et prose,
Et d'autrui faisant les honneurs
Pour se croire aussi quelque chose.
Mais je me sauve promptement ;
Je craindrais insensiblement,
Pour ma longue petite épître ,
L'air d'ouvrage, qu'assurément
Elle prendrait sans aucun titre.
Si ces riens courent l'univers ,
Et que par hasard l'on en cause ;
Car tel est le destin des vers ,
Un instant de vogue en dispose ,
Et bien ou mal la rime expose
Au bruit, aux propos, aux faux airs,
Aux sots , aux esprits , à la glose
Des pédants lourdement diserts ,
Des freluquets lilas ou verds ,
Et des oisons couleur de rose,
Enfin à cent dégoûts divers
Que n'ont point messieurs de la prose;
a4
i8G ËPITRE SUH UN MARIAGE.
Si donc, élevés à l'honneur
D'une renommée éphémère ,
Ces vers ont le petit malheur
De subir le froid commentaire
De l'importance ou de l'humeur ,
Malgré la déraison altière,
Et tout ennuyeux argument ,
Leur gloire sera tout entière ,
S'ils plaisent au séjour charmant
Qui m'en dicta le sentiment ,
£t les pare de sa lumière.
1WVWU IWWUVWWVWVWWVVW) (VWVWWW\^WVWW»/WV>'VVVWW\/WV»
ÉPITRE
A M. DE BOULLONGNE ,
CONTROLEUR GÉNÉRAL.
M
uustre aimable , heureux génie ,
Que le bonheur de la patrie
Appelle aux travaux de Colbert >
Dans cette cour qui de concert
Vous félicite et vous implore ,
Pouvez-vous reconnaître encore
Une voix qui vient du désert?
Depuis l'instant où la puissance
Du plus chéri des souverains
A remis dans vos sages mains
L'urne heureuse de l'abondance
Pour la splendeur de nos destins ,
Des importuns de toule espèce 9
D-s ennujeux de tous les rangs ,
Des jens joyeux avec tristesse,
Des machines à compliments ,
Vous auront excédé sans cesse
De fadeurs , de propos charmants ,
188 EPITRE
Déployant avec gentillesse
L'ennui dans tous ses agréments ;
Vous avez essuyé , sans doute ,
Le poids des discours arrangés ;
Les [notée leurs , les protégés ,
Tout s'est courbé sur yotre route :
Les grands entourent la faveur ;
La foule vole à l'espérance ;
Tout environne , tout encense
Le temple brillant du bonheur:
Vous aurez vu toute la France,.
Moi qui , séparé des vivants ,
Dans ma profonde solitude
Ignore le jargon des grands
Et celui de la multitude,
Je ne viens point d'un vain encens
Surcharger votre lassitude
De gloire et d'applaudissements :
Je déplorerais au contraire
Les travaux toujours renaissants,
Et le joug où le ministère
Vient attacher tous vos moments ,
Si je n'aimais trop ma patrie
Pour plaindre les brillants liens
Dont elle enchaîne votre vie.
A M. DE BOULLONGNE. i$ij
Elle parle, il faut que j'oublie
Tous vos intérêts pour les siens.
Pardon nez ce brusque langage
Aux mœurs franches de mon séjour :
C'est le compliment d'un sauvage,
Qui , loin de la langue du jour ,
Loin des souplesses de l'usage ,
Et trouvant pour vous son hommage
Gravé dans un cœur sans détour,
N'en veut pas savoir davantage.
Si je mêle si tard ma voix
A l'alégresse générale ,
L'ignorance provinciale
N'excuse pas ses tristes droits.
Réduit, pour toute nourriture,
A m'instruire , à m'orner l'esprit
Dans la gazette ou le mercure ,
Sur ce qui se fait et se dit
Je ne sais rien qu'à l'aventure ;
Je parle quand il n'est plus temps,
Et les nouvelles ont mille ans
Quand l'imprimeur me les assure.
Ce n'est que dans ces lieux brillants
Qu'enrichit la Seine féconde
Des heureux tributs de son onde
Que Ton sait tout , que l'on sait bien :
iqo EPITRE
Ailleurs , on n'est plus de ce monde ;
On sait trop tard , on ne sait rien.
O province ! que ta lumière
Languit sous des brouillards épais !
Et, sur les plus simples objets,
Quelle stupidité plénière !
Un seul Irait parmi les journaux
De l'imbécilité profonde
De nous autres provinciaux
Montre combien dans nos propos
Nous sommes au fait de ce monde ,
Et présente dans tout leur jour
Notre force et nos connaissances
Sur l'usage et ses dépendances,
Sur les nouvelles et la cour.
Ce trait excusera mon zèle
De vous être si tard offert,
Grâce à l'éclipsé habituelle
Dont notre mérite est couvert.
Mon anecdote n'est pas neuve ;
Mais les provinciaux passés
Sont trop dignement remplacés
Vour que le temps nuise à ma preuve.
Quand Vardes revint à la cour ,
Rappelé par la bienfaisance ,
A M. DE BOULLONGNE. rgi
Après un très-mortel séjour
De province et de pénitence ,
Louis quatorze , avec bonté ,
S'informant du genre de vie
Qu'il avait mené, du génie,
Du ton de la société ,
Au lieu qu'il avait habité :
« Sire , excellente compagnie ,
De l'esprit comme on n'en a point ,
Gens charmants, instruits de tout point,
Et d'une ressource infinie.
Ce sont des conversations
Incroyables , fort amusantes ;
Il s'y traite des questions
Très-neuves , très-intéressantes.
Par exemple , quand je partis ,
On avait mis sur le tapis
Un problême assez difficile ,
Et sur lequel toute la ville
Parlait sans pouvoir s'accorder :
La question était critique ;
Il s'agissait de décider
Une matière politique ,
Et qui de votre majesté
Ou de Monsieur était l'aîné. »
Sur notre gauloise ineptie
ig'i EPITRE
C'est trop arrêter vos regards ,
Tandis que la gloire , les arls ,
Et le bonheur de la patrie ,
Vous occupent de toutes parts ;
Tandis que votre main féconde
Soutient , dans ses brillants travaux ,
Le pavillon et les drapeaux
Du pacificateur du monde.
Puissent mon hommage et mes vers
Vous êlre heureusement offerts ,
Loin du bruit de la galerie ,
Loin du chaos des suppliants ,
Quand vous viendrez quelques instants
Respirer à la Tuilerie !
C'est dans ce séjour enchanteur,
Palais de Flore et de Minerve ,
Que le premier fruit de ma verve
Reçut le prix le plus flatteur ,
Des suffrages dont je conserve
Un souvenir cher à mon cœur.
C'est dans ces beaux lieux que j'espère
Aller quelque jour vous offrir
Le pur encens d'un solitaire ,
Avec les fruits de son loisir;
Et dans les différentes classes
D'originaux , valant de l'or ,
A M. DE BOULLONGNB. i95
Dont j'ai peint , dans un libre essor ,
L'esprit, la sottise et les grâces,
Vous trouverez peut-être encor
Que , même sous un ciel barbare ,
J'ai sauvé de l'obscurité
Un rayon de cette gaîté
Qui devient aujourd'hui si rare,
Quoique très-bonne à la sanlé.
aa
WVl W V\ VWl I/IM WV W WW »/Wt WW WW W*/\ W W WW VWV WW WW t V\\ WV V
VERS
SUR L S TABLEAUX
exposés À l'académie royale de peinture e:< i 73^.
k3i l'on en croit les plaintes chagrines
De quelques frondeurs décriés,
Et les satires clandestines
De quelques auteurs oubliés ,
Tout s'anéantit dans la France ;
Le goût, les arts les plus brillants,
Tout meurt sous des dieux indolents ;
Et, dévoués à l'opulence,
Nos jours ramènent l'ignorance
Sur la ruine des talents.
Mais quelle lumière nouvelle
Dissipe le sommeil des arts !
De la divinité d'Apelle
Le temple s'ouvre à mes regards.
Naissez, sortez de vos ténèbres,
Elèves de cet art charmant
Qui, de la nuit du monument
Sauve les spectacles célèbres ,
Et fixe la légèreté
VERS SUR LES TABLEAUX. i;T)7. mjS
De la fugitive beauté !
De vos maîtres que clans ce temple
La patrie honore et contemple,
Distinguez , saisissez les traits ;
Et, par le talent et l'exemple,
Elevés aux mêmes succès ,
D'une gloire contemporaine
Méritez les fruits les plus doux :
C'est la seule gloire certaine ,
Et l'avenir n'est rien pour nous.
Si, dans cette illustre carrière,
La Peinture sur ses autels
De Rigault ni de l'Ârgilière
N'offre point les traits immortels ,
A juste titre elle a pu croire
Que c'était assez pour sa gloire ,
Assez pour enseigner ses lois,
D'offrir les Coypels , les de Troys,
Et de conduire sur ses traces
Vanlo , le fils de la gaîfé,
Le peintre de la volupté,
Et Nattier, l'élève des Grâces,
Et le peintre de la beauté.
Quel présage pour Polymnie !
La gloire des dieux du pinceau
A la reine de l'harmonie
ïçfi VERS SUR LES TABLEAUX
Annonce un triomphe nouveau.
Après les exploits de Bellone ,
Sous le règne du dernier Mars,
La même main guidait au trône
Les Racines et les Mignards.
Vous donc , et Pâme et le Mécène
Des progrès d'un art fortuné,
Ouvrez des muses de la Seine
Le sanctuaire abandonné :
Des amans de la Poésie
Qu'on y dépose les travaux,
Et que, sans basse jalousie,
Admirateurs de leurs rivaux ,
Ils y partagent l'ambroisie.
Par de réciproques secours
Augmentant leur clarté féconde ,
Les astres éclairent le monde
Sans se combattre dans leur cours.
Crébillon des royaumes sombres *
Nous peindra les plaintives ombres
Et les célèbres malheureux ;
Voltaire du tendre Elysée **
Peindra les mânes généreux;
Et , descendu de l'Empyrée ,
* La Tragédie.
** Le Poëme épique.
EXPOSÉS EN i;3;. 197
Rousseau viendra peindre les dieux * ;
Quelques favoris de ïhalie
Sauront, avec légèreté,
Crayonner l'erreur, la folie**,
L'histoire de l'humanité :
Des fleurs, un myrte, une bergère.
Seront les jeux de mes crayons;
Ou , si Calliope m'éclaire
Et m'échauffe de ses rayons,
J'offrirai l'image chérie
D'un ministre à qui la patrie ,
Dans ses combats et ses succès,
Dut l'abondance , l'industrie ,
Et l'éclat des jours de la paix ;
Et qui, protecteur du génie,
Va, dans le silence de Mars,
Rendre les beaux arts à la vie ,
Et rendre Colbert aux beaux arts.
Ut pictura poesis crit. Horat.
* L'ode.
** La comedie.
LE SIÈCLE PASTORAL.
IDYLLE.
Xrécieîjx Jours dont fut ornée
La jeunesse de l'univers,
Par quelle triste destinée
N'êtes-vous plus que dans nos vers?
Votre douceur charmante et pure
Cause nos regrets superflus,
Telle qu'une tendre peinture
D'un aimable objet qui n'est plus.
La terre , aussi riche que belle,
Unissait , dans ces heureux temps ,
Les fruits d'une automne éternelle
Aux fleurs d'un éternel printemps.
Tout l'univers était champêtre ,
Tous les hommes étaient bergers :
Les noms de sujet et de maître
Leur étaient encore étrangers.
Sous cette juste indépendance,
LE SIÈCLE PASTORAL. 199
Compagne de l'égalité ,
Tous dans une môme abondance
Goûtaient même tranquillité.
Leurs toits étaient d'épais feuillages ,
L'ombre des saules leurs lambris ,
Les temples étaient des bocages ,
Les autels des gazons fleuris.
Les dieux descendaient sur la terre,
Que ne souillaient aucuns forfaits ,
Dieux moins connus par le tonnerre
Que par d'équitables bienfaits.
Vous n'étiez point dans ces années ,
Vices , crimes tumultueux ;
Les passions n'étaient point nées,
Les plaisirs étaient vertueux.
Sophismes , erreurs , imposture ,
Rien n'avait pris votre poison ;
Aux lumières de la nature
Les bergers bornaient leur raison.
Sur leur république champêtre
Régnait l'ordre , image des eieux.
L'homme était ce qu'il devait être;
On pensait moins, on vivait mieux.
200 LE SIÈCLE
Ils n'avaient point d'aréopages
Ni de Capitoles fameux ;
Mais n'étaient-ils point les vrais sages,
Puisqu'ils étaient les vrais heureux ?
Ils ignoraient les arts pénibles,
Et les travaux nés du besoin ;
Des arts enjoués et paisibles
La culture fit tout leur soin.
La tendre et touchante harmonie
A leurs jeux doit ses premiers airs ;
A leur noble et libre génie
Apollon doit ses premiers vers.
On ignorait dans leurs retraites
Les noirs chagrins , les vains désirs ,
Les espérances inquiètes,
Les longs remords des courts plaisirs.
L'Intérêt au sein de la terre
N'avait point ravi les métaux ,
Ni soufflé le feu de la guerre ,
Ni fait des chemins sur les eaux.
Les pasteurs, dans leur héritage
Coulant leurs jours jusqu'au tombeau ,
Ne connaissaient que le rivage
PASTORAL. 201
Qui les avait .vus au berceau.
Tous dans d'innocentes délices,
Unis par des nœuds pleins d'attraits,
Passaient leur jeunesse sans vices ,
Et leur vieillesse sans regrets.
La mort, qui pour nous a des ailes,
Arrivait lentement pour eux;
Jamais des causes criminelles
Ne hâtaient ses coups douloureux.
Chaque jour voyait une fête ;
Les combats étaient des concerts :
Une amante était la conquête ;
L'Amour jugeait du prix des airs.
Ce dieu berger, alors modeste,
Ne lançait que des traits dorés;
Du bandeau qui le rend funeste ,
Ses yeux n'étaient point entourés.
Les Crimes, les pâles Alarmes,
Ne marchaient point devant ses pas;
Il n'était point suivi des larmes
Ni du dégoût, ni du trépas.
La bergère , aimable et fidèle ,
26
202 LE SIÈCLE
Ne se piquait point de savoir ;
Elle ne savait qu'être belle ,
Et suivre la loi du devoir.
La Fougère était sa toilette ,
Son miroir le cristal des eaux,
La jonquille et la violette
Etaient ses atours les plus beaux.
On la voyait dans sa parure
Aussi simple que ses brebis ;
De leur toison commode et pure
Elle se filait des habits.
Elle occupait son plus bel âge
Du soin d'un troupeau plein d'appas ,
Et sur la foi d'un chien volage
Elle ne l'abandonnait pas.
O règne heureux de la nature ,
Quel dieu nous rendra tes beaux jours?
Justice , Egalité , Droiture ,
Que n'avez-vous régné toujours?
Sort des bergers, douceurs aimables,
Vous n'êtes plus ce sort si doux ;
Un peuple vil de misérables
Vit pasteur sans jouir de vous.
PASTORAL. 2o3
Ne peins-je point une chimère ,
Ce charmant siècle a-t-il été ?
D'un auteur témoin oculaire
En sait-on la réalité ?
J'ouvre les fastes sur cet âge,
Par-tout je trouve des regrets ;
Tous ceux qui m'en offrent l'image
Se plaignent d'être nés après.
J'y lis que la terre fut teinte
Du sang de son premier berger;
Depuis ce jour, de maux atteinte,
Elle s'arma pour le venger.
Ce n'est donc qu'une belle fable :
N'envions rien à nos aïeux ;
En tout temps l'homme fut coupable,
En tout temps il fut malheureux.
On ne trouvera peut-être pas déplacés ici les vers
suivants de J. J. Rousseau. Le philosophe de Genève
fut tellement ému à la lecture du Siècle Pastoral,
qu'il entreprit de donner une suite à l'idvlle deGresset.
Mais qui nous eût transmis l'histoire
De ces temps de simplicité ?
204 LE SIÈCLE PASTORAL.
Etait-ce au temple de Mémoire
Qu ils gravaient leur félicité ?
La vanité de l'art d'écrire
L'eût bienlôt fait évanouir ;
Et sans songer à la décrire
Ils se contentaient d'en jouir.
Des traditions étrangères
En parlent sans obscurité ;
Mais dans ces sources mensongères
Ne cherchons point la vérité.
Cherchons-la dans le cœur des hommes ,
Dans ces regrets trop superflus,
Qui disent dans ce que nous sommes
Tout ce que nous ne sommes plus.
Qu'un savant des fastes des âges
Fasse la règle de sa foi ;
Je sens de plus sûrs témoignages
De la mienne au-dedans de moi.
Ah ! qu'avec moi le ciel rassemble ,
Appaisant enfin son courroux,
Un autre cœur qui me ressemble !
L'âge d'or renaîtra pour nous.
l\.\\l\^V'tVVVV\'VVV\XVl\VVl^VVVVVVVV»^«/VVVl/VV\U\/VV>/\'VV^'VVV'.\'».'VXX't\ . -_v
ODE
SUR L'AMOUR DE LA. PATRIE.
D
ans cet asile solitaire
Suis-moi, viens charmer ma langueur,
Muse, unique dépositaire
Des ennuis secrets de mon cœur !
Aux ris, aux jeux quand tout conspire,
Pardonne si je prends ta lyre
Four n'exprimer que des regrets :
Plus sensible que Philomèle ,
Je viens soupirer avec elle
Dans le silence des forêts.
En vain sur cette aimable rive
La jeune Flore est de retour;
En vain Cérès, long-temps captive,
Ouvre son sein au dieu du jour :
Dans ma lente mélancolie,
Ce Tempe, cette autre Idalie
N'a pour moi rien de gracieux;
L'amour d'une chère patrie
Rappelle mon ame attendrie
Sur des bords plus beaux à mes yeux.
206 ODE
Loin du séjour que je regrette,
J'ai déjà vu quatre printemps;
Une inquiétude secrète
En a marqué tous les instants :
De cette demeure chérie
Une importune rêverie
Me retrace réloignement.
Faut-il qu'un souvenir que j'aime,
Loin d'adoucir ma peine extrême,
En aigrisse le sentiment !
Mais que dis-je? forçant l'obstacle
Qui me sépare de ces lieux ,
Mon esprit se donne un spectacle
Dont ne peuvent jouir mes yeux.
Pourquoi m'en ferais-je une peine?
La douce erreur qui me ramène
Vers les objets de mes soupirs
Est le seul plaisir qui me reste
Dans la privation funeste
D'un bien qui manque à mes désirs.
Soit instinct, soit reconnaissance,
L'homme, par un penchant secret,
Chérit le lieu de sa naissance,
Et ne le quitte qu'à regret:
Les cavernes hyperborées,
SUR L'AMOUR DE LA PATRIE. ^o;
Les plus odieuses contrées,
Savent plaire à leurs habitants;
Sur nos délicieux rivages
Transplantez ces peuples sauvages,
Vous les y verrez moins contents.
Sans ce penchant qui nous domine
Par un invisible ressort,
Le laboureur en sa chaumine
Vivrait-il content de son sort?
Hélas ! au foyer de ses pères ,
Triste héritier de leurs misères,
Que pourrait-il trouver d'attraits,
Si la naissance et l'habitude
Ne lui rendaient sa solitude
Plus charmante que les palais?
Souvent la fortune , un caprice ,
Ou l'amour de la nouveauté,
Entraîne au loin notre avarice
Ou notre curiosité ;
Mais sous quelque beau ciel qu'on erre?
Il est toujours une autre terre
D'où le ciel nous paraît plus beau :
Loin que sa tendresse varie,
Cette estime de la patrie
Suit l'homme au-delà du tombeau.
2oS ODE
Oui, clans sa course déplorée,
S'il succombe au dernier sommeil
Sans revoir la douce contrée
Où brilla son premier soleil,
Là son dernier soupir s'adresse;
Là son expirante tendresse
Veut que ses os soient ramenés :
D'une région étrangère
La terre serait moins légère
A ses mânes abandonnés.
Ainsi, par le jaloux Auguste
Banni de ton climat natal,
Ovide, quand la Parque injuste
T'allait frapper du trait fatal,
Craignant que ton ombre exilée,
Aux ombres des Scythes mêlée ,
N'errât sur des bords inhumains,
Tu priais que ta cendre libre,
Rapportée aux rives du Tibre ,
Fût jointe aux cendres des Romains *.
Heureux qui, des mers Atlantiques
Au toit paternel revenu,
Consacre à ses dieux domestiques
Un repos enfin obtenu!
Plus heureux le mortel sensible
*Trist. Lib. 5. Elég, 3,
SUR L'AMOUR DE LA PATRIE. 209
Qui reste, citoyen paisible,
Où la nature l'a placé ,
Jusqu'à ce que sa dernière heure
Ouvre la dernière demeure
Où ses aïeux l'ont devancé !
Ceux qu'un destin fixe et tranquille
Retient sous leur propre lambris
Possèdent ce bonheur facile,
Sans en bien connaître le prix;
Peut-être même fatiguée
D'être aux mêmes lieux reléguée,
Leur ame ignore ces douceurs;
Il ne faudrait qu'un an d'absence
Pour leur apprendre la puissance
Que la patrie a sur les cœurs.
Pour fixer le volage Ulysse,
Jouet de Neptune irrité,
En vain Calypso plus propice
Lui promet l'immortaliié :
Peu touché d'une île charmante,
A Pluton , malgré son amante,
De ses jours il soumet le fil,
Aimant mieux, dans sa cour déserte ,
Descendre au tombeau de Laërte,
Qu'être immortel dans un exiL
27
2io ODE.
A ces traits, qui peut méconnaître
L'amour généreux et puissant
Dont le séjour qui nous voit naître
S'attache notre cœur naissant?
Ce noble amour dans la disgrâce
Nous arme d'une utile audace
Contre le sort et le danger :
A ta fuite il prêta ses ailes,
Toi qui*, par des routes nouvelles,
Volas loin d'un ciel étranger !
Cet amour, source de merveilles,
Ame des vertus et des arts,
Soutient l'Homère dans les veilles,
Et l'Achille dans les hasards ;
Il a produit ces faits sublimes,
Ces sacrifices magnanimes
Qu'à peine les âges ont crus;
D'un Curtius l'effort rapide,
L'ardeur d'un Décie intrépide,
Et le dévoûment d'un Codrus.
Quelle étrange bizarrerie
Traîna ces stoïques errants
Qui, méconnaissant la patrie,
Firent gloire d'en vivre absents ?
Du nom de citoyens du monde
* Dédale.
SUR L'AMOUR DE LA PATRIE. 211
Eu vain leur secte vagabonde
Crut se faire un titre immortel :
L'erreur adora ces faux sages;
La raison, juste en ses hommages,
N'encensa jamais leur autel.
Que tout le Lycée en réclame,
Je ne connais point pour vertu
Un goût par qui je vois de l'ame
Le plus cher instinct combattu :
S'il faut t'immoler la nature,
Je t'abhorre, sagesse dure ;
A mes yeux tu n'es qu'une erreur:
Insensé le mortel sauvage
Qui, pour avoir le nom de sage,
Ose cesser d'avoir un cœur?
Bords de la Somme, aimables plaines
Dont m'éloigne un destin jaloux,
Que ne puis-je briser les chaînes
Qui me retiennent loin de vous!
Que ne puis-je, exempt de contrainte,
Echapper de ce labyrinthe
Par un industrieux essor,
Et jouir enfin sans alarmes
D'un séjour où régnent les charmes
Et les vertus de l'âge d'or !
ODE A UNE DAME
SUR
LA MORT DE SA FILLE, RELIGIEUSE A ARRAS.
(J ne douleur obstinée
Change en nuits vos plus beaux jours ;
Près d'un tombeau prosternée,
Voulez- vous pleurer toujours?
Le chagrin qui vous dévore
Chaque jour avant l'aurore
Réveille vos soins amers ;
La nuit vient et trouve encore
Vos yeux aux larmes ouverts.
Trop justement attendrie,
Vous avez dû pour un temps
Plaindre une fille chérie
Moissonnée en son printemps :
Dans ses premières alarmes,
La plainte même a des charmes
Dont un cœur tendre est jaloux ;
Loin de condamner vos larmes,
J'en répandais avec vous.
ODE A UNE DAME SUR LA MORT. ai3
Mais c'est être trop constante
Dans de mortels déplaisirs ;
La nature se contente
D'un mois entier de soupirs.
Hélas ! un chagrin si tendre
Sera-t-il su de la cendre ,
Ombre encor cher à nos cœurs ?
Non, tu ne peux nous entendre,
Ni répondre à nos clameurs.
La plainte la plus amère
N'attendrit pas le destin ;
Malgré les cris d'une mère,
La Mort retient son butin :
Avide de funérailles,
Ce monstre né sans entrailles
Sans cesse armé de flambeaux ,
Erre autour de nos murailles ,
Et nous creuse des tombeaux.
La Mort, dans sa vaste course,
Voit des parents éplorés
Gémir ( trop faible ressource ! )
Sur des enfans expirés :
Sourde à leur plainte importune.
Elle unit leur infortune
214 ODE A UNE DAME
A l'objet de leurs regrets
Dans une tombe commune
Et sous les mêmes cyprès.
Des enfers pâle ministre,
L'affreux Ennui, fier vautour,
Les poursuit'd'un vol sinistre,
Et les dévore à leur tour.
De leur tragique tristesse
N'imitez point la faiblesse :
Victimes de vos langueurs,
Bientôt à notre tendresse
Vous coûteriez d'autres pleurs.
Soupirez-vous par coutume,
Comme ces sombres esprits
Qui traînent dans l'amertume
La chaîne de leurs ennuis ?
C'est à tort que le Portique
Avec le Parnasse antique
Tient qu'il est doux de gémir :
Un deuil lent et léthargique
Ne fut jamais un plaisir.
Dans l'horreur d'un bois sauvage
La tourterelle gémit :
Mais se faisant au veuvage,
SUR L V MORT DE SA FILLE. 2i5
Son cœur enfin s'affermit.
Semblable à la tourterelle,
En vain la douleur fidèle
Veut conserver son dégoût ;
Le temps triomphe enfin d'elle 9
Comme il triomphe de tout.
D'Iphigénic immolée
Je vois le bûcher fumant,
Clytemnestre désolée
Veut la suivre au monument ;
Mais cette noire manie
Par d'autres soins fut bannie,
Le temps essuya ses pleurs :
Tels de noire Iphigénie
Nous oublîrons les malheurs.
Sur son aile fugitive
Si le temps doit emporter
Cette tristesse plaintive
Que vous semblez respecter,
Sans attendre en servitude
Que de votre inquiétude
Il chasse le noir poison,
Combattez-en l'habitude,
Et vainquez-vous par raison.
aiG ODE A UNE DAME
Une Grecque magnanime,
Dans un semblable malheur,
D'un chagrin pusillanime
Sut sauver son noble cœur :
A la Parque en vain rebelle ,
Pourquoi m'afïïîger, dit-elle :
•Ty songeai dès son berceau ;
J'élevais une mortelle
Soumise au fatal ciseau.
Mais non , stoïques exemples ,
Vous êtes d'un vain discours ;
Ce n'est que dans tes saints temples,
Grand Dieu , qu'est notre recours !
Pour guérir ce coup funeste
11 faut une main céleste ;
N'espérez rien des mortels :
Un consolateur vous reste ,
Il vous attend aux autels.
Portez donc au sanctuaire ,
Soumise aux divins arrêts ,
Portez le cœur d'une mère
Chrétienne dans ses regrets :
Adorez- y dans vos peines
Les volontés souveraines
Du dispensateur des jours;
SUR LA MORT DE SA FILLE. 317
Il rompt nos plus tendres chaînes
Pour fixer seul nos amours.
Avant d'ôler à la vie
Celle dont j'écris le sort ,
Le ciel vous l'avait ravie
Par une première mort :
D'un monde que l'erreur vante
Une retraite fervente
Lui fermait tous les chemins ;
Pour Dieu seul encor vivante ,
Elle était morte aux humains.
La victime , Dieu propice ,
A l'autel * allait marcher ;
Déjà pour le sacrifice
L'amour saint dresse un bûcher :
L'encens, les fleurs, tout s'apprête ;
Bientôt ta jeune conquête
Mais quels cris! qu'en tends-jc ? Hélas ï
J'allais chanter une fête ,
Il faut pleurer un trépas.
Ainsi périt une rose
Que frappe un souffle mortel ;
On la cueille à peine éclose
Pour en parer un autei
38 * Elle était sur le point de faire profession, Elli>
prononça ses vœux avant que d'expirer.
2i8 ODE A TJjSE DAME SUR LA MORT.
Depuis l'aube matinale
La douce odeur qu'elle exhale
Parfume un temple enchanté ;
Le jour fuit, la nuit fatale
Ensevelit sa beauté.
Ciel, nous plaignons sa jeunesse
Dont tes lois tranchent le cours ;
Mais aux yeux de ta sagesse
Elle avait assez de jours.
Ce n'est point par la durée
Que doit être mesurée
La course de tes élus ;
La mort n'est prématurée
Que pour qui meurt sans vertus,.
Vous donc, l'objet de mes rimes,
Ne pleurez point son bonheur;
Var ces solides maximes
Raffermissez votre cœur.
Que l'arbitre des années ,
Dieu, qui voit nos destinées
Éclore et s'évanouir ,
Joigne à vos ans les journées
Dont elle aurait dû jouir!
lX\Yl\T^l^%\A^VVVVV\'VVV\AXVVtV»A^/VVVV'VVVVVlA/VVVVVia^VVVV\/VV\tVVVVV*V
ODE A VIRGILE
SUR
LA POESIE CHAMPETRE.
Ouspends tes flots, heureuse Loire ,
Dans ces vallons délicieux ;
Quels bords t'offriront plus de gloire 9
Et des coteaux plus gracieux?
Pactole, Méandre, Pénée ,
Jamais votre onde fortunée
Ne coula sous de plus beaux cicux.
Ingénieuses rêveries ,
Songes riants , sages loisirs ,
Venez sous ces ombres chéries ;
Vous suffirez à mes désirs.
Plaisirs brillants, troublez les villes;
Plaisirs champêtres et tranquilles ,
Seuls vous êtes les vrais plaisirs.
Mais pourquoi ce triste silence ?
Ces lieux charmans sont-ils déserts ?
û20 ODE
Quelle fatale violence
En éloigne les doux concerts ?
Sur ces gazons et sous ces hêtres,
D'une troupe d'amans champêtres
Que n'entends-je les libres airs !
Quel son me frappe? Une voix tendre
Sort de ces bocages secrets :
On soupire.... Pour mieux entendre,
Entrons sous ces ombrages frais.
J'y vois une nymphe affligée ;
Sa beauté languit négligée ,
Et sa couronne est un cyprès..
Seuls confidents de sa retraite ,
les Amours consolent ses maux ;
L'un lui présente la houlette ,
L'autre assemble des chalumeaux.
Faibles secours ! Rien ne la touche :
Des pleurs coulent; sa belle bouche
M'en apprend la cause en ces mots :
D'Euterpe tu reçois les larmes ;
Je vais quitter ces beaux vergers :
Aux champs français perdant mes charmes,
Je fuis sur des bords étrangers.
Tu n'entends point dans ces prairies
A VIRGILE. 221
Les chants vantés des bergeries ;
C'est qu'il n'est plus de vrais bergers.
Dès qu'une frivole harmonie ,
Asservissant mes libres sons ,
Eut de la moderne * Ausonie
Banni mes premières-TThansons ;
De ces plaines dégénérées ,
France, je vins dans tes contrées :
J'espérais mieux de tes leçons.
Alcidor** sut calmer ma peine
Par ses airs naïfs et touchants ;
Galantes nymphes de Touraine ,
Il charmait vos aimables champs :
Mourant, il laissa sa musette
Au jeune amant de Timarète***,
Dont l'Orne admira les doux chants.
Mais quand le paisible Elysée
Posséda Racan et Segrais ,
Lorsque leur flûte fut brisée ,
L'idylle perdit ses attraits :
* On reproche les concetti et les pensées trop recherchées aux bei>
gers italiens de Guarini, de Bonarelli , du cavalier Marin , etc.
** Acteur des bergeries de M. le marquis de Racan, né en Tou-
raine.
*•? Bergère des idylles de M. de Segrais,, né à Caen.
222 ODE
A peine la muse fleurie
D'un nouveau berger de Neustrie*
En sauva t-elle quelques traits.
Bientôt Flore vit disparaître
Cette heureuse naïveté
Qui de mon empire champêtre
Faisait la première beauté :
N'entendant plus aucun Tityre,
îî'ayant rien d'aimable à redire ,
L'écho se tut épouvanté.
La bergère , outrant sa parure ,
N'eut plus que de faux agréments ;
Le berger , quittant la nature ,
N'eut plus que de faux sentiments :
Et ce qu'on appelle l'églogue
Ne fut plus qu'un froid dialogue
D'acteurs dérobés aux romans.
Leur voix contrainte ou doucereuse
Mit les dryades aux abois ,
Leur guitare trop langoureuse
Endormit les oiseaux des bois ;
Les Amours en prirent la fuite ,
Et vinrent pleurer à ma suite
La perte des premiers hautbois.
* M. de Fontenelle.
A VIRGILE. »25
Tendres muses de cet empire ,
Oh.' si, sortant de chez les morts,
Virgile , pour qui je soupire ,
Ranimait sa voix sur vos bords ,
S'il quittait sa langue étrangère ,
Parlant la vôtre pour vous plaire,
Vous trouveriez mes vrais accords.
A ces mots la déesse agile
Fuit à travers des bois naissants....
Viens donc, parais, heureux Virgile)
De vingt siècles reçois l'encens !
Chez les nymphes de ce rivage ,
Berger français , gagne un suffrage
Qui manque encore à tes accents.
Dans quelque l'angue qu'elle chante
Ta muse aura ton air charmant,
Telle qu'une beauté touchante
Qui plaît sous tout habillement :
Tout lui sied bien , rien ne l'efface ;
Pour elle une nouvelle grâce
Naît d'un nouvel ajustement.
Viens sur les Tyrsis de Mantoue
Réformer ceux de ce séjour ;
Rends-nous ce goût qu'JËuterpe avoue :
224 0DE
Guidé par toi, l'enfant Amour
Ne viendra plus dans nos montagnes
Parler aux nymphes des campagnes
Comme il parle aux nymphes de cour»
Affranchis l'églogue captive ,
Tire-la des chaînes de l'art ;
Qu'elle soit tendre, mais naïve ,
Belle sans soin , vive sans fard ;
Que dans des routes naturelles
Elle cueille des fleurs nouvelles ,
Sans les chercher trop à l'écart.
En industrieuse bergère ,
Qu'elle dépeigne les forêts,
Mais sur une toile légère ,
Sans des coloris indiscrets :
Et que jamais le trop d'étude
N'y contraigne aucune attitude ,
Ni ne charge trop les portraits.
La nature sur chaque image
Doit guider les traits du pinceau ;
Tout doit y peindre un paysage ,
Des jeux, des fêtes sous l'ormeau:
L'œil est choqué, s'il voit reluire
Les palais, l'or et le porphyre ,
Où l'on ne doit voir qu'un hameau.
A VIRGILE. 225
Il veut des grottes , des fontaines ,
Des pampres, des sillons dorés,
Des prés fleuris, de vertes plaines ,
Des bois, des lointains azurés :
Sur ce mélange de spectacles
Ses regards volent sans obstacles,
Agréablement égarés.
Là, dans leur course fugitive,
Des ruisseaux lui semblent plus beaux
Que ces ondes que l'art captive
Dans un dédale de canaux ,
Et qu'avec faste et violence
Une sirène au ciel élance,
Et fait retomber en berceaux.
Sur cette scène toute inculte ,
Mais, par là, plus charmante aux yeux ,
On aime à voir, loin du tumulte.
Un peuple de bergers heureux ;
Le cœur, sur l'aile de l'idylle,
Porté loin du bruit de la ville ,
Yient être berger avec eux.
Là, les passions en silence
Laissent parler la vérité ;
A la suite de l'innocence,
3r>*
226 ODE A VIRGILE.
Là voltige la liberté :
Là, rapproché de la nature ,
Il voit briller la vertu pure
Sous l'habit de la volupté.
Oui, la vertu vit solitaire
Chez les bergers, ses favoris ;
Fuyant le faste et l'air austère ,
Elle y badine avec les ris.
Farouche vertu du Portique ,
De ton mérite sophistique
Pourrions-nous être encore épris?
Aux vrais biens, par un doux mensonge
L'églogue rend ainsi les cœurs :
La raison sait que c'est un songe ,
Mais elle en saisit les douceurs ;
Elle a besoin de ces fantômes.
Presque tous les plaisirs des hommes
Ne sont que de douces erreurs.
WlVVVltlVUtJWlVlVM/l'Vl »/vWWWWV»'WVWW%/VWWl'WVl/WVWVVWW vw\
ÉPITRE
A M. LE COMTE DE ROCIIEMORE.
JLjlève et successeur d'Horace,
De Desprëaux et d'Hamilton ,
Vous qui nous ramenez leur ton ,
Et leur coloris , et leur grâce ,
Sans effort, sans prétention ,
Sans intrigue et sans dédicace;
O vous dont l'aigle et les zéphyrs
Guident, au gré de vos désirs,
La route toujours neuve et sûre ,
Peintre brillant de la nature ,
De la sagesse et des plaisirs ;
Quand vous dérobez à notre âge
Des tableaux que la vérité
Et le génie et la gaîté
Ont marqués, par la main du sage ,
Du sceau de l'immortalité >
Dites-moi , divin solitaire ,
Dites, par quelle cruauté
Rappelez-vous à la lumière
228 ÉPITBE
Un phosphore, une ombre légère ,
Qu'ont tracé mes faibles crayons ,
Et dont la lueur passagère
S'efface au feu de vos rayons ?
Sur les songes de ma jeunesse
Laissez les voiles de l'oubli ;
Que mon désert soit embelli
Par votre main enchanteresse.
Voilà le seul lien de fleurs
Par qui je veux tenir encore
A cet art qu'on profane ailleurs ,
Et que la raison même adore
Quand il brille de vos couleurs.
Prenez cette lyre éclatante
Qui, par ses sons majestueux ,
Maîtrise mon urne, m'enchante,
M'élève à la hauteur des cieux ;
Ou que ce facile génie ,
Qui de la céleste harmonie
Sait descendre aux délassements
D'une douce philosophie ,
M'offre encor ses amusements ,
Ces écrits sans cajolerie ,
Sans satire, sans basse envie,
Ces écrits nobles et riants ,
Sans pesante bouffonnerie ,
A M. LE COMTE DE ROCIIEMORE. aaj)
Où la gaîté , jointe an bon sens ,
Crayonne l'humaine folie
Sous les traits heureux et brillants
De la bonne plaisanterie ,
Dont tout le monde a la manie,
Et qu'atteignent si peu de gens.
Mais, par malheur pour qui vous aime,
Ne confiant rien qu'à regret ,
Toujours mécontent de vous-même ,
Vous voulez être trop parfait ,
Et, dans votre trop beau système ,
Un ouvrage n'est jamais fait.
Contre mes vœux et mes instances
Tous vos prétextes sont usés ;
Soyez moins parfait, et lisez;
J'aime jusqu'à vos négligences ,
Pourquoi vous ravir si souvent
A l'amitié qui vous rappelle ,
Et lui cacher si constamment
Des trésors qui sont faits pour elle ?
Sauvage enfant de Philomèle ,
Vous êtes cet oiseau charmant
Qui, sous la verdure nouvelle ,
Content du ciel pour confident
De la tendresse de son chant ,
Semble fuir la race mortelle,
Et s'envole dès qu'on l'entend.
tVVVVVVVVWVWWVWVWVWWWVWVrW WVVVVVtVVVVVVVVVVVVl/VVVV'VVVt'Vl/V
EPITRE
A M. DE MONREGARD ,
Envoyée avec un pâté de quatre canards, dans le
temps de la grippe. 1776.
D
''une province où la franchise
Et la loyauté du vieux temps
Sont encor des bons habitants
Ee cri de guerre et la devise ,
Quatre hermites, en robe grise ,
Gens tout neufs, bien de leur pays 3
Dont l'air grave, le sang rassis
N'annonçaient guère l'entreprise ,
Bravant les périls infinis ,
Les glaces , la neige et la bise
Dont les chemins sont investis ,
Ce matin même sont partis ,
Quoique le thermomètre en dise ,
Et qui mieux est pour eux , ou pis ,
A la triste époque précise
Où la Grippe, dont nuls abris
Ne peuvent sauver la surprise
ÉPITRE A II. DE HONEEGARD. a3l
Menant la fièvre, les soucis,
Les faux docteurs 3 les faux récits ,
L'affreuse grippe, en pleine crise,
Enveloppe, agite, maîtrise
Jeunes et vieux, grands et petits ,
L'élégante sous ses lambris ,
Sous le chaume la pauvre Lise ,
Les hauts penseurs, les sous-esprits ,
Le talon rouge, le commis,
Et la duchesse et la sœur grise.
Pour être capable ou tenté
De leur périlleuse aventure ,
Il faut être eux, en vérité ,
Ou l'ours le mieux empaqueté
Dans son capot et sa fourrure.
Enfin , tant bien que mal munis ,
Sous les nuages rembrunis
D"un ciel glacé que tout redoute ,
Les quatre pèlerins unis ,
Clos et couverts, ne voyant goutte,
Ont pris le chemin de Paris ,
Où s'ils arrivent sans déroute ,
Pomar, Voujault, Grave et Chablis,
Des rayons de leur mère-goutle
Voudront bien réchauffer sans doute
Les pauvres frères engourdis.
a5a E PITRE
Il est pourtant quelques avis
Qu'ils pourront bien faire la route
A leur honneur, frais et fleuris,
Grâce au tissu de leurs habits ;
Un autre eût dit, grâce à la voûte
Sous laquelle ils sont établis;
Lt des savans lourds, peu polis,
Diraient crûment, grâce à la croule.
Un bon campagnard du canton,
Sachant leur destination,
Et séduit par l'heureuse image
Du terme de leur mission ,
De grand cœur partirait, dit-on ,
Pour revoir ce brillant rivage;
Non que dans ses déserts chéris
11 éprouve l'impatience
D'aller retrouver à Paris
Le bruit, le faste, l'importance,
Les grands plaisirs, les grands ennuis,
Les courts succès prônés d'avance,
Les nouveautés de tous pays,
Les chefs-d'œuvre sans conséquence,
Et ces tourbillons infinis
D'intrigues , d'airs et d'élégance,
Où l'amitié, sans consistance,
N'est plus qu'une gaze, un vernis,
A M. DE MONREGARD. 27)3
Le voile de l'indifférence,
Des faussetés et du mépris;
Où ce bon honneur de jadis
N'est plus qu'une faible nuance.
L'air du bonheur, un coloris
Qui couvre à peine l'indigence
De nos cœurs vides et flétris;
Et l'esprit , ou son apparence,
Ses tours de force, ses propos,
Une lassante contredanse
De sauts périlleux et de mots.
Sans doute on est bien imbécile
Et rouillé bien profondément
D'avoir si peu d'empressement
Pour les fêtes, le goût, le style
De ce peuple doré, charmant,
Loin de qui, vraisemblablement,
Tout est triste, gauche, stérile,
Et d'un gothique accoutrement;
Tous ces provinciaux ignares,
Qui s'avisent d'être contents,
Sont bien à plaindre, bien bizarres,
Dans leur bonheur de bonnes gens.
Pour faire aussi l'aveu sincère
De son mauvais goût, si contraire
A tant d'incroyables talents
3o "
a54 ÉPITM
Qui font bruire, en ces momens,
Dans tout le globe littéraire
Leurs bombes, leurs petits volcans;
S'il eût été loin de nos champs,
A travers les glaces de l'Ourse ,
llevoir la ville du printemps,
Il n'aurait point fait cette course
Par des désirs bien violents
D'aller recueillir, à la source,
L'ambre et l'or des parleurs du temps ;
Ces distributeurs éclatants
De la phrase et de la lumière,
De leur siècle docteurs régents,
Nouveaux copistes de vieux plans
Où, sous un ciel à leur manière,
Enfin la vérité première,
Jusqu'ici cachée au bon sens,
Dicte ses lois par leurs accents;
Scène vaste, sombre, profonde,
Où, grâce à leurs rayons puissants
On voit sautiKfr, à la ronde,
Les lampion* resplendissants
D'une raison neuve et féconde
Que, jusqu'à leurs jours bienfaisants,
Ignorait encore le monde,
Ge pauvre enfant de six mille ans.
A M. DR MONREGARD. 23o
Ce grand spectacle de notre âge,
Ces bruyants hochets du moment,
Tous ces objets également
De plaisanterie et d'hommage,
De ridicule et d'engoûment
Pour la multitude volage
Qui prône et siflle en un instant
Les brochures de tout étage,
Et la fureur et le néant
De vouloir être un personnage ,
Toutes ces clartés de passage
Séduiraient médiocrement
Un Gaulois sans beaucoup d'usage ,
Borné tout naturellement
A la simplesse du vieil âge ,
Et qui n'aurait point l'avantage
De saisir assez lestement
Le sententieux persifïïage
Du sophistique enivrement,
Ni de sentir bien vivement
Cet éternel enfantillage
Du ton qui veut être plaisant,
Tous ces grands rires d'un moment
De tant de gens gais tristement ,
Et ce délicieux ramage ,
Ce jargon d'un ennui charmant:
236 EPITRE
Il n'aurait quitté sa' retraite
Que pour un asile enchanté
Dont il connaît , dont il regrette
L'agrément , la tranquillité ,
tes jours sans inégalité ,
L'esprit au ton de la nature ,
L'amitié franche , la droiture ,
Et cette si bonne gaîté ,
La compagne fidèle et sûre
Du bonheur et de la santé.
Plein de cette image si chère ,
S'il avait pu tout uniment
Quitter son manoir solitaire
Sans braver fort imprudemment
Un oracle de l'atmosphère ,
Au lieu d'être , dans cet instant ,
A tracer sur un froid pupitre
Cette longue petite épître
Qu'il vous griffonne en grelottant,
Déjà bien loin , et bien content ,
Presque aux deux tiers de sa journée
Il aurait vu 9 courant les champs ,
Huit ou neuf postillons jurants
Contre la course et la gelée ,
Tous à peu près aussi riants,
Tous avec mêmes agréments ,
A M. DE MONREGARD. afy
Air transi , voix rauque , altérée ,
Œil larmoyant , face empourprée ,
Rhume dont on ne connaît pas
La naissance ni la durée ,
Pelisse de toile cirée
Sous une gaze de frimas ,
Ceinture de neige entourée ,
Bonnet de peau d'ours presque ras ,
D'où l'on voit descendre assez bas
En ligne droite et bien tirée
Des cheveux lustrés de verglas ,
Tels qu'on voit dans les vieux Allas
La chevelure de Borée.
Quoi qu'il en soit, pour dire enfin
Avec une entière franchise
Son aventure et son chagrin ,
Aujourd'hui même 9 sans remise ,
Il devait se mettre en chemin ,
Si le redoublement soudain
De ce vent d'est , Joint à la bise ,
Ne l'eût détaché , ce matin ,
De sa dangereuse entreprise ;
Tremblant au présage fatal
De ce ciel menaçant et sombre ,
Il a cru , sous ce noir signal ,
De Réaumur entendre l'ombre
a38 ÉPITRE
Du sein d'un tube glacial
Présidant , d'un ton sépulcral ,
De nouveaux désastres sans nombre
A qui , courant tant bien que mal ,
De son réduit quitterait l'ombre :
D'ailleurs même , sans Réaumur ,
Un autre oracle non moins sûr
A dû guider sa prévoyance ;
Cette grippe a déjà sur lui
Trop bien exercé la puissance
Du régime et de son ennui ,
Pour s'en procurer aujourd'hui
Une seconde expérience.
Peut-être bien traitera-t-on
Cette prudence de chimère ,
Ce voyage d'imaginaire ,
Et le voyageur de poltron ;
Mais soit que l'on s'en moque ou non,
Il pense , d'après la coutume
Des bonnes gens sans aucun art ,
Qu'il vaut mieux courir le hasard
D'un ridicule que d'un rhume.
Je suis confus , épouvanté
De cette longue rêverie ;
Auriez-vous cru voir, à côté
De quelques mots pour un pâté ,
A M. DE MONRFXARD. 2^9
Cette incroyable compagnie
Si disparate pour le nom
Et pour la physionomie ,
L'élégante et le postillon ,
Les esprits , la grippe , le ton
De l'antique philosophie ,
Et la morale et le pompon ,
Les entrepreneurs du génie f
Les livrets à prétention ,
Et la raisonneuse manie
Dont l'âpre et sèche fantaisie
Est la grippe de la raison
Et des esprits à l'agonie ?
Grâce au ciel, elle va tombant
Ainsi que l'autre épidémie.
L'erreur n'est qu'une maladie
Dont le cours est plus ou moins lent ,
Mais qu'enfin le temps expédie :
La seule antique vérité ,
Toujours jeune aux yeux des vrais sages >
Toujours forte au sein des ravages
Et des jours de calamité
Qui souvent des terrestres plages
Altèrent la salubrité ,
S'avance avec égalité
A travers les vents, les nuages,
2/Jp EPITRE
Et l'errante mortalité ;
Son trône, porté sur les âgesa
Voit disparaître , à sa clarté ,
L'intempérie et les orages
Dont chaque siècle est agité ;
Sa sublime simplicité ,
Surmontant le ton exalté
Des pancartes et des adages
D'un empirisme répété,
Use tour-à-tour les ouvrages ,
Les tréteaux et les personnages ,
Et leur pauvre célébrité ;
Elle efface , avec majesté ,
Les maux de leurs divers passages ;
Et les roses de la santé
Refleurissent sur nos rivages ;
Nul faux système brillante,
Nulle éphémère obscurité
N'arrive à la sphère éternelle
Des rayons de la vérité ;
Nul souffle de la nouveauté
N'atteint la fleur toujours nouvelle
De sa fraîcheur , de sa beauté ,
Et de sa jeunesse immortelle.
Il faut avoir assurément
Vïïg bien belle confiance
A M. DE MONREGARD. 341
Dans toute l'heureuse indulgence
Dont la raison use aisément ,
Sans prendre la triste balance
Où la moderne suffisance
Pèse jusqu'à l'amusement;
Il faut toute mon assurance
Dans cette amitié qui m'entend
Pour vous envoyer bonnement
Ces riens tracés à l'aventure ,
Et qui sans dessein , je vous jure ,
Commencés je ne sais comment ,
Se sont chargés, chemin faisant,
De crayons de toute figure.
Ils finiraient je ne sais quand,
Et me rendraient la fantaisie
De cette libre poésie
Qui fut un de mes premiers goûts ,
Si je n'écoutais que l'envie ,
Le charme d'écrire pour vous :
Mais comme il se pourrait bien faire
Que cette lettre , allant son train ,
M'amuserait seul à la fin
Sans trop mériter de vous plaire ,
Non plus qu'aux Grâces, que d'ici
Je crois voir , pour me lire aussi ,
Quitter une harpe légère
5i
242 ÉPITRE
Plus brillante que tout ceci ;
Rendu bientôt à mon silence ,
Je fuirai toute ressemblance
Avec l'ivresse et les longueurs
De ces messieurs les amateurs
Dont la musique est la manie ,
Infatigables auditeurs
De leur personnelle harmonie:
Flûte , guitare , ou violon ,
Hautbois , ou cor , violoncelle ,
N'importe sur quoi leur beau zèle
Exerce sa prétention ,
Leur réveil , chaque matinée ,
Autour d'eux fait tout retentir ;
Charmant, jouant faux à l'année ,
Mais d'amitié, pour leur plaisir,
Fort souvent une heure est sonnée ,
Ils ne songent point à finir.
Oh! que cette ardente furie
De répétitions sans fin
Serait promptement rafraîchie ,
S'ils sentaient le mal du voisin
Que leur tendre goût supplicie ,
Et qui, chaque jour plus chagrin ,
Plus écrasé de symphonie ,
Jure d'aller le lendemain
A M. DE MONIIEGARD. -iÇ>
Consulter, pour prendre à partie
Son mélodieux assassin ,
Et s'instruire (preuve servie)
Par un délibéré certain ,
Si cette peste du matin
(La lyrique épizootie)
N'est pas un moyeu souverain
Pour casser un bail même à vie ,
Et si la coutume contient,
Sous le titre des servitudes ,
Jusqu'à quel point la loi soutient
L'amateur faisant ses études !
C'est peu que le talent bénin ,
La tant douce monotonie
De ces messieurs, dont tout est plein ,
Occupe, amuse, gratifie,
Charme leur plus proche voisin ,
Heureux de la première main ,
Sous le feu même du génie ;
Leur épidémique harmonie ,
De proche en proche s'abaissant
Sur le quartier, sur le passant,
Vous fait bâiller la compagnie ,
Et du symphoniste argentin
Doublant le rôle et la couronne ,
Unit, dans son brillant destin,
244 ÉPITRE
Au don d'ennuyer en personne
L'art d'ennuyer dans le lointain.
Je ne sais trop si je m'explique:
Au reste, si ces traits galants
Présentent mal de la musique
les matineux frères servants ,
Il ne faut que changer l'adresse ;
Vous aurez , presque aux mêmes traits ,
Des amateurs de pire espèce ,
Ces longs liseurs de verselets
D'une pesante gentillesse ,
Ces porteurs d'odes , de couplets ,
De madrigaux et de bouquets
D'une fadeur enchanteresse ,
Tous gens couronnés de leur main ,
D'autant plus mortels au prochain ,
Que, si leur beau feu vous approche ,
Sans dire gare , armés soudain ,
Ils tirent la mort de leur poche.
Non contents d'amuser Paris ,
Leur gloire va gagnant pays
Par la renommée ou le coche ;
Les confidences, les honneurs
De leurs personnelles lectures
Étendant bientôt leurs faveurs
Par la presse, par les voitures ,
A M. DE MONREGARD. 2/j5
Sur nos lointains sèment les fleurs
Avec l'opium des brochures ;
Et leurs guirlandes et leurs fruits >
Portant leur parfum spécifique
Par-delà nos climats séduits ,
Vont faire bâiller l'Amérique.
Je crains leur rôle, et je m'enfuis.
A/M VVVV»WVVVVVVVVVVt/V»^VVVV»/VVVVVVVVVV\VVVVVVVVVVVV WMiWWiWM/'W
REQUÊTE AU ROI.
( Gresset demande , pour un ami , la survivance d'une
lieutenance de Roi. )
D
ans un ennuyeux verbiage
Articulant tout, et nommant
Parme, Prague, Dettingue, et le canon flamand ,
On ne fait point ici l'ordinaire étalage
Des services, des maux, des blessures, de l'âge
Du très-ruiné suppliant ;
Ses titres les plus sûrs sont dans la bienfaisance
De ce génie heureux, ce ministre estimé,
Né pour faire aimer la puissance
Du monarque vainqueur dont il veut être aimé.
Quel bienfait briguons-nous ? quel est notre espérance ?
Est-ce quelqu'un de ces objets
De fortune ou de confiance
Où se portent tous les projets
Des vieux gendarmes de la France ,
Et dont tant de majors d'éternelle présence
Composent leurs pesants placets
Et les ennuis de l'audience ?
REQUÊTE AU ROI. 2^7
Non, ce n'est point en vérité
Un emploi de celte excellence
Qui par nous est sollicité ;
C'est un poste (on l'avoue en toute humilité)
A qui personne ici ne pense ;
Un vieux donjon, un roc, un antre inhabité ,
Sans demandeurs, sans concurrence ,
Sans arsenal , sans conséquence ,
Sans canons, et sans vanité ;
C'est la supériorité
D'une maigre communauté
D'invalides presque en enfance ,
Qui montent la garde, je pense ,
Reaucoup moins pour la sûreté
D'une place où la paix, le sommeil, le silence,
Résident à couvert de toute hostilité ,
Que pour épouvanter par les sons lamentables
D'un tambour enroué de toute éternité
Les chats-huants voisins de ces lieux incroyables ,
Ou pour bannir des vieux ormeaux ,
Abri de leur gazette et de leur triste vie,
Les corneilles et les corbeaux
Qui pourraient quelque jour manger la compagnie,
Et se méprendre à l'air, à la mine flétrie
De ces cadavres de héros ;
Enfin , pour en parler avec plus d'évidence ,
a48 REQUÊTE
Et non moins de prolixité ,
C'est la très-mince lieutenance
D'un fort d'assez peu d'importance ,
Qui ne sera jamais bloqué,
Mais dont le grenadier qui s'offre à sa défense
Rendrait bon compte un jour si , contre l'apparence,
Il pouvait se voir attaqué
Sur cette chétive éminence.
Encor voulons-nous moins que cette jouissance
Par ce mémoire présenté ;
Ce n'est pour le moment qu'un titre sans séance ,
Un bien qui n'aura d'existence,
D'actuelle réalité ,
Que dans notre reconnaissance ,
Jusqu'à l'instant qu'il plaise au maître souverain
De rappeler à lui l'ame du châtelain
Dont nous briguons la survivance.
Mais comme ce vieux paladin ,
Quoique goutteux , octogénaire ,
S'aime beaucoup dans ce bas hémisphère ,
Et n'aima jamais son prochain ,
Que sait-on , hélas ! le vieux rêtre ,
Très-choyé , très-soigneux des restes de son être ,
Éternel dans ses bastions ,
Empaqueté , fourré , le nez sur ses tiso&s ,
Entre son major et son prêtre,
AU ROI. ît4<)
Ses histoires de garnisons ,
Et ses pipes et ses marrons »
Hélas ! enterrera peut-être
Celui pour qui nous demandons.
Dieu lui fasse tout autre grâce ,
Si dans ce jour nous obtenons
Un coadjutcur de sa place !
Et quand il aura tout conté
Sur Hochstet et sur Ramillies ,
Comment on eût mieux fait , ce qu'on eût emporté
De gloire , d'immortalité ,
Et de moustaches ennemies ,
S'il avait été consulté ;
Quand il aura bien exalté
Les antiques chevaleries ,
Des maréchaux défunts dépeint les effigies ,
La perruque et l'austérité >
Bien rabâché , bien regretté ,
Ses campagnes et ses orgies 9
Des sièges où peut-être il n'a jamais été,
Des belles dont sans doute il n'a jamais tâté ,
Enfin quand le bon homme aura bien répété
Les ennuyeuses litanies
Du temps passé 9 seul temps par lui toujours vanté;
Après qu'il aura joint à cette kyrielle
Ce que dans sa baraque il compte faire un jour,
3a
25o REQUÊTE
Ses projets assez longs pour la vie éternelle ,
Les mémoires qu'il doit présenter à la cour,
Et qu'à son ordinaire il aura dit sans cesse,
« Ma courtine , mon lenaillon ,
Mon pont-levis, ma forteresse,
Mon aumônier , ma garnison ,
Le roi mon maître , mon canon ; »
Tout cela dit et fait , et deux ans qu'on lui laisse ,
Par bienséance ou par tendresse ,
Dieu veuille rappeler dans l'éternel dortoir
Le peu d'esprit qu'il peut lui voir ,
Et, moitié marmotant sa courte patenôtre
Moitié sur sa goutte jurant,
Nous Tendormir chrétiennement,
Et le clore hermétiquement
Pour son bonheur et pour le nôtre !
Si la rage du bruit et d'un frivole honneur,
Chimère des vivants, dans les demeures sombres
Tient aussi des vieux preux les sérieuses ombres ,
Il peut être assuré que son cher successeur ,
Plus jaloux qu'un parent d'orner ses funérailles ,
Lui fera dresser de grand cœur
Toute la pompe des batailles ;
Que pour mieux décorer son convoi , son tombeau f
On empruntera de la ville
Ce qui peut manquer au château ,
AU ROI. a5 1
Prêtres , soldats , poudre , bedeau ,
Et tout le funèbre ustensile ;
Que vers son dernier domicile
Toutes les croix de Saint- Louis
Qui végètent dans le pays
L'accompagneront à la file ;
Que tous les vieux fusils ce jour-là sortiront
De leur rouille et de leur poussière ,
Et , s'ils le peuvent , tireront
Pour annoncer au loin sa marche funéraire ,
Que son large écusson , sa croix , son cimeterre ,
Le catafalque honoreront ;
Et qu'enfin au sein de la terre
Ses reliques ne descendront
Qu'avec les honneurs de la guerre.
l/\^VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVI/VVVVVVVV%X^CVVVV^
FRAGMENT * DE LEPITRE
INTITULÉE
LE CHARTREUX,
Au sujet d'une femme qu'il avait connue.
J e me rappelle avec transport
Les lieux et l'instant où le sort
M'offrit cette nymphe chérie
Dont un regard porta la vie
Dans un cœur qu'habitait la mort.
Félicité trop peu durable !
Il passa, ce songe enchanteur;
Et je n'aperçus le bonheur
Que pour être plus misérable.
La paix de ce morne séjour
* Ce fragment est tiré du rapport de Tixstitut sui Ici
Manoschits de Ghesset, du 28 germinal an |.
LE CHARTREUX. u53
Ne peut apaiser ma blessure ;
Pour jamais je sens que l'Amour
Habitera ma sépulture.
En vain tout offre dans ce lieu
De la mort l'affreuse livrée ;
D'épines, de croix entourée,
La mort n'écarte point ce dieu :
Par lui mon antre funéraire
Brille des plus vives couleurs ;
Et ses mains répandent des fleurs
Sur les cilices et la haire.
Déjà le bruit lugubre et lent
De l'airain aux accents funèbres
Me dérobe à l'enchantement,
Et m'appelle dans les ténèbres ;
Déjà dans un silence affreux ,
Sous un long cloître ténébreux ,
Que terminent des lampes sombres ,
Je vois errer les pâles ombres
Des solitaires de ces lieux.
A travers leur dehors sauvage
Ces lentes victimes du temps,
254 LE CHARTREUX.
Ces fontômes, ces pénitents ,
Dans un éternel esclavage
Me semblent libres et contents
Sous le poids des fers et de l'âge.
Contents! Hélas! ils n'ont point vu....
O Dieu ! si de mon immortelle
Un regard leur était connu ,
Verraient-ils un bonheur loin d'elle ?
Mais vous que nos déserts épais ,
Nos tombeaux, notre nuit profonde ,
N'entourent point de leurs cyprès ;
Vous, heureux habitants du monde,
Qui vivez, qui voyez ses traits ,
Pouvez-vous la quitter jamais?
Pour elle votre ame ravie
N'a-t-elle pas trop peu de temps
De tout l'espace de vos ans ?
Je voudrais de toute ma yie
Acheter un de vos instants !
Contraint de dévorer mes peines
Parmi le silence et l'effroi
LE CHARTREUX. ?.55
De ces retraites souterraines ,
Toujours seul, toujours avec moi,
Exclus de l'asile ordinaire
Que la nature ouvre au malheur ,
Je suis privé, dans ma misère,
De la consolante douceur ,
De pouvoir répandre mon cœur
Dans l'urne sensible et sincère
D'un fidèle dépositaire
De mon éternelle douleur.
Rien n'offre en ce monde sauvage
Ni soulagement ni pitié ;
Et , pour en achever l'image ,
On n'y connaît point l'amitié.
Si quelquefois moins égarée
La raison me luit un instant ,
Et me dit qu'un travail constant
Trompera l'immense durée
Du temps qui fuit si lentement
Pour une ame désespérée ;
Plus forte que tous mes projets ,
Bientôt une image adorée
Se fait voir dans tous les objets.
De mes crayons, de mon ciseau
Elle est le guide et le modèle ;
a56 LE CHARTREUX.
Sur le tour un essai nouveau
Chaque jour lui promet mon zèle.
Si je cultive , dès l'aurore ,
Ces jasmins , ces myrtes , ces fleurs ,
C'est pour offrir l'encens de Flore
Et les plus brillantes couleurs
A l'immortelle que j'adore.
Quand cette vigne dont mes mains
Guident la sève vagabonde
Répond au soin qui la féconde
Et se couronne de raisins :
Croissez , leur dis-je avec tendresse ,
Fruits heureux , embellissez-vous ;
Que sur vous l'automne s'empresse
Et vous livre au sort le plus doux!
Défendus par ma vigilance
De mille insectes renaissants,
Garantis de la violence
Et du sagittaire et des vents ,
Dans votre fraîcheur la plus pure ,
Au sein des hivers dévorants ,
Vous irez porter mon encens
Et l'hommage de la nature
A la déesse du printemps.
LE CHARTREUX. 257
Ces dons de l'amour et des arts ,
Présentés sous le nom du zèle ,
Seront offerts à ses regards.
Dieux ! ils seront touchés par elle !
Avant que de m'en détacher ,
Que des pleurs , des baisers de flamme ,
Fassent passer toute mon ame
Dans ces dons qu'elle doit toucher î
33
»/WV»'VWt/WVWVWWV»/VWl/l'WWWVWV WVl'VM'WVl VWVtA/WVWW WVVVIfV
VERS
SUR
LA TRAGÉDIE D'ALZIRE.
Q
'uelqties ombres, quelques défauts
Ne déparent point une belle :
Trois fois j'ai vu la Voltaire nouvelle ,
Et trois fois j'ai trouvé des agréments nouveaux.
Aux règles, me dit-on, la pièce est peu fidèle.
Si mon esprit contre elle a des objections ,
Mon cœur a des larmes pour elle :
Les pleurs décident mieux que les réflexions.
Le goût , par-tout divers , marche sans règle sûre ;
Le sentiment ne va point au hasard :
On s'attendrit sans imposture ;
Le suffrage de la nature
L'emporte sur celui de l'art.
Oui , préférant à la règle sévère
L'enchantement d'un délire divin ,
En dépit du Zoïle et du censeur austère ,
Je compterai toujours sur un plaisir certain ,
Quand on réunira les muses de Voltaire
Et les grâces de la Gaussin.
LE MECHANT,
COMÉDIE ,
Représentée, en i?47> Var *es Comédiens ordinaire*
du Roi.
PERSONNAGES.
CLÉON , méchant.
GÉRONTE , frère de Florise.
FLORISE , mère de Chloé.
CHLOÉ.
ARISTE, ami de Géronte.
VALÈRE , amant de Chloé.
LISETTE, suivante.
FRONTIN , valet de Cléon.
Un laquais.
La seine est à (a campagne , dans un château de
Géronte.
/.,- M.;-/..„,l. J.-t.-V
Allez Monsieur
Vous êtes aomAsi|uoyvous n'ète s plus à craindre
T. M M
LE MECHANT,
COMÉDIE.
l/VI/WWWWl/WW »/VVVVVVVVVVVVVVVVVVVl'VVV»/VVVl/VVVVVVVVVVVVVVVVV\^VVVV
ACTE PREMIER.
SCENE I.
LISETTE, FRONTIN.
FRONTIN.
J. e voilà de bonne heure, et toujours plus jolie.
LISETTE*
Je n'en suis pas plus gaie.
FRONTIN.
Eh ! pourquoi , je te prie ?
LISETTE.
Oh ! pour bien des raisons.
FRONTIN.
Es-tu folle? Comment!
On prépare une noce, une fête....
LISETTE.
Oui vraiment,
îlîa LE MECHANT.
Crois cela ; mais pour moi j'en suis bien convaincue,
Nos affaires vont mal , et la noce est rompue.
FRONT IN.
Pourquoi donc ?
LISETTE.
Oh ! pourquoi ? dans toute la maison
Il règne un air d'aigreur et de division
Qui ne le dit que trop. Au lieu de cette aisance
Qu'établissait ici l'entière confiance ,
On se boude , on s'évite , on bâille , on parle bas ;
Et je crains que demain on ne se parle pas.
Va , la noce est bien loin , et j'en sais trop la cause :
Ton maître sourdement...
FRONTIN.
Lui ! bien loin qu'il s'oppose
Au choix qui doit unir Valère avec Chloé ,
Je puis te protester qu'il l'a fort appuyé »
Et qu'au bon homme d'oncle il répète sans cesse
Que c'est le seul parti qui convienne à sa nièce.
LISETTE.
S'il s'en mêle, tant pis; car, s'il fait quelque bien,
C'est que , pour faire mal , il lui sert de moyen.
Je sais ce que je sais ; et je ne puis comprendre
Que , connaissant Cléon , tu veuilles le défendre.
Droit , franc comme tu l'es , comment estimes-tu
Un fourbe , un homme faux , déshonoré , perdu ,
Qui nuit à tout le monde , et croit tout légitime ?
ACTE I , SCÈNE I. afl J
FRONT IN.
Oh ! quand on est fripon , je rabats de l'estime.
Mais autant qu'on peut voir, et que je m'y connais,
Mon maître est honnête homme, à quelque chose près.
La première vertu qu'en lui je considère ,
C'est qu'il est libéral; excellent caractère !
Un maître, avec cela, n'a jamais de défaut;
Et de sa probité c'est tout ce qu'il me faut.
Il me donne beaucoup, outre de fort bons gages.
LISETTE.
Il faut, puisqu'il te fait de si grands avantages,
Que de ton savoir faire il ait souvent besoin.
Mais tiens , parle-moi vrai , nous sommes sans témoin :
Cette chanson qui fit une si belle histoire....
FRONTIN.
Je ne me pique pas d'avoir de la mémoire.
Les rapports font toujours plus de mal que de bien ;
Et de tout le passé je ne sais jamais rien.
LISETTE.
Cette méthode est bonne, et j'en veux faire usage.
Adieu, monsieur Frontin.
FRONTIN.
Quel est donc ce langage ?
Mais Lisette , un moment.
LISETTE.
Je n'ai que faire ici.
264 l'E MÉCHANT.
FRONTIN.
As-tu donc oublié, pour me traiter ainsi ,
Que je t'aime toujours, et que tu dois m'en croire ?
LISETTE.
Je ne me pique pas d'avoir de la mémoire.
FRONTIN.
Mais que veux-tu ?
LISETTE.
Je veux que, sans autre façon ,
Si tu veux m'épouser, tu laisses là Cléon.
FRONTiN.
Oh ! le quitter ainsi c'est de l'ingratitude ;
Et puis, d'ailleurs, je suis animal d'habitude.
Où trouverai-je mieux ?
LISETTE.
Ce n'est pas l'embarras.
Si , malgré ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas ,
La noce en question parvenait à se faire ,
Je pourrais, par Chloé, te placer chez Valère.
Mais à propos de lui, j'apprends avec douleur
Qu'il connaît fort ton maître, et c'est un grand malheur.
Valère, à ce qu'on dit, est aimable , sincère,
Plein d'honneur, annonçant le meilleur caractère :
Mais, séduit par l'esprit et la fatuité ,
Croyant qu'on réussit par la méchanceté ,
Il a choisi, dit-on, Cléon pour son modèle ;
ACTE I, SCÈNE I. *G5
Il est son complaisant, son copiste fidèle....
FRONTIN.
Mais tu fais des malheurs et des monstres de tout.
Mon maître a de l'esprit , des lumières , du goût ,
L'air et le ton du monde ; et le bien qu'il peut faire
Est au-dessus du mal que tu crains pour Valère.
LISETTE.
Si pourtant il ressemble à ce qu'on dit de lui ,
Il changera de guide. Il arrive aujourd'hui :
Tu verras; les méchans nous apprennent à l'être :
Par d'autres, ou par moi, je lui peindrai ton maître.
Au reste , arrange-toi , fais tes réflexions :
Je t'ai dit ma pensée et mes conditions :
J'attends une réponse et positive et prompte.
Quelqu'un vient, laisse-moi. . Je crois que c'est Géronte.
Comment ! il parle seul !
SCÈNE IL
GÉRONTE, LISETTE.
géronte, sans voir Lisette.
Ma foi, je tiendrai bon-
Quand on est bien instruit, bien sûr d'avoir raison ,
Il ne faut pas céder. Elle suit son caprice :
Mais moi, je veux la paix» le bien et la justice :
Valère aura Chloé.
54
ïiGG LE MÉCHANT.
LISETTE.
Quoi! sérieusement t>
GÉRONTE.
Comment ! tu m'écoutais ?
LISETTE.
Tout naturellement.
Mais n'est-ce point un rêve, une plaisanterie ?
Comment, monsieur I j'aurais, une fois en ma vie,
Le plaisir de vous voir, en dépit des jaloux ,
De votre sentiment, et d'un avis à vous ?
GERONTE.
Qui m'en empêcherait ? Je tiendrai ma promesse ;
Sans l'avis de ma sœur, je marîrai ma nièce.
C'est sa fille, il est vrai; mais les biens sont à moi :
Je suis le maître enfin. Je te jure ma foi
Que la donation que je suis prêt à faire
N'aura lieu pour Chloé qu'en épousant Valère :
Voilà mon dernier mot.
LISETTE.
Voilà parler, cela !
GÉUONTE.
Il n'est point de parti meilleur que celui-là.
LISETTE.
Assurément
GÉRONTE.
C'était pour traiter cette affaire ,
ACTE I, SCÈNE II. a(i7
Qu'Ariste vint ici la semaine dernière.
La mère de Valère, entre tous ses amis ,
Ne pouvait mieux choisir pour proposer son fils.
Ariste est honnête homme, intelligent et sage:
L'amitié qui nous lie est, ma foi, de notre âge.
Il est parti muni de mon consentement,
Et l'affaire sera finie incessamment ;
Je n'écouterai plus aucun avis contraire.
Pour la conclusion l'on n'attend que Valère :
Il a dû revenir de Paris ces jours-ci ;
Et ce soir au plus tard je les attends ici.
LISETTE.
Fort bien.
GERONTE.
Toujours plaider m'ennuie et me ruine:
Des terres du futur cette terre est voisine;
Et , confondant nos droits, je finis des procès
Qui, sans cette union, ne finiraient jamais.
LISETTE.
Rien n'est plus convenable.
GÉRONTE.
Et puis d'ailleurs, ma nièce
Ne me dédira point, je Offois, de ma promesse ,
Ni Yalère non plus. Avant nos différends ,
Us se voyaient beaucoup, n'étant encor qu'enfants ;
Ils s'aimaient; et souvent cet instinct de l'enfance
268 LE MECHANT.
Devient un sentiment quand la raison commence.
Depuis près de six ans qu'il demeure à Paris ,
Ils ne se sont pas vus : mais je serais surpris
Si , par ses agréments et son bon caractère ,
Chloé ne retrouvait tout le goût de Valère.
LISETTE.
Cela n'est pas douteux.
GERONTE.
Encore une raison.
Pour finir : j'aime fort ma terre , ma maison ;
leur embellissement fît toujours mon étude.
On n'est pas immortel : j'ai quelque inquiétude
Sur ce qu'après ma mort tout ceci deviendra ;
Je voudrais mettre au fait celui qui me suivra ,
lui laisser mes projets. J'ai vu naître Valère :
J'aurai, pour le former, l'autorité d'un père.
LISETTE.
Rien de mieux : mais...
GÉRONTE.
Quoi , mais ? J'aime qu'on parle net.
LISETTE.
Tout cela serait beau : mais cela n'est pas fait.
GÉRONTE.
Eh ! pourquoi donc ?
LISETTE.
Pourquoi ? pour une bagatelle
ACTE I, SCÈNE IL 2%
Qui fera tout manquer. Madame y consent-elle ?
Si j'ai bien entendu , ce n'est pas son avis.
GERONTE.
Qu'importe ? ses conseils ne seront pas suivis.
LISETTE.
Ah ! vous êlcs bien fort , mais c'est loin de Florise.
Au fond, elle vous mène, en vous semblant soumise:
Et , par malheur pour vous et toute la maison ,
Elle n'a pour conseil que ce monsieur Cléon ,
Un mauvais cœur, un traître, enfin un homme horrible?
Et pour qui votre goût m'est incompréhensible.
ceronte.
Ah ! te voilà toujours ! On ne sait pas pourquoi
Il te déplaît si fort.
LISETTE.
Oh ! je le sais bien , moi.
Ma maîtresse autrefois me traitait à merveille ,
Et ne peut me souffrir depuis qu'il la conseille.
Il croit que de ses tours je ne soupçonne rien ;
Je ne suis point ingrate, et je lui rendrai bien....
Je vous l'ai déjà dit , vous n'en voulez rien croire ,
C'est l'esprit le plus faux , et l'ame la plus noire ;
Et je ne vois que trop que ce qu'on m'en a dit....
GÉRONTE.
Toujours la calomnie en veut aux gens d'esprit.
Quoi donc ! parce qu'il sait saisir le ridicule ,
27o LE MECHANT.
Et qu'il dit tout le mal qu'un flatteur dissimule,
On le prétend méchant ! C'est qu'il est naturel :
Au fond , c'est un bon cœur , un homme essentiel.
LISETTE.
Mais je ne parle pas seulement de son style.
S'il n'avait de mauvais que le fiel qu'il distille ,
Ce serait peu de chose , et tous les médisants
Ne nuisent pas beaucoup chez les honnêtes gens.
Je parle de ce goût de troubler , de détruire ,
Du talent de brouiller , et du plaisir de nuire :
Semer l'aigreur , la haine et la division ,
Faire du mal enfin , voilà votre Cléon :
Voilà le beau portrait qu'on m'a fait de son ame
Dans le dernier voyage où j'ai suivi madame.
Dans votre terre ici fixé depuis long-temps ,
Vous ignorez Paris et ce qu'on dit des gens.
Moi, le voyant là-bas s'établir chez Florise,
Ht lui trouvant un ton suspect à ma franchise ,
Je m'informai de l'homme ; et ce qu'on m'en a dit
Est le tableau parfait du plus méchant esprit;
C'est un enchaînement de tours, d'horreurs secrètes,
De gens qu'il a brouillés, de noirceurs qu'il a faites ,
Enfin , un caractère effroyable , odieux.
gérokte.
Fables que tout cela , propos des envieux.
3e le connais, je l'aime, et je lui rends justice.
ACTE I, SCÈNE II. a7i
Chez moi , j'aime qu'on rie , et qu'on me divertisse ;
Il y réussit mieux que tout ce que je voi :
D'ailleurs , il est toujours de même avis que moi ;
Preuve que nos esprits étaient faits l'un pour l'autre,
Et qu'une sympathie , un goût comme le nôtre ,
Sont pour durer toujours. Et puis , j'aime ma sœur ;
Et quiconque lui plaît convient à mon humeur :
Elle n'amène ici que bonne compagnie ;
Et , grâce à ses amis , jamais je ne m'ennuie.
Quoi ! si Cléon était un homme décrié ,
L'aurais-je ici reçu ? L'aurait-elle prié ?
Mais quand il serait tel qu'on te l'a voulu peindre,
Faux, dangereux, méchant; moi, qu'en aurais-je à craindre?
Isolé dans mes bois , loin des sociétés ,
Que me font les discours et les méchancetés ?
LISETTE.
Je ne jurerais pas qu'en attendant pratique
Il ne divisât tout dans votre domestique.
Madame me paraît déjà d'un autre avis
Sur l'établissement que vous avez promis,
Et d'une Mais enfin je me serai méprise;
Vous en êtes content ; madame en est éprise.
Je croirais même assez....
GÉRONTE.
Quoi ? qu'elle aime Cléon ?
LISETTE.
C'est vous qui l'avez dit , et c'est avec raison
272 LE MÉCHANT.
Que je le pense , moi ; j'en ai la preuve sûre.
Si vous me permettez de parler sans figure ,
J'ai déjà vu madame avoir quelques amants;
Elle en a toujours pris l'humeur, les sentiments,
Le différent esprit. Tour -à-tour je l'ai vue
Ou folle, ou de bon sens, sauvage, ou répandue;
Six mois dans la morale, et six dans les romans,
tëelon l'amant du jour et la couleur du temps;
Ne pensant, ne voulant, n'étant rien d'elle-même,
Et n'ayant d'ame enfin que par celui qu'elle aime.
Or, comme je la vois, de bonne qu'elle était
N'avoir qu'un ton méchant, ton qu'elle détestait,
Je conclus que Cléon est assez bien chez elle.
Autre conclusion tout aussi naturelle :
Elle en prendra conseil; vous en croirez le sien
Pour notre mariage, et nous ne tenons rien.
CÉRONTE.
Ah! je voudrais le voir! Corbleu ! tu vas connaître
Si je ne suis qu'un sot, ou si je suis le maître.
J'en vais dire deux mots à ma très-chère sœur,
Et la faire expliquer. J'ai déjà sur le cœur
Qu'elle s'est peu prêtée à bien traiter Ariste;
Tu m'y fais réfléchir : outre un accueil fort triste,
Elle m'avait tout l'air de se moquer de lui ;
Et ne lui répondait qu'avec un ton d'ennui.
Oh! par exemple, ici tu ne peux pas me dire
ACTE I, SCÈNE II. 3;3
Que Cléon ait montré le moindre goût de nuire,
Ni de choquer Ariste, ou de contrarier
Un projet dont ma sœur paraissait s'ennuyer,
Car il ne disait mot.
LISETTE.
Non , mais à la sourdine,
Quand Ariste parlait, Cléon faisait la mine ;
Il animait madame en l'approuvant tout bas :
Son air, des demi-mots que vous n'entendiez pas,
Certain ricanement, un silence perfide;
Voilà comme il parlait, et tout cela décide.
Vraiment il n'ira pas se montrer tel qu'il est
Vous présent : il entend trop bien son intérêt;
Il se sert de Florise , et sait se satisfaire
Du mal qu'il ne fait point, par le mal qu'il fait faire.
Enfin , à me prêcher vous perdez votre temps :
Je ne l'aimerai pas, j'abhore les méchants :
Leur esprit me déplaît comme leur caractère.
Et les bons cœurs ont seuls le talent de me plaire.
Vous, monsieur, par exemple, à parler sans façon,
Je vous aime; pourquoi? c'est que vous êtes bon.
céronte.
Moi ! je ne suis pas bon. Et c'est une sottise
Que pour un compliment...
LISETTE.
Oui, bonté c'est bêtise,
35
2?4 M MÉCHANT.
Selon ce beau docteur : mais vous en reviendrez.
En attendant, en vain vous vous en défendrez,
Vous n'êtes pas méchant, et vous ne pouvez l'être.
Quelquefois, je le sais, vous voulez le paraître;
Vous êtes, comme un autre, emporté, violent,
Et vous vous fâchez même assez honnêtement :
Mais au fond la bonté fait votre caractère ,
Vous aimez qu'on vous aime, et je vous en révère,
GERONTE.
Ma sœur vient : tu vas voir si j'ai tant de douceur,
Et si je suis si bon.
LISETTE.
Voyons.
SCÈNE III.
FLORISE, GÉRONTE, LISETTE.
géronte , d'un ton brusque.
Bon jour, ma sœur.
FLORISE.
Ah dieux! parlez plus bas, mon frère, je vous prie.
GÉRONTE.
Eh! pourquoi, s'il vous plaît ?
FLORISE.
Je suis anéantie :
Je n'ai pas fermé l'œil; et vous criez si fort.,.
ACTE I, SCÈNE III. 2;5
géronte, if as à Lisette.
Lisette , elle est malade.
LISETTE.
Et vous, vous êtes mort.
Voilà donc ce courage ?
FLORISE.
Allez savoir, Lisette,
Si Ton peut voir Cléon.... Faut-il que je répète?
SCÈNE IV.
FLORISE, GÉRONTE.
FLORTSE.
Je ne sais ce que j'ai , tout m'excède aujourd'hui :
Aussi c'est vous... hier...
GERONTE.
Quoi donc?
FLORISE.
Oui, tout l'ennui
Que vous m'avez causé sur ce beau mariage
Dont je ne vois pas bien l'important avantage ,
Tous vos propos sans fin m'ont occupé l'esprit,
Au point que j'ai passé la plus mauvaise nuit.
GÉRONTE.
Mais, ma sœur, ce parti....
3;6 LE MÉCHANT.
FL0R1SE.
Finissons là, de grâce:
Allez-vous m'en parler? je vous cède la place.
GÉRONTE.
Un moment : je ne veux...
florise.
Tenez, j'ai de l'humeur,
Et je vous répondrais peut-être avec aigreur.
Vous savez que je n'ai de désirs que les vôtres :
Mais, s'il faut quelquefois prendre l'avis des autres ,
3e crois que c'est surtout dans cette occasion.
Eh bien, sur cette affaire entretenez Cléon :
C'est un ami sensé, qui voit bien, qui vous aime.
S'il approuve ce choix, j'y souscrirai moi-même.
Mais je ne pense pas, à parler sans détours,
Qu'il soit de votre avis, comme il en est toujours.
D'ailleurs , qui vous a fait hâter cette promesse ?
Tout bien considéré, je ne vois rien qui presse.
Oh ! mais, me dites-vous , on vous chicanera ;
Ce seront des procès ! Eh bien , on plaidera.
Faut-il qu'un intérêt d'argent, une misère,
Nous fasse ainsi brusquer une importante affaire ?
Cessez de m'en parler , cela m'excède.
GÉRONTE.
Moi!
Je ne dis rien , c'est vous...
ACTE I, SCENE IY. a77
FLORISE.
Belle alliance !
CÉRONTE.
Eh! quoi...
FLORISE.
La mère de Valèreest maussade, ennuyeuse,
Sans usage du monde , une femme odieuse :
Que voulez-vous qu'on dise à de pareils oisons?
GÉRONTE.
C'est une femme simple et sans prétentions ,
Qui, veillant sur ses biens....
FLORISE.
La belle emplette encore
Que ce Valère ! un fat qui s'aime, qui s'adore.
GÉRONTE.
L'agrément de cet âge en couvre les défauts;
Eh ! qui donc n'est pas fat? tout l'est, jusques aux sots.
Mais le temps remédie aux torts de la jeunesse.
FLORISE.
Non : il peut rester fat; n'en voit-on pas sans cesse
Qui jusqu'à cinquante ans gardent l'air éventé *
Et sont les vétérans de la fatuité?
GÉRONTE,
Laissons cela. Cléon sera donc notre arbitre.
Je veux vous demander sur un autre chapitre
Un peu de complaisance; et j'espère, ma sœur..»
2?S LE MECHANT.
FLORISE.
Ah ! vous savez trop bien tous vos droits sur mon cœur.
GERONTE.
Ariste doit ici....
FLORISE.
Votre Ariste m'assomme ;
C'est, jevousl'avoûrai, le plus plat honnête homme...
GÉRONTE.
Ne vous voilà-t-il pas? J'aime tous vos amis;
Tous ceux que vous voulez , vous les voyez admis :
Et moi je n'en ai qu'un, que j'aime pour mon compte ;
Et vous le détestez : oh ! cela me démonte.
Vous l'avez accablé, contredit, abruti;
Croyez-vous qu'il soit sourd, et qu'il n'ait rien senti ,
Quoiqu'il n'ait rien marqué? Vous autres, fortes têtes,
Vous voilà! vous prenez tous les gens pour des bêtes;
Et ne ménageant rien....
FLORISE.
Eh mais ! tant pis pour lui ,
S'il s'en est offensé; c'est aussi trop d'ennui,
S'il faut, à chaque mot, voir comme on peut le prendre.
Je dis ce qui me vient , et l'on peut me le rendre;
Le ridicule est fait pour notre amusement,
Et la plaisanterie est libre.
GÉRONTE.
Mais vraiment,
ACTE I, SCÈNE IV. 279
Je sais bien , comme vous, qu'il faut un peu médire :
Mais en face des gens il est trop fort d'en rire.
Pour conserver vos droits, je veux bien vous laisser
Tous ces lourds campagnards que je voudrais chasser
Quand ils viennent : raillez leurs façons, leur langage ,
Et tout l'arrière-ban de notre voisinage,
Mais grâce, je vous prie, et plus d'attention
Pour Ariste. Il revient. Faites réflexion
Qu'il me croira, s'il est traité de même sorte,
Un maître à qui bientôt on fermera sa porte :
Je ne crois pas avoir cet air-là, Dieu merci.
Enfin , si vous m'aimez, traitez bien mon ami.
TLORISE.
Par malheur je n'ai point l'art de me contrefaire.
Il vient pour un sujet qui ne saurait me plaire,
Et je le marquerais indubitablement ;
Je ne sortirai pas de mon appartement..
GERON'A'E.
Ce serait une scène.
FLORISE.
Eh non ! je ferai dire
Que je suis malade.
GERONTE.
Oh ! toujours me contredire !
TLORISE.
Mais, marier Chloé! mon frère, y pensez-vous?
28o LE MÉCHANT.
Elle est si peu formée, et si sotte, entre nous. ...
géronte.
Je ne vois pas cela. Je lui trouve , au contraire ,
De l'esprit naturel , un fort bon caractère ;
Ce qu'elle est devant vous ne vient que d'embarras.
On imaginerait que vous ne l'aimez pas
A vous la voir traiter avec tant de rudesse.
Loin de l'encourager , vous l'effrayez sans cesse ;
Et vous l'abrutissez dès que vous lui parlez.
Sa figure est fort bien d'ailleurs.
FLORISE.
Si vous voulez.
Mais c'est un air si gauche, une maussaderie....
géronte élève la voix, apercevant Lisette.
Tout comme il vous plaira. Finissons , je vous prie.
Puisque je l'ai promis , je veux bien voir Cléon ,
Parce que je suis sûr de sa décision.
Mais quoi qu'on puisse dire , il faut ce mariage ;
Il n'est point pour Chloé d'arrangement plus sage :
Feu son père , on le sait , a mangé tout son bien ;
Le vôtre est médiocre , elle n'a que le mien :
Et quand je donne tout , c'est bien la moindre chose
Qu'on daigne se prêter à ce que je propose.
( II sort. )
FLORISE.
Qu'un sot est difficile à vivre !
Taraîtra-t-il bientôt P
LISETTE.
ACTE I, SCÈNE V. 281
SCÈNE V.
FLORISE, LISETTE.
FLORISE.
En bien , Cléon
Mais oui , si ce n'est non.
FLORISE.
Comment donc ?
LISETTE.
Mais , madame , au ton dont il, s'explique ,
À son air, où Ton voit dans un rire ironique
L'estime de lui-même et le mépris d'autrui,
Comment peut-on savoir ce qu'on tient avec lui?
Jamais ce qu'il vous dit n'est ce qu'il veut vous dire.
Pour moi , j'aime les gens dont l'ame peut se lire,
Qui disent bonnement oui pour oui, non pour non.
FLORISE.
Autant que je puis voir, vous n'aimez pas Cléon.
LISETTE.
Madame, je serai peut-être trop sincère :
Mais il a pleinement le don de me déplaire.
On lui croit de l'esprit, vous dites qu'il en a:
Moi, je ne voudrais point de tout cet esprit-là,
Quand il serait pour rien. Je n'y vois, je vous jure,
36
282 LE MÉCHANT.
Qu'un style qui n'est pas celui de la droiture ;
Et sous cet air capable, où l'on ne comprend rien ,
S'il cache un honnête homme, il le cache très-bien.
FLORISE.
Tous vos raisonnements ne valent pas la peine
Que j'y réponde : mais, pour calmer cette haine,
Disposez pour Paris tout votre arrangement :
Vous y suivrez Chloé; je l'envoie au couvent.
Dites-lui de ma part....
LISETTE.
Voici mademoiselle :
Vous-même apprenez-lui cette belle nouvelle.
floiuse , a Choit , qui lui baise ta main.
Vous êtes aujourd'hui coiffée à faire horreur.
( EtU sort. )
SCÈNE VI.
CHLOÉ, LISETTE.
CHLOÉ.
Quoi! suis-je donc si mal?
LISETTE.
Bon ! c'est une douceur
Qu'on vous dit en passant, par humeur, par envie ;
Le tout pour vous punir d'oser être jolie :
N'importe; là-dessus allez votre chemin.
ACTE I, SCÈNE VI. a83
CHLOÉ.
Du chagrin qui me suit quand verrai-je la fin?
Je cherche à mériter l'amitié de ma mère;
Je veux la contenter, je fais tout pour lui plaire;
Je me sacrifîrais : et tout ce que je fais
De son aversion augmente les effets l
Je suis bien malheureuse !
LISETTE.
Ah ! quittez ce langage,
Les lamentations ne sont d'aucun usage :
Il faut de la vigueur : nous en viendrons à bout
Si vous me secondez. Vous ne savez pas tout.
CHLOÉ.
Est-il quelque malheur au-delà de ma peine?
LISETTE.
D'abord, parlez-moi vrai, sans que rien vous retienne.
Voyons; qu'aimez-vous mieux du cloître ou d'un époux?
CHLOÉ.
A quoi bon ce propos ?
LÏSETTE.
C'est que j'ai près de vous
Des pouvoirs pour les deux. Votre oncle m'a chargée
De vous dire que c'est une affaire arrangée
Que votre mariage : et , d'un autre côté ,
Votre mère m'a dit , avec même clarté ,
De vous notifier qu'il fallait sans remise
284 LE MÉCHANT.
Partir pour le couvent : jugez de ma surprise.
CHLOÉ.
Ma mère est la maîtresse , il lui faut obéir ;
Puisse-t-elle , à ce prix , cesser de me haïr !
LISETTE.
Doucement, s'il vous plaît, l'affaire n'est pas faite»
Et ma décision n'est pas pour la retraite :
Je ne suis point d'humeur d'aller périr d'ennui.
Frontin veut m'épouser , et j'ai du goût pour lui :
Je ne souffrirai point l'exil qu'on nous ordonne.
Mais vous, n'aimez-vous plus Valère, qu'on vous donne?
CHLOÉ.
Tu le vois bien , Lisette , il n'y faut plus songer.
D'ailleurs, long-temps absent, Valère a pu changer :
La dissipation , l'ivresse de son âge ,
Une ville où tout plaît, un monde où tout engage,
Tant d'objets séduisants , tant de divers plaisirs ,
Ont loin de moi sans doute emporté ses désirs»
Si Valère m'aimait , s'il songeait que je l'aime ,
J'aurais dû quelquefois l'apprendre de lui-même.
Qu'il soit heureux du moins ! pour moi j'obéirai:
Aux ennuis de l'exil mon cœur est préparé ,
Et j'y dois expier le crime involontaire
D'avoir pu mériter la haine de ma mère;
À quoi rêves-tu donc? tu ne m'écoutes pas.
ACTE I, SCÈNE VI. a85
LISETTE.
Fort bien Voilà de quoi nous tirer d'embarras...
Et sûrement Florise
CHLOÉ.
Eh bien ?
LISETTE.
Mademoiselle ,
Soyez tranquille ; allez , fiez-vous à mon zèle ,
Nous verrons , sans pleurer , la fin de tout ceci.
C'est Cléon qui nous perd et brouille tout ici :
Mais , malgré son crédit , je vous donne Valère.
J'imagine un moyen d'éclairer votre mère
Sur le fourbe insolent qui la mène aujourd'hui ;
Et nous la guérirons du goût qu'elle a pour lui :
Vous verrez.
CHLOÉ.
Ne fais rien que ce qu'elle souhaite.
Que ses vœux soient remplis, et je suis satisfaite.
SCÈ1NE Vil.
LISETTE, seule-
Pour faire son bonheur je n'épargnerai rien.
Hélas ! on ne fait plus de cœurs comme le sien.
Fi» HV TREMIE* ACTE.
a86 LE MÉCHANT.
t'W lVMtV^\lVV\tXVVl\VVtXVVt»^^t^»VVVVV\»A.X\VVV\V\\VV'V;VVl/VV\\.\\\V\"lV
ACTE SECOND.
SCENE I.
CLÉON, FRONTIN.
CLÉON.
IJij'est-ce donc que cet air d'ennui, d'impatience?
ïu fais tout de travers, tu gardes le silence !
Je ne t'ai jamais vu de si mauvaise humeur.
FRONTIN.
Chacun a ses chagrins.
CLÉON.
AhJ... tu me fais l'honneur
De me parler enfin ! Je parviendrai peut-être
A voir de quel sujet tes chagrins peuvent naître.
Mais, à propos, Valère ?
TRONTIN.
Un de vos gens viendra
M'avertir en secret, dès qu'il arrivera.
Mais pourrais-je savoir d'où vient tout ce mystère?
Je ne comprends pas trop le projet de Valère :
Pourquoi, lui qu'on attend, qui doit bientôt, dit-on,
ACTE II, SCÈNE I. sB?
Se voir avec Chloè l'enfant de la maison ,
Prétend-il vous parler sans se faire connaître?
CLÉON.
Quand il en sera temps , je le ferai paraître.
FRONTIN.
Je n'y vois pas trop clair : mais le peu que j'y voi
Me paraît mal à vous , et dangereux pour moi.
Je vous ai, comme un sot, obéi sans mot dire;
J'ai réfléchi depuis. Vous m'avez fait écrire
Deux lettres, dont chacune, en honnête maison,
A celui qui l'écrit vaut cent coups de bâton.
CLÉON.
Je te croyais du cœur. Ne crains point d'aventure :
Personne ne connaît ici ton écriture;
Elles arriveront de Paris. Et pourquoi
Veux-tu que le soupçon aille tomber sur toi?
La mère de Valère a sa lettre, sans doute;
Et celle de Géronte?
FRONTIN.
Elle doit être en route :
La poste d'aujourd'hui va l'apporter ici ;
Mais sérieusement tout ce manège-ci
M'alarme, me déplaît, et, ma foi, j'en ai honte.
Y pensez-vous, monsieur? Quoi ! Florise et Géronte
Yous comblent d'amitié, déplaisirs et d'honneurs,
£t vous mandez sur eux quatre pages d'horreurs!
288 LE MÉCHANT.
Valère, d'autre part, vous aime à la folie :
Il n'a d'autre défaut qu'un peu d'étourderie ,
Et , grâce à vous , Géronte en va voir le portrait
Comme d'un libertin et d'un colifichet.
Cela finira mal.
CLÉON.
Oh! tu prends au tragique
Un débat qui pour moi ne sera que comique;
Je me prépare ici de quoi me réjouir,
Et la meilleure scène, et le plus grand plaisir...
J'ai bien voulu pour eux quitter un temps la ville :
Ne point m'en amuser, serait être imbécille;
Un peu de bruit rendra ceci moins ennuyeux,
Et me paîra du temps que je perds avec eux.
Valère à mon projet lui-même contribue :
C'est un de ces enfants dont la folle recrue
Dans les sociétés vient tomber tous les ans,
Et lasse tout le monde, excepté leurs parents.
Croirais-tu que sur moi tout son espoir se fonde?
Le hasard me l'a fait rencontrer dans le monde ;
Ce petit étourdi s'est pris de goût pour moi,
Et me croit son ami, je ne sais pas pourquoi.
Avant que dans ces lieux je vinsse avec Florise ,
J'avais tout arrangé pour qu'il eût Cidalise :
Elle a, pour la plupart, formé nos jeunes gens :
J'ai demandé pour lui quelques mois de son temps,
ACTE II , SCENE I. a8i)
Soit que cette aventure, ou quelque autre Tengage...
Voulant absolument rompre son mariage,
Il m'a vingt fois écrit d'employer tous mes soins
Pour le faire manquer, ou l'éloigner du moins.
Parbleu ! je vous le sers de la bonne manière.
FRONTIN.
Oui, vous voilà chargé d'une très-belle affaire l
CLEON.
Mon projet était bien qu'il se tînt à Paris :
C'est malgré mes conseils qu'il vient en ce pays.
Depuis long-temps, dit-il, il n'a point vu sa mère;
Il compte, en lui parlant , gagner ce qu'il espère.
FRONTIN.
Mais vous, quel intérêt...? Pourquoi vouloir aigrir
Des gens que pour toujours ce nœud doit réunir?
Et pourquoi seconder la bizarre entreprise
D'un jeune écervelé qui fait une sottise ?
CLÉON.
Quand je n'y trouverais que de quoi m' amuser!
Oh! c'est le droit des gens, et je veux en user.
Tout languit , tout est mort sans la tracasserie :
C'est le ressort du monde, et l'ame de la vie.
Bien fou qui là-dessus contraindrait ses désirs !
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs»
Mais un autre intérêt que la plaisanterie
Me détermine encore à cette brouillerie.
37
2yo LE MECHANT.
FP.0NTI3.
Comment donc! à Chloé songeriez -vous aussi?
Florise croit pourtant que vous n'êtes ici
Que pour son compte , au moins. Je pense que sa fille
Lui pèse horriblement, et la voir si gentille
L'afflige ; je lui vois l'air sombre et soucieux
Lorsque vous regardez long-temps Chloé.
CLLON.
Tant mieux.
Elle ne me dit rien de cette jalousie :
Mais j'ai bien remarqué qu'elle en était remplie ,
Et je la laisse aller.
FRONTIN.
C'est-à-dire, à-peu-près,
Que Valère écarté sert à vos intérêts.
Mais je ne comprends pas quel dessein est le vôtre.
Quoi! Florise et Chloé....?
CLÉON.
Moi! ni l'une, ni l'autre.
Je n'agis ni par goût, ni par rivalité.
M'as-tu donc jamais vu dupe d'une beauté?
Je sais trop les défauts, les retours qu'on nous cache.
Toute femme m'amuse, aucune ne m'attache.
Si par hasard aussi je me vois marié,
Je ne m'ennuîrai point pour ma chère moitié :
Aimera qui pourra. Florise, cette folie
ACTE II, SCÈNE I. 29L
Dont je tourne à mon gré l'esprit faux et frivole,
Qui, malgré l'âge, encore a des prétentions,
Et me croit transporté de ses perfections,
Florise pense à moi. C'est pour notre avantage
Qu'elle veut de Chloé rompre le mariage,
Vu que l'oncle à la nièce assurant tout son bien ,
S'il venait à mourir,, Florise n'aurait rien.
Le point est d'empêcher qu'il ne se dessaisisse ;
Et je souhaite fort que cela réussisse.
Si nous pouvons parer cette donation ,
Je ne répondrais pas d'une tentation
Sur cet hymen secret dont Florise me presse»
D'un bien considérable elle sera maîtresse,
Et je n'épouserais que sous condition
D'une très-bonne part dans la succession.
D'ailleurs Géronte m'aime : il se peut très-bien faire
Que son choix me regarde en renvoyant Valéry;
Et sur la fille alors arrêtant mon espoir,
Je laisserai la mère à qui voudra l'avoir.
Veut-être tout ceci n'est que vaines chimères.
FRONTIX.
Je le croirais assez.
CLÉON.
Aussi n'y tiens-je guères,
Et je ne m'en fais point un fort grand embarras :
Si rien ne réussit, je ne m'en pendrai pas.
292 LE MÉCHANT.
Je puis avoir Chloé, je puis avoir Florise;
Mais, quand je manquerais l'une et l'autre entreprise ,
J'aurai, chemin faisant, les ayant conseillés,
Le plaisir d'être craint et de les voir brouillés.
FRONTIN.
Fort bien ! Mais si j'osais vous dire en confidence
Où cela va tout droit. . .
CLEON.
Eh bien?
FRONTIN.
En conscience,
Cela vise à nous voir donner notre congé.
Déjà, vous le savez, et j'en suis affligé,
Pour vos maudits plaisirs on nous a pour la vie
Chassés de vingt maisons.
CLÉ ON.
Chassés ! quelle folie !
FRONTIN.
Oh! c'est un mot pour l'autre, et puisqu'il faut choisir,
Point chassés , mais priés de ne plus revenir.
Comment n'aimez-vous pas un commerce plus stable ?
Avec tout votre esprit, et pouvant être aimable,
Ne prétendez-vous donc qu'au triste amusement
De vous faire haïr universellement ?
CLÉON.
Cela m'est fort égal : on me craint, on m'estime;
ACTE II, SCÈNE I. :>0:>
C'est tout ce que ie veux, et je tiens pour maxime
Que la plate amitié, dont on fait tant de cas,
Ne vaut pas les plaisirs des gens qu'on n'aime pas.
Être cité, mêlé dans toutes les querelles,
Les plaintes, les rapports, les histoires nouvelles,
Être craint à la fois et désiré partout,
Voilà ma destinée et mon unique goût.
Quant aux amis, crois-moi, ce vain nom qu'on se donne,
Se prend chez tout le monde et n'est vrai chez personne.
J'en ai mille, et pas un. Veux-tu que limité
Au petit cercle obscur d'une société ,
J'aille m'ensevelir dans quelque coterie ?
Je vais où l'on me plaît, je pars quand on m'ennuie,
Je m'établis ailleurs, me moquant au surplus
D'être haï des gens chez qui je ne vais plus :
C'est ainsi qu'en ce lieu, si la chance varie,
Je compte planter là toute la compagnie.
FKONTIN.
Cela vous plaît à dire, et ne m'arrange pas :
De voir tout l'univers vous pouvez faire cas ;
Mais je suis las, monsieur, de cette vie errante :
Toujours visages neufs, cela m'impatiente.
On ne peut, grâce à vous, conserver un ami;
On est tantôt au Nord, et tantôt au Midi.
Quand je vous crois logé , j'y compte, je me lie
Aux femmes de madame, et je fais leur partie ;
294 LE MECHANT.
J'ose même avancer que je vous fais honneur :
Point du tout, on vous chasse, et votre serviteur.
Je ne puis plus souffrir cette humeur vagabonde,
Et vous ferez tout seul le voyage du monde.
Moi, j'aime ici, j'y reste.
CLEON.
Et quels sont les appas,
L'heureux objet... , ?
FBONTIN.
Parbleu ! ne vous en moquez pas;
Lisette vaut, je crois, la peine qu'on s'arrête;
Et je veux l'épouser.
CLEON.
Tu serais assez bête
Pour te marier, toi ! ton amour, ton dessein ,
N'ont pas le sens commun.
rnoNTiN.
Il faut faire une fin ;
Et ma vocation est d'épouser Lisette.
J'aimais assez MaTton , et Nérine, et Finette ,
Mais quinze jours chacune , ou toutes à la fois;
Mon amour le plus long n'a point passé le mois :
Mais ce n'est plus cela, tout autre amour m'ennuie;
Je suis fou de Lisette, et j'en ai pour la vie.
CLÉON.
Quoi! tu veux te mêler aussi de sentiment?
ACTE II, SCENE I. 2q5
frontin.
Comme un autre.
CLÉON.
Le fat ! Aime moins tristement.
Pasquin, l'Olive, et cent d'amour aussi fidèle,
L'ont aimée avant toi, mais sans se charger d'elle.
Pourquoi veux-tu payer pour tes prédécesseurs ?
Fais de môme; aucun d'eux n'est mort de ses rigueurs.
FRONT1N.
Vous la connaissez mal, c'est une fille sage.
cléon.
Oui, comme elles le sont.
FRONTIN.
Oh ! monsieur, ce langage
Nous brouillera tous deux.
cléon , après un moment de silence.
Eh bien , écoute-moi.
Tu me conviens, je t'aime , et si l'on veut de toi ,
J'emploîrai tous mes soins pour t'unir à Lisette ;
Soit ici, soit ailleurs, c'est une affaire faite.
FRONTIN.
Monsieur, vous m'enchantez.
CLEON.
Ne va point nous trahir.
Vois si VaJère arrive 5 et reviens m'avertir.
296 LE MÉCHANT.
SCÈNE IL
CLÉON , seul.
Frontin est amoureux ; je crains bien qu'il ne cause.
Comment parer le risque où son amour m'expose ?
Mais si je lui donnais quelque commission
Tour Paris...? Oui, vraiment, l'expédient est bon ;
3'aurai seul mon secret , et si par aventure
On sait que les billets sont de son écriture,
Je dirai que de lui je m'étais défié,
Que c'était un coquin, et qu'il est renvoyé.
SCÈNE III.
FLORISE, CLÉON.
FLORISE.
Je vous cherohe par- tout. Ce que prétend mon frère
Est-il vrai? Vous parlez, m'a-t-il dit, pour Yalère.
Changeriez- vous d'avis?
CLÉON.
Comment! vous l'avez cru?
FIORISE.
Mais il en est si plein et si bien convaincu....
CLÉON.
Tant mieux. Malgré cela, soyez persuadée
Que tout ce beau projet ne sera qu'en idée:
ACTE II, SCÈNE III. 297
Vous y pouvez compter, je vous réponds de tout :
En ne paraissant pas contrarier son goût ,
J'en suis beaucoup plus maître; et la bête est si bonne,
Soit dit sans vous fâcher....
FLORISE.
Ah! je vous l'abandonne;
Faites-en les honneurs : je me sens , entre nous ,
Sa sœur on ne peut moins.
CLÉON.
Je pense comme vous :
La parenté m'excède; et ces liens, ces chaînes
De gens dont on partage ou les torts ou les peines,
Tout cela préjugés, misères du vieux temps ;
C'est pour le peuple enfin que sont faits les parents.
Vous avez de l'esprit , et votre fille est sotte ;
Vous avez pour surcroît un frère qui radote;
Eh bien ! c'est leur affaire après tout : selon moi,
Tous ces noms ne sont rien , chacun n'est que pour soi.
FLOlUSE.
Vous avez bien raison ; je vous dois le courage
Qui me soutient contre eux, contre ce mariage.
L'affaire presse au moins , il faut se décider :
Ariste nous arrive, il vient de le mander;
Et, par une façon des galants du vieux style,
Géronte sur la route attend l'autre imbécille;
Il compte voir ce soir les articles signés.
38
2ij8 LE MÉCHANT.
CLEON.
Et ce soir finira tout ce que vous craignez.
Premièrement , sans vous on ne peut rien conclure ;
Il faudra, ce me semble, un peu de signature
De votre part; ainsi tout dépendra de vous.
Refusez de signer, grondez et boudez-nous ;
Car, pour me conserver toute sa confiance,
Je serai contre vous moi-même en sa présence,
Et je me fâcherais s'il en était besoin :
Mais nous remporterons sans prendre tout ce soin.
Il m'est venu d'ailleurs une assez bonne idée,
Et dont, faute de mieux, vous pouvez être aidée...
Mais non ; car ce serait un moyen un peu fort :
J'aime trop à vous voir vivre de bon accord.
FLORISE.
Oh! vous me le direz. Quel scrupule est le vôtre 1
Quoi ! ne pensons-nous pas tout haut l'un devant l'autre?
Vous savez que mon goût tient plus à vous qu'à lui,
ït que vos seuls conseils sont ma règle aujourd'hui.
Vous êtes honnête homme, et je n'ai point à craindre
Que Vous proposiez rien dont je puisse me plaindre.
Ainsi, confiez-moi tout ce qui peut servir
A combattre Géronte , ainsi qu'à nous unir.
CLÉON.
Au fond je n'y vois pas de quoi faire un mystère....
ACTE II , SCENE III. 299
Et c'est ce que de vous mérite votre frère.
Vous m'avez dit, je crois, que jamais sur les biens
On n'avait éclairci ni vos droits ni les siens,
Et que, vous assurant d'avoir son héritage,
Vous aviez au hasard réglé votre partage.
Vous savez à quel point il déteste un procès,
Et qu'il donne Chloé pour acheter la paix :
Cela fait contre lui la plus belle matière.
Des biens à répéter, des partages à faire ;
Vous voyez que voilà de quoi le mettre aux champs
En lui faisant prévoir un procès de dix ans.
S'il va donc s'obstiner , malgré vos répugnances,
A l'établissement qui rompt nos espérances,
Partons d'ici, plaidez; une assignation
Détruira le projet de la donation.
Il ne peut pas souffrir d'être seul; vous partie,
On ne me verra point lui tenir compagnie;
Et quant à vos procès, ou vous les gagnerez,
Ou vous plaiderez tant que vous l'achèverez.
FLORiSE.
Contre les préjugés dont votre ame est exempte
La mienne, par malheur, n'est pas aussi puissante;
Et je vous avoûrai mon imbécillité :
Je n'irais pas sans peine à cette extrémité.
Il m'a toujours aimée, et j'aimais à lui plaire;
Et soit cette habitude , ou quelque autre chimère*
Je ne puis me résoudre à le désespérer.
5oo LE MECHANT.
Mais votre idée au moins sur lui peut opérer;
Dites-lui qu'avec vous, paraissant fort aigrie,
J'ai parlé de procès, de biens, de brouillerie,
De départ; et qu'enfin, s'il me poussait à bout,
Vous avez entrevu que je suis prête à tout.
CLÉON.
S'il s'obstine pourtant, quoi qu'on puisse lui dire..:
On pourrait consulter pour le faire interdire,
3STe le laisser jouir que d'une pension.
Mon procureur fera cette expédition ;
C'est un homme admirable, et qui, par son adresse,
Aurait fait renfermer les sept sages de Grèce,
S'il eût plaidé contre eux. S'il est quelque moyen
De vous faire passer ses droits et tout son bien,
L'affaire est immanquable : il ne faut qu'une lettre
De moi.
FLORISE.
Non, différez... Je crains de me commettre.
Dites-lui seulement, s'il ne veut point céder,
Que je suis, malgré vous , résolue à plaider.
De l'humeur dont il est , je crois être bien sûre
Que sans mon agrément il craindra de conclure;
Et pour me ramener ne négligeant plus rien,
Vous le verrez finir par m'assurer son bien.
Au reste vous savez pourquoi je le désire.
ACTE II, SCÈNE III. Soi
CLÉON.
Vous connaissez aussi le motif qui m'inspire ,
Madame : ce n'est point du bien que je prétends,
Et mon goût seul pour vous fait mes engagements.
Des amants du commun j'ignore le langage,
Et jamais la fadeur ne fut à mon usage ;
Mais je vous le redis tout naturellement,
Votre genre d'esprit me plaît infiniment;
Et je ne sais que vous avec qui j'aie envie
Dépenser, de causer, et de passer ma vie;
C'est un goût décidé.
FL01USE.
Puis-je m'en assurer ?
Et loin de tout, ici pourriez-vous demeurer?
Je ne sais : répandu, fêté comme vous l'êtes,
Je vois plus d'un obstacle au projet que vous faites.
Peut-être votre goût vous a séduit d'abord;
Mais tout Paris....
CLÉON.
Paris ! il m'ennuie à la mort;
Et je ne vous fais pas un fort grand sacrifice
En m'éloignant d'un monde à qui je rends justice.
Tout ce qu'on est forcé d'y voir et d'endurer
Passe bien l'agrément qu'on peut y rencontrer :
Trouver à chaque pas des gens insupportables,
Des flatteurs , des valets, des plaisants détestables,
502 LE MÉCHANT.
Des jeunes gens d'un ton, d'une stupidité !...
Des femmes d'un caprice et d'une fausseté!...
Des prétendus esprits soufFrir la suffisance,
Et la grosse gaîlé de l'épaisse opulence;
Tant de petits talents où je n'ai pas de foi ;
Des réputations on ne sait pas pourquoi;
Des protégés si bas, des prolecteurs si bêtes...
Des ouvrages vantés qui n'ont ni pieds ni têtes;
Faire des soupers fins où l'on périt d'ennui;
Veiller par air, enfin se tuer pour autrui ;
Franchement, des plaisirs, des biens de cette sorte,
Ne font pas, quand on pense, une chaîne bien forte:
Et, pour vous parler vrai, je trouve plus sensé
Un homme sans projets dans sa terre fixé,
Qui n'est ni complaisant, ni valet de personne ,
Que tous ces gens brillants qu'on mange, qu'on friponne,
Qui, pour vivre à Paris avec l'air d'être heureux,
Au fond n'y sont pas moins ennuyés qu'ennuyeux.
FLORÏSE.
J'en reconnais grand nombre à ce portrait fidèle.
CLÉON.
Paris me fait pitié, lorsque je me rappelle
Tant d'illustres faquins, d'insectes freluquets ...
FLORISE.
Votre estime, je crois, n'a pas fait plus de frais
Pour les femmes ?
ACTE II, SCÈNE III. 3o5
CLEON.
Pour vous je n'ai point de mystères ,
Et vous verrez ma liste avec les caractères.
J'aime Tordre, et je garde une collection
De lettres dont je puis faire une édition.
Vous ne vous doutiez pas qu'on pût avoir Lesbie;
Vous verrez de sa prose. Il me vient une envie
Qui peut nous réjouir dans ces lieux écartés,
Et désoler là-bas bien des sociétés:
Je suis tenté, parbleu, d'écrire mes mémoires;
J'ai des traits merveilleux, mille bonnes histoires
Qu'on veut cacher....
florise.
Cela sera délicieux.
CLÉON.
J'y ferai des portraits qui sauteront aux yeux.
Il m'en vient déjà vingt qui retiennent des places :
Vous y verrez Mélite avec toutes ses grâces ;
Et ce que j'en dirai tempérera l'amour
De nos petits messieurs qui rôdent alentour.
Sur l'aigre Céliante et la fade Uranie
Je compte bien aussi passer ma fantaisie.
Pour le petit Damis, et monsieur Dorilas,
Et certain plat seigneur, l'automate Alcidas ,
Qui , glorieux et bas, se croit un personnage;
Tant d'autres importants , esprits du même étage;
5o4 LE MÉCHANT.
Oh! fiez-vous à moi, je veux les célébrer
Si bien que de six mois ils n'osent se montrer.
Ce n'est pas sur leurs mœurs que je veux qu'on en cause:
Un vice, un déshonneur, font assez peu de chose;
Tout cela dans le monde est oublié bientôt :
Un ridicule reste, et c'est ce qu'il leur faut.
Qu'en dites-vous? cela peut faire un bruit du diable;
Une brochure unique, un ouvrage admirable,
Bien scandaleux, bien bon : le style n'y fait rien;
Pourvu qu'il soit méchant, il sera toujours bien.
FL0R1SE.
L'idée est excellente, et la vengeance est sûre.
Je vous prîrai d'y joindre, avec quelque aventure,
Une madame Orphise, à qui j'en dois d'ailleurs,
Et qui mérite bien quelques bonnes noirceurs.
Quoiqu'elle soit affreuse, elle se croit jolie,
Et de l'humilier j'ai la plus grande envie.
Je voudrais que déjà votre ouvrage fût fait.
CLÉON.
On peut toujours à compte envoyer son portrait,
Et dans trois jours d'ici désespérer la belle.
FLORISE.
Et comment ?
CLÉON*
On peut faire une chanson sur elle;
Cela vaut mieux qu'un livre, et court tout l'univers.
ACTE II, SCÈNE III. 5o5
FLORISE.
Oui , c'est très-bien pensé; mais faites-vous des vers?
CLEON.
Qui n'en fait pas? est-il si mince coterie
Qui n'ait son bel-esprit, son plaisant, son génie,
Petits auteurs hontenx, qui font, malgré les gens,
Des bouquets, des chansons, et des vers innocents?
Oh! pour quelques couplets, fiez-vous à ma muse.
Si votre Orphise en meurt, vous plaire est mon excuse.
Tout ce qui vit n'est fait que pour nous réjouir ,
Et se moquer du monde est tout l'art d'en jouir.
Ma foi , quand je parcours tout ce qui le compose,
Je ne trouve que nous qui valions quelque chose.
SCÈNE IV.
FRONTIN, FLORISE, CLÉON.
frontin , un peu éloigné.
Monsieur, je voudrais bien....
cléon. (à Ftorise.)
Attends. . . Permettez-vous. . . ?
FLORISE.
Veut-il vous parler seul?
FRONTIN.
Mais, madame...
59
3ofj LE MÉCHANT.
FLOIUSE.
Entre nous
Entière liberté. Frontin est impayable;
Il vous sert bien; je l'aime.
cleon, a Fiorise qui sort.
Il est assez bon diable ,
Un peu bête...
SCÈNE V.
CLÉON, FRONTIN.
FRONTIN.
Ah! monsieur, ma réputation
Se passerait fort bien de votre caution ;
De mon panégyrique épargnez-vous la peine.
Valère entrera-t-il ?
CLÉON.
Je ne veux pas qu'il vienne.
Ne t'avais-je pas dit de venir m'avertir ,
Que j'irais le trouver ?
FRONTIN.
Il a voulu venir.
Je ne suis point garant de cette extravagance;
Il m'a suivi de loin, malgré ma remontrance,
Se croyant invisible, à ce que je conçois,
Parce qu'il a laissé sa chaise dans le bois.
ACTE II, SCÈNE V. 5o7
Caché près de ces lieux, il attend qu'on l'appelle.
CLÉON.
Florise heureusement vient de rentrer chez elle.
Qu'il vienne. Observe tout pendant notre entretien.
SCENE VI.
CLÉON, seul.
L'affaire est en bon train , et tout ira fort bien
Après que j'aurai fait la leçon à Valère
Sur toute la maison, et sur l'art d'y déplaire;
Avec son ton , ses airs et sa frivolité,
Il n'est pas mal en fonds pour être détesté.
Une vieille franchise à ses talents s'oppose;
Sans cela l'on pourrait en faire quelque chose.
SCENE VII.
VALÈRE, en habit de campagne; CLÉON.
valère, embrassant Ciéon.
Eh! bon jour, cher Cléon ! je suis comblé , ravi
De retrouver enfin mon plus fidèle ami.
Je suis au désespoir des soins dont vous accable
Ce mariage affreux : vous êtes adorable!
Comment reconnaîtrai-je?...
5o8 LE MÉCHANT.
CLÉON.
Ah ! point de compliments ;
Quand on peut être utile, et qu'on aime les gens,
On est payé d'avance... Eh bien , quelles nouvelles
A Paris?
VALÈRE.
Oh ! cent mille , et toutes des plus belles :
Paris est ravissant, et je crois que jamais
Les plaisirs n'ont été si nombreux, si parfaits,
Les talents plus féconds, les esprits plus aimables;
Le gouttait chaque jour des progrès incroyables ;
Chaque jour le génie et la diversité
Viennent nous enrichir de quelque nouveauté.
CLÉON.
Tout vous paraît charmant, c'est le sort de votre âge.
Quelqu'un pourtant m'écrit (et j'en crois son suffrage)
Que de tout ce qu'on voit on est fort ennuyé;
Que les arts, les plaisirs, les esprits, font pitié ;
Qu'il ne nous reste plus que des superficies,
Des pointes, du jargon, de tristes facéties;
Et qu'à force d'esprit et de petits talents ,
Dans peu nous pourrions bien n'avoir plus de bon sens.
Comment! vous qui voyez si bien les ridicules,
Ne m'en dites-vous rien? Tenez-vous aux scrupules,
Toujours bon, toujours dupe?
VALÈRE.
Oh! non, en vérité,
ACTE II, SCENE VII. 3qg
Mais c'est que je vois tout assez du bon côté.
Tout est colifichet, pompon et parodie :
Le monde , comme il est , me plaît à la folie.
Les belles tous les jours vous trompent, on leur rend:
On se prend, on se quitte assez publiquement ;
Les maris savent vivre, et sur rien ne contestent ;
Les hommes s'aiment tous, les femmes se détestent
Mieux que jamais : enfin c'est un monde charmant ;
Et Paris s'embellit délicieusement.
CLÉON.
EtCidalise.... ?
VALÈRE.
Mais....
CLEON.
C'est une affaire faite ?
Sans doute vous l'avez.... ? Quoi! la chose est secrète?
valèue.
Mais cela fût-iî vrai , le dirai-je ?
CLÉON.
Partout ;
Et ne point l'annoncer., c'est mal servir son goût.
valèue.
Je m'en détacherais si je la croyais teiîe.
J'ai, je vous l'avoûrai , beaucoup de goût pour elle ;
Et pour l'aimer toujours, si je m'en fais aimer ,
J'observe ce qui peut me la faire estimer.
310 LE MÈCHA1ST.
cléon, avec un grand éclat de rire.
Feu Céladon, je crois, vous a légué son aine :
Il faudrait des six mois pour aîmer une femme,
Selon vous ; on perdrait son temps , la nouveauté ,
Et le plaisir de faire une infidélité. ■
Laissez la bergerie, et, sans trop de franchise ,
Soyez de votre siècle, ainsi que Cidalise.
Ayez -la , c'est d'abord ce que vous lui devez ;
Et vous l'estimerez après si vous pouvez.
Au reste affichez tout. Quelle erreur est la vôtre !
Ce n'est qu'en se vantant de l'une qu'on a l'autre ;
Et l'honneur d'enlever l'amant qu'une autre a pris,
A nos gens du bel air met souvent tout leur prix.
VALERE.
Je vous encrois assez.... Eh bien! mon mariage?
Concevez-vous ma mère , et tout ce radotage ?
CLÉON.
ft'en appréhendez rien. Mais soit dit entre nous ,
Je me reproche un peu ce que je fais pour vous ;
Car enfin si , voulant prouver que je vous aime ,
J'aide à vous nuire, et si vous vous trompez vous-même
En fuyant un parti peut-être avantageux... ?
VALÈRE.
Eh ! non : vous me sauvez un ridicule affreux.
Que dirait-on de moi, si j'allais, à mon âge ,
D'un ennuyeux mari jouer le personnage ?
ACTE II, SCENE VII. 5n
Ou j'aurais une prude au ton triste, excédant,
Une bégueule enfin qui serait mon pédant ;
Ou, si pour mon malheur ma femme était jolie,
Je serais le martyr de sa coquetterie.
Fuir Paris, ce serait m 'égorger de ma main.
Quand je puis m'avancer et faire mon chemin,
Irais-je, accompagné d'une femme importune,
Me rouiller dans ma terre , et borner ma fortune ?
Ma foi, se marier, à moins qu'on ne soit vieux ,
Fi ! cela me paraît ignoble, crapuleux.
CLÉON.
Vous pensez juste.
VÀLEBE.
A vous en est toute la gloire.
D'après vos sentiments je prévois mon histoire,
Si j'allais m'enchaîner ; et je ne vous vois pas
Le plus petit scrupule à m'ôter d'embarras.
CLÉON.
Mais malheureusement on dit que votre mère
Par de mauvais conseils s'obstine à cette affaire :
Elle a chez elle un homme , ami de ces gens-ci ,
Qui , dit-on , avec elle est assez bien aussi ;
Un Ariste , un esprit d'assez grossière étoffe :
C'est une espèce d'ours qui se croit philosophe.
Le connaissez-vous?
5i2 LE MÉCHANT.
VALERE.
Non , je ne l'ai jamais vu ;
Chez moi depuis six ans je ne suis pas venu.
Ma mère m'a mandé que c'est un homme sage*
Fixé depuis long-temps dans notre voisinage ;
Que c'était son ami, son conseil aujourd'hui,
Et qu'elle prétendait me lier avec lui.
CLEON.
Je ne vous dirai pas tout ce qu'on en raconte ;
Il vous suffît qu'elle est aveugle sur son compte :
Mais moi, qui vois pour vous les choses de sang-froid,
Au fond je ne puis croire Ariste un homme droit :
Géronte est son ami, cela depuis l'enfance....
VALÈRE.
A mes dépens peut-être ils sont d'intelligence ?
CLÉON.
Cela m'en a tout l'air.
VALÈRE.
J'aime mieux un procès :
J'ai des amis là-bas, je suis sûr du succès.
CLÉON.
Quoique je sois ici l'ami de la famille,
Je dois vous parler franc : à moins d'aimer leur fille,
Je ne vois pas pourquoi vous vous empresseriez
Pour pareille alliance. On dit que vous l'aimiez
Quand vous étiez ici ?
ACTE II, SCÈNE VII. 3i3
VALERE.
Mais assez , ce me semble ;
Nous étions élevés, accoutumés ensemble ;
Je la trouvais gentille, elle me plaisait fort:
Mais Paris guérit tout, et les absens ont tort.
On m'a mandé souvent qu'elle était embellie ;
Comment la trouvez-vous ?
CLEON.
Ni laide ni jolie ;
C'est un de ces minois que l'on a vus partout ,
Et dont on ne dit rien.
VALÈRE,
J'en crois fort votre goût.
CLÉON.
Quant à l'esprit, néant ; il n'a pas pris la peine
Jusqu'ici de paraître, et je doute qu'il vienne :
Ce qu'on voit à travers son petit air boudeur ,
C'est qu'elle sera fausse, et qu'elle a de l'humeur.
On la croit une Agnès ; mais comme elle a l'usage
De sourire à des traits un peu forts pour son âge ,
Je la crois avancée; et, sans trop me vanter,
Si je m'étais donné la peine de tenter...
Enfin , si je n'ai pas suivi cette conquête ,
La faute en est aux dieux, qui (a firent si bête.
VALÈRE.
Assurément Chloé serait une beauté ,
4o
3i4 LE MÉCHANT.
Que sur ce portrait-là j'en serais peu tenté.
Allons, je vais partir, et comptez que j'espère
Dans deux heures d'ici désabuser ma mère :
Je laisse en bonnes mains....
CLEON.
Non; il vous faut rester.
VALEBE.
Skiais comment ! voulez-vous ici me présenter ?
CLBON.
Non pas dans le moment; dans une heure.
VALÈBE.
A votre aise.
CLEON.
Il faut que vous alliez retrouver votre chaise :
Dans l'instant que Géronte ici sera rentré
(Car c'est lui qu'il nous faut) , je vous le manderai;
Et vous arriverez par la route ordinaire ,
Comme ayant prétendu nous surprendre et nous plaire.
VALÈBE.
Comment concilier cet air impatient ,
Cette galanterie, avec mon compliment?
C'est se moquer de l'oncle, et c'est me contredire :
Toute mon ambassade est réduite à lui dire
Que je serai (soit dit dans le plus simple aveu)
Toujours son serviteur et jamais son neveu.
ACTE II, SCENE VIT. SiS
CLEON.
Et voilà justement ce qu'il ne faut pas faire :
Ce ton d'autorité choquerait votre mère.
Il faut dans vos propos paraître consentir,
Et tâcher, d'autre part, de ne point réussir.
Écoutez : conservons toutes les vraisemblances;
On ne doit se lâcher sur les impertinences
Que selon le besoin , selon l'esprit des gens ;
II faut, pour les mener, les prendre dans leur sens :
l'important est d'abord que l'oncle vous déteste;
Si vous y parvenez, je vous réponds du reste.
Or, notre oncle est un sot, qui croit avoir reçu
Toute sa part d'esprit en bon sens prétendu;
De tout usage antique amateur idolâtre,
De toutes nouveautés frondeur opiniâtre ;
Homme d'un autre siècle, et ne suivant en tout
Pour ton qu'un vieux honneur, pour loi que le vieux goût ;
Cerveau des plus bornés, qui, tenant pour maxime
Qu'un seigneur de paroisse est un être sublime,
Vous entretient sans cesse avec stupidité
De son banc, de ses soins , et de sa dignité.
On n'imagine pas combien il se respecte :
Ivre de son château, dont il est l'architecte,
De tout ce qu'il a fait sottement entêté ,
Possédé du démon de la propriété,
Il réglera pour vous son penchant ou sa haine
3i(> LE MÉCHANT.
Sur l'air dont vous prendrez tout son petit domaine.
D'abord, en arrivant, il faut vous préparer
A le suivre partout, tout voir, tout admirer,
Son parc, son potager, ses bois, son avenue;
Il ne vous fera pas grâce d'une laitue.
Vous, au lieu d'approuver, trouvant tout fort commun,
Vous ne lui paraîtrez qu'un fat très-importun ,
Un petit raisonneur, ignorant, indocile;
Peut-être ira-t-il même à vous croire imbécile.
VALERE.
Oh ! vous êtes charmant Mais n'aurais-je point tort?
J'ai de la répugnance à le choquer si fort.
CLÉON.
Eh bien.... mariez-vous.... Ce que je viens de dire
N'était que pour forcer Géronte à se dédire,
Comme vous désiriez ; moi, je n'exige rien ;
Tout ce que vous ferez sera toujours très-bien ;
Ne consultez que vous.
VALÈRE.
Ecoutez-moi, de grâce;
Je cherche à m'éclairer.
CLÉON.
Mais tout vous embarrasse ,
Et vous ne savez point prendre votre parti.
Je n'approuverais pas ce début étourdi
Si vous aviez affaire à quelqu'un d'estimable ,
ACTE II, SCÈNE VIL 017
Dont la vue exigeât un maintien raisonnable;
Mais avec un vieux fou dont on peut se moquer,
J'avais imaginé qu'on pouvait tout risquer,
Et que , pour vos projets, il fallait sans scrupule
Traiter légèrement un vieillard ridicule.
VALÈRE.
Soit..,. Il a la fureur de me croire à son gré ;
Mais, fiez-vous à moi , je l'en détacherai.
SCÈNE VIII.
FRONTIN, CLÉON, VALÈRE.
FRONT IN.
Monsievr, j'entends dubruit,et je crains qu'on ne vienne.
CLÉON.
Ne perdez point de temps; que Frontin vous remène.
SCÈNE IX.
CLÉON, seul.
Maintenant éloignons Frontin , et qu'à Paris
Il porte le mémoire où je demande avis
Sur 1'interdiclion de cet ennuyeux frère.
Florise s'en défend ; son faible caractère
Ne sait point embrasser un parti courageux.
Embarquons-la si bien , qu'amenée où je veux
3i8 LE MÉCHANT.
Mon projet soit pour elle un parti nécessaire.
Je ne sais si je dois trop compter sur Valère....
Il pourrait bien manquer de résolution ,
Et je veux appuyer son expédition :
C'est un fat subalterne ; il est né trop timide :
On ne va point au grand si l'on n'est intrépide
FIN DU SECOND ACTF.
ACTE III, SCÈNE I. 5iQ
*,VVVV\M/VVW'VVVVVVVl'VVVt'VVVW/VV»\<VV*VVV>'V\/VtVVWiV^
ACTE TROISIÈME.
SCENE I,
CHLOÉ, LISETTE.
CHLOE.
Oui, je te le répète, oui, c'est lui que j'ai vu;
Mieux encor que mes yeux mon cœur l'a reconnu :
C'est Yalère lui-même. Et pourquoi ce mystère?
Venir sans demander mon oncle ni ma mère ,
Sans marquer pour me voir le moindre empressement!
Ce procédé m'annonce un affreux changement.
LISETTE.
Eh ! non , ce n'est pas lui; vous vous serez trompée.
CHLOÉ.
Non , crois-moi ; de ses traits je suis trop occupée
Pour pouvoir m'y tromper, et nul autre isur moi
N'aurait jamais produit le trouble où je me voi :
Si tu le connaissais , si tu pouvais m'entendre ,
Ah ! tu saurais trop bien qu'on ne peut s'y méprendre,
Que rien ne lui ressemble, et que se sont des traits
Qu'avec d'autres, Lisette? on ne confond jamais.
f>20 LE MÉCHANT.
Le doux saisissement d'une joie imprévue,
Tous les plaisirs du cœur, m'ont remplie à sa vue :
J'ai voulu l'appeler , je l'aurais dû , je crois ;
Mes transports m'ont ôté l'usage de la voix ,
Il était déjà loin.... Mais dis-tu vrai , Lisette ?
Quoi ! Frontin....
LISETTE.
Il me tient l'aventure secrète ;
Son maître l'attendait, et je n'ai pu savoir...
CHLOÉ.
Informe-toi d'ailleurs ; d'autres l'auront pu voir;
Demande à tout le monde.... Eh ! va donc.
LISETTE.
Patience !
Du zèle n'est pas tout , il faut de la prudence :
N'allons pas nous jeter dans d'autres embarras ;
Raisonnons : c'est Valère, ou bien ce ne l'est pas :
Si c'est lui , dans la règle il faut qu'il vous prévienne ;
Et si ce ne Test pas , ma course serait vaine ;
On le saurait; Cléon, dans ses jeux innocents,
Dirait que nous courons après tous les passants.
Ainsi , tout bien pesé , le plus sûr est d'attendre
Le retour de Frontin, dont je veux tout apprendre...
Serait-ce bien Valère?... Eh! mais, en vérité,
Je commence à le croire... Il l'aura, consulté : ,
De quelque bon conseil cette fuite est l'ouvrage.
ACTE III, SCÈNE I. frij
Oui , brouiller des parents le jour d'un mariage,
Pour prélude chasser l'époux de la maison :
L'histoire est toute simple , et digne de Cléon.
Plus le trait serait noir, plus il est vraisemblable.
CBLOÉ.
Il faudrait que ce fût un homme abominable :
Tes soupçons vont trop loin. Qu'ai-je fait contre lui ?
Et pourquoi voudrait-il m'afïliger aujourd'hui ?
Peut-il être des cœurs assez noirs pour se plaire
A faire ainsi du mal pour le plaisir d'en faire ?
Mais toi-même pourquoi soupçonner cette horreur?
Je te vois lui parler avec tant de douceur !
LISETTE.
Vraiment, pour mon projet, il ne faut pas qu'il sache
Le fonds d'aversion qu'avec soin je lui cache.
Souvent il m'interroge , et du ton le plus doux
Je flatte les desseins qu'il a, je crois, sur vous.
Il imagine avoir toute ma confiance ,
Il me croit sans ombrage et sans expérience.
Il en sera la dupe : allez , ne craignez rien :
Géronte amène Ariste, et j'en augure bien.
Les desseins de Cléon ne nuiront point aux nôtres :
J'ai vu ces gens si fins plus attrapés que d'autres.
On l'emporte souvent sur la duplicité
En allant son chemin avec simplicité ,
Et...
4i
322 LE MÉCHANT.
frontin, derrière te théâtre.
Lisette !
lisette , à Chioé.
Rentrez; c'est Frontin qui m'appelle.
SCÈNE IL
FRONTIN, LISETTE.
frontin , sans voir Lisette.
Parbleu , je vais lui dire une belle nouvelle !
On est bien malheureux d être né pour servir :
Travailler, ce n'est rien : mais toujours obéir !
LISETTE.
Comment ! ce n'est que vous? Moi, je cherchais Ariste.
FRONTIN.
Tiens, Lisette, finis, ne me rends pas plus triste :
J'ai déjà trop ici de sujet d'enrager
Sans que ton air fâché vienne encor m 'affliger.
Il m'envoie à Paris , que dis-tu du message ?
LISETTE.
Rien.
FRONTIN.
Comment, rien ! un mot pour le moins.
LISETTE.
Bon voyage :
Partez , ou demeurez, cela m'est fort égal.
ACTE III , SCÈNE IL 3*3
FRONTIN.
Comment as-tu le cœur de me traiter si mal ?
Je n'y puis plus tenir , ta gravité me tue ;
Il ne tiendra qu'à moi , si cela continue
Oui de mourir.
LISETTE.
Mourez.
FRONTIN.
Pour t'a voir résisté
Sur celui qui tantôt s'est ici présenté....
Pour n'avoir pas voulu dire ce que j'ignore....
LISETTE.
Vous le savez très-bien, je le répète encore :
Vous aimez les secrets ; moi, chacun a son goût,
Je ne veux point d'amant qui ne me dise tout.
FRONTIN.
Ah ! comment accorder mon honneur et Lisette ?
Si je te le disais ? 4
LISETTE.
Oh ! la paix serait faite,
Et pour nous marier tu n'aurais qu'à vouloir.
FRONTIN.
Eh bien ! l'homme qu'ici vous ne deviez pas voir
Etait un inconnu... dont je ne sais pas l'âge....
Qui , pour nous consulter sur certain mariage
D'une fille.... non veuve.... ou les deux.... au surplus
5»4 LE MÉCHANT.
Tout va bien.... M'entends-tu ?
LISETTE.
Moi ? non.
FRONTIN.
Ni moi non plus.
Si bien que pour cacher et l'homme et l'aventure....
LISETTE.
As-tu dit ? A quoi bon te donner la torture ?
Va, mon pauvre Frontin, tu ne sais pas mentir;
Et je t'en aime mieux; moi , pour te secourir ,
Et ménager l'honneur que tu mets à te taire,
Je dirai, si tu veux , qui c'était.
FRONTIN.
Qui?
LISETTE.
Valère.
Il ne faut pas rougir, ni tant me regarder.
FRONTiN.
Eh bien, situ le sais, pourquoi le demander?
LISETTE.
Comme je n'aime pas les demi-confidences ,
Il faudra m'éclaircir de tout ce que tu penses
De l'apparition de Valère en ces lieux ,
Et m'apprendre pourquoi cet air mystérieux.
Mais je n'ai pas le temps d'en dire davantage ;
Voici mon dernier mot : je défends ton voyage ;
ACTE III, SCÈNE IT. 3î5
Tu m'aimes, obéis: si tu pars, dès demain
Toute promesse est nulle , et j'épouse Faaquin.
FRONTIN.
Mais....
LISETTE.
Point de mais... On vient. Va, fais croire à ton maître
Que tu pars, nous saurons te faire disparaître.
SCÈNE III.
ARISTE, GÉRONTE, CLÉON, LISETTE.
GERONTE.
Que fait donc ta maîtresse? où chercher maintenant?
Je cours... j'appelle..*
LISETTE.
Elle est dans son appartement.
GÉBONTE.
Cela peut être , mais elle ne répond guère.
LISETTE.
Monsieur, elle a si mal passé la nuit dernière..
géronte.
Oh ï parbleu ! tout ceci commence à m'ennuyer :
Je suis las des humeurs qu'il me faut essuyer ;
Comment ! on ne peu t plus être un seul jour tranquille !
Je vois bien qu'elle boude , et je connais son style ;
Oh bien ! moi , les boudeurs sont mon aversion ,
3a6 LE MÉCHANT.
lit je n'en veux jamais souffrir dans ma maison.
A mon exemple ici je prétends qu'on en use ;
Je tâche d'amuser, et je veux qu'on m'amuse.
Sans cesse de l'aigreur, des scènes , des refus ,
Et des maux éternels, auxquels je ne crois plus !
Cela m'excède enfin. Je veux que tout le monde
Se porte bien chez moi, que personne n'y gronde ,
Et qu'avec moi chacun aime à se réjouir ;
Ceux qui s'y trouvent mal, ma foi, peuvent partir.
ARISTE.
Florise a de l'esprit : avec cet avantage
On a de la ressource; et je crois bien plus sage
Que vous la rameniez par raison , par douceur ,
Que d'aller opposer la colère à l'humeur :
Ces nuages légers se dissipent d'eux-mêmes :
D'ailleurs je ne suis point pour les partis extrêmes.
Vous vous aimez tous deux.
CEROSTE.
Et qu'en pense Cléon ?
CLÉOÎ*.
Que vous n'avez pas tort , et qu'Ariste a raison.
GERONTE.
Mais encor quel conseil...
CLÉON.
Que voulez-vous qu'on dise ?
Vous savez mieux que nous comment mener Flori>e ;
ACTE III, SCÈNE III. 3^7
S'il faut se déclarer pourtant de bonne foi,
Je voudrais, comme vous, être maître chez moi.
D'autre part, se brouiller .. A propos de querelle,
Il faut que je vous parle : en causant avec elle ,
Je crois avoir surpris un projet dangereux ,
Et que je vous dirai pour le bien de tous deux,
Car vous voir bien ensemble est ce que je désire.
CÉftONTE.
Allons : chemin faisant , vous pourrez me le dire.
Je vais la retrouver : venez-y ; je verrai,
Quand vous m'aurez parlé, ce que je lui dirai.
Ariste, permettez qu'un moment je vous quitte.
Je vais avec Cléon voir ce qu'elle médite ,
Et la déterminer à vous bien recevoir ;
Car de façon ou d'autre... Enfin nous allons voir.
SCEJNE IV.
ARISTE, LISETTE.
LISETTE.
An ! que votre retour nous était nécessaire,
Monsieur, vous seul pouvez rétablir cette affaire :
Elle tourne au plus mal; et si votre crédit
Ne détrompe Géronte, et ne nous garantit,
Cléon va perdre tout.
328 LE MECHANT.
ARISTE.
Que veux-tu que je fasse ?
Géronte n'entend rien : ce que je vois me passe :
J'ai beau citer des faits, et lui parler raison,
Il ne croit rien , il est aveugle sur Gléon.
J'ai pourtant tout espoir dans une conjecture
Qui le détromperait , si la chose était sûre ;
Il s'agit de soupçons, que je puis voir détruits.
Comme je crois le mal le plus tard que je puis,
Je n'ai rien dit encor ; mais aux yeux de Géronte
Je démasque le traître et le couvre de honte,
Si je puis avérer le tour le plus sanglant
Dont je l'ai soupçonné , grâces à son talent.
LISETTE.
Le soupçonner ! comment! c'est-là que vous en êtes ?
Ma foi, c'est trop d'honneur, monsieur, que vous lui faites,
Croyez d'avance, et tout.
ARISTE.
Il s'en est peu fallu
Que pour ce mariage on ne m'ait pas revu :
Sans toutes mes raisons, qui l'ont bien ramenée,
La mère de Valère était déterminée
A les remercier.
LISETTE.
Pourquoi ?
ARISTE.
C'est une horreur.
ACTE III , SCENE IV. 32(>
Dont je veux dévoiler et confondre l'auteur ;
Et tu m'y serviras.
LISETTE.
A propos de Valère,
Où croyez-vous qu'il soit?
ARISTE.
Peut-être chez sa mère
Au moment où j'en parle. A toute heure on l'attend.
LISETTE.
Bon ! il est ici.
ARISTE.
Lui?
LISETTE.
Lui ; le fait est constant.
ARISTE.
Mais quelle étourderie!
LISETTE.
Oh ! toutes ses mesures
Semblaient , pour le cacher bien prises et bien sûres :
Il n'a vu que Cléon; et, l'oracle entendu,
Dans le bois près d'ici Valère s'est perdu ,
Et je l'y crois encor : comptez que c'est lui-même,
Je le sais de Frontin,
ARISTE.
Quel embarras extrême !
4»
55o LE MÉCHANT.
Que faire ? L'aller voir , on saurait tout ici :
Lui mander nies conseils est le meilleur parti.
Bonne-moi ce qu'il faut : hâte-toi, que j'écrive.
LISETTE.
J'y vais. . . J'entends, je crois, quelqu'un qui nous arrive.
SCÈNE V.
ARISTE , seul.
Ce voyage insensé, d'accord avec Cléon,
Sur la lettre anonyme augmente mon soupçon :
La noirceur masque en vain les poisons qu'elle verse,
Tout se sait tôt ou tard, et la vérité perce :
Far eux-mêmes souvent les méchans sont trahis.
SCÈNE VI.
VALÈRE, ARISTE.
VALERE.
Ah! les affreux chemins, et le maudit pays !
( à Arisle. )
Mais, degrace, monsieur,voulez-vous bien m'apprendre
Où je puis voir Géronte ?
ARISTE.
Il serait mieux d'attendre :
En ce moment, monsieur, il est fort occupé.
ACTE III , SCÈNE VI. 33i
VALERE.
Et Florise? On viendrait , ou je suis bien trompé :
L'étiquette du lieu serait un peu légère ;
Et quand un gendre arrive, on n'a point d'autre affaire..
ARISTE.
Quoi.' vous êtes...
VALÈRE.
Valère.
ARISTE.
Eh quoi ! surprendre ainsi !
Votre mère voulait vous présenter ici>
A ce qu'on m'a dit.
VALÈRE.
Bon ! vieille cérémonie :
D'ailleurs , je sais très-bien que l'affaire est finie 9
Ariste a décidé.... Cet Ariste, dit-on,
Est aujourd'hui chez moi maître de la maison :
On suit aveuglément tous les conseils qu'il donne :
Ma mère est, par malheur, fort crédule, trop bonne.
ARISTE.
Sur l'amitié d'Ariste, et sur sa bonne foi....
VALÈRE.
Oh! cela....
ARISTE.
Doucement, cet Ariste c'est moi.
532 LE MÉCHANT.
VALERE.
Ahf monsieur ...
ÀMSTE.
Ce n'est point snr ce qui me regarde
Que je me plains des traits que votre erreur hasarde;
ÏNe me connaissant point, ne pouvant me juger,
Vous ne m'offensez pas ; mais je dois m 'affliger
Du ton dont vous parlez d'une mère estimable,
Qui vous croit de l'esprit, un caractère aimable;
Qui veut votre bonheur : voilà ses seuls défauts.
Si votre cœur au fond ressemble à vos propos....
VALÈRE.
Vous me faites ici les honneurs de ma mère ,
Je ne sais pas pourquoi : son amitié m'est chère ;
Le hasard vous a fait prendre mal mes discours,
Mais mon cœur la respecte et l'aimera toujours.
AMSTE.
Valère, vous voilà ; ce langage est le vôtre :
Oui, le bien vous est propre , et le mal est d'un autre,
VALÈRE.
(à part.) (haut.)
Oh ! voici les sermons, l'ennui!... niais, s'il vous plaît,
Ne ferions-nous pas bien d'aller voir où l'on est ?
Il convient....
AMSTE.
Un moment : si l'amitié sincère
ACTE III, SCENE VI. 353
M'autorise à parler au nom de votre mère,
De grâce , expliquez-moi ce voyage secret
Qu'aujourd'hui même ici vous avez déjà fait.
VALERE.
Vous savez....?
AltîSTE.
Je le sais.
VALÈRE.
Ce n'est point un mystère
Bien merveilleux; j'avais à parler d'une affaire
Qui regarde Cléon et m'intéresse fort ;
J'ai voulu librement l'entretenir d'abord ,
Sans être interrompu par la mère et la fille,
Et nous voir assiégés de toute une familje :
Comme il est mon ami ...
ARISTE.
Lui...
VALÈRE.
Mais assurément*
ARISTE.
Vous osez l'avouer ?
VALERE.
Ah ! très-parfaitement :
C'est un homme d'esprit * de bonne compagnie ;
Et je suis son ami de cœur et pour la vie.
Oh ! ne l'est pas qui veut.
554 LE MÉCHANT.
ARISTE.
Et si l'on vous montrait
Que vous le haïrez ?
VALERE.
On serait bien adroit.
A1USTE.
Si Ton vous faisait voir que ce bon air, ces grâces,
Ce clinquant de l'esprit , ces trompeuses surfaces ,
Cachent un homme affreux, qui veut vous égarer,
Et que l'on ne peut voir sans se déshonorer?
VALÈRE.
C'est juger par des bruits de pédants, de commères.
ARISTE.
£ïon , par la voix publique ; elle ne trompe guères.
Géronte peut venir, et je n'ai pas le temps
De vous instruire ici de tous mes sentiments :
Mais il faut sur Cléon que je vous entretienne ,
Après quoi choisissez son commerce ou sa haine.
Je sens que je vous lasse , et je m'aperçois bien ,
A vos distractions, que vous ne croyez rien :
Mais , malgré vos mépris , votre bien seul m'occupe ;
Il serait odieux que vous fussiez sa dupe.
L'unique grâce encor qu'attend mon amitié 5
C'est que vous n'alliez point paraître si lié
Avec lui : vous verrez avec trop d'évidence
Que je n'exigeais pas une vaine prudence.
ACTE III, SCÈNE VI. 335
Quant au ton dont il faut ici vous présenter ,
Rien , je crois, là-dessus, ne doit m'inquiéter;
Vous avez de l'esprit , un heureux caractère ,
De l'usage du monde , et je crois que , pour plaire ,
Vous tiendrez plus de vous que des leçons d'autrui.
Géronte vient; allons....
; SCÈNE VIL
GÉRONTE, ARISTE, VALÈRE.
géiionte , d'un air fort empressé.
Eh! vraiment oui , c'est lui.
Bon jour, mon cher enfant... Viens donc que je t'embrasse l
(à Ariste.)
Comme le voilà grand !.... ma foi, cela nous chasse,
VALERE.
Monsieur, en vérité....
GÉRONTE.
Parbleu ! je l'ai vu là ,
Je m'en souviens toujours , pas plus haut que cela ;
C'était hier, je crois... Comme passe notre âge !
Mais te voilà vraiment un grave personnage.
(à Ariste. )
Vous voyez qu'avec lui j'en use sans façon ;
C'est tout comme autrefois; je n'ai pas d'autre ton.
336 LE MÉCHANT.
VALERE.
Monsieur, c'est trop d'honneur...
GERONTE.
Oh! non pas, je te prie;
N'apporte point ici l'air de cérémonie ,
Regarde-toi déjà comme de la maison.
(à Ariste.)
A propos, nous comptons qu'elle entendra raison.
Oh ! j'ai fait un beau bruit ! C'est bien moi qu'on étonne !
La menace est plaisante! ah! je ne crains personne.
Je ne la croyais point capable de cela ;
Mais je commence à voir que tout s'apaisera ,
Et que ma fermeté remettra sa cervelle.
Vous pouvez maintenant vous présenter chez elle ;
Dites bien que je veux terminer aujourd'hui ;
Je vais renouveler connaissance avec lui.
Allez , si l'on ne peut la résoudre à descendre,
J'irai dans un moment lui présenter son gendre.
SCÈNE VIII.
GÉRONTE, VALÈRE.
GÉRONTE.
Eh bien, es-tu toujours vif, joyeux, amusant?
Ta nous réjouissais.
VALÈRE.
Oh ! j'étais fort plaisant !
ACTE III, SCÈNE VIII. 33;
CÉRONTE.
Tu peux de cet air grave avec moi te défaire;
Je t'aime comme un fils, et tu dois,...
valère , à part.
Comment faire ?
Son amitié me touche.
gérontb , à part.
Il paraît bien distrait.
Eh bien... ?
valère.
Assurément, monsieur... j'ai tout sujet
De chérir les bontés
GERONTE.
Non ; ce ton-là m'ennuie :
Je te l'ai déjà dit, point de cérémonie.
SCÈNE IX.
CLÉON , GÉRONTE , VALÈRE.
CLEON.
Ne suis-je pas de trop ?
GÉRONTE.
Non , non , mon cher Cléon ;
Venez , et partagez ma satisfaction.
cléon.
Je ne pouvais trop tôt renouer connaissance
43
358 LE MÉCHANT.
Avec monsieur.
VALERE.
J'avais la même impatience.
cléon , bas à Vaihrc.
Comment va... ?
valère , bas a Cléon.
Patience.
cérokte , à Ciéon.
Il est complimenteur,
C'est un défaut.
CLÉON.
Sans doute ; il ne faut que le cœur.
(g£ronte.
J'avais grande raison de prédire à ta mère
Que tu serais bien fait, noblement, sûr de plaire :
Je m'y connais , je sais beaucoup de bien de toi.
Des lettres de Paris et des gens que je croi
VA.LÈRE.
On reçoit donc ici quelquefois des nouvelles ?
Les dernières, monsieur, les sait-on 1'
géronte.
Qui sont-elles ?
Nous est-il arrivé quelque chose d'heureux ?
Car, quoique loin de tout, enterré dans ces lieux,
Je suis toujours sensible aux biens de ma patrie :
Eh bien? Voyons donc, qu'est-ce? apprends -moi, je te prie...
ACTE IH, SCÈNE IX. 33o,
valère , d'un ton précipité.
Julie a pris Damon , non qu'elle l'aime fort ;
Mais il avait Phryné , qu'elle hait à la mort.
Lisidor à la fin a quitté Doralise :
Elle est bien , mais ma foi d'une horrible bêtise :
Déjà depuis long- temps cela devait finir,
Et le pauvre garçon n'y pouvait plus tenir.
cléon s bas à Valère.
Très-bien , continuez.
VALERE.
J'oubliais de vous dire
Qu'on a fait des couplets sur Lucile et Delphire :
Lucile en est outrée, et ne se montre plus :
Mais Delphire a mieux pris son parti là-dessus ;
On la trouve par-tout s'affichant de plus belle ,
Et se moquant du ton , pourvu qu'on parie d'elle.
Lise a quitté le rouge , et l'on se dit tout bas
Qu'elle ferait bien mieux de quitter Licidas ;
On prétend qu'il n'est pas compris dans la réforme ,
Et qu'elle est seulement bégueule pour la forme.
CÉRONTE.
Quels diables de propos me tenez-vous donc là t\
VALÈRE.
Quoi ! vous ne saviez pas un mat de tout cela ?j
On n'en dit rien ici? l'ignorance profonde!
Mais c'est 5 en vérité , n'être pas de ce monde ;
540 LE MECHANT.
Vous n'avez donc , monsieur , aucune liaison ?
Eh mais ! où vivez-vous ?
géronte.
Parbleu ! dans ma maison ,
M 'embarrassant fort peu des intrigues frivoles
D'un tas de freluquets , d'une troupe de folles ;
Aux gens que je connais paisiblement borné.
Eh ! que m'importe à moi si madame Phryné
Ou madame Lucile affichent leurs folies ?
Je ne m'occupe point de telles minuties ,
Et laisse aux gens oisifs tous ces menus propos ,
Ces puérilités , la pâture des sots.
CLÉON.
( à Géronte. ) {bas à Valère. )
Vous avez bien raison... Courage.
GÉRONTE.
Cher Valère ,
Nous avons , je le vois , la tête un peu légère ,
Et je sens que Paris ne t'a pas mal gâté ;
Mais nous te guérirons de la frivolité.
Ma nièce est raisonnable , et ton amour pour elle
Va rendre à ton esprit sa forme naturelle.
VALÈRE.
C'est moi , sans me flatter , qui vous corrigerai
De n'être au fait de rien, et je vous conterai... .,
ACTE III, SCÈNE IX. ~, i
CLRONTE.
Je tVn dispense.
VALERE.
On peut vous rendre un homme aimable ,
Meltre votre maison sur un Ion convenable,
Vous donner l'air du monde au lieu des vieilles mœurs:
On ne vit qu'à Paris, et l'on végète ailleurs.
CLÉOiW
(bas à VaUrc.) (bas à Géronte.)
Ferme. ... 11 est singulier.
CEUONTE.
Mais c'est delà folie.
Il faut qu'il ait....
VALÈiiE.
La nièce est-elle encor jolie?
GÉlXOiSTE.
Comment encor! Je crois qu'il a perdu l'esprit;
Elle est dans son printemps, chaque jour l'embellit.
VALERE.
Elle était assez bien.
cléon, bas à Géronte.
L'éloge est assez mince.
VALÈRE.
Elle avait de beaux yeux pour des 3 eux de province.
GÉRONTE.
Sais-tu que je commence à m 'impatienter,
54a LE MÉCHANT.
Et qu'avec nous ici c'est très-mal débuter?
Au lieu de témoigner l'ardeur de voir ma nièce,
Et d'en parler du ton qu'inspire la tendresse....
VALEUE.
Vcus voulez des fadeurs, de l'adoration?
Je ne me pique pas de belle passion.
Je l'aime.,., sensément.
GERONTE.
Comment donc?
VALERE.
Comn.e on aime...
Sans que la têle tourne.... Elle en fera de même :
Je réserve au contrat toute ma liberté;
Nous vivrons bons amis chacun de son côté.
cléon, bas à Va 1ère.
A merveille ! appuyez.
clronte.
Ce petit train de vie
Est tt ut-à-fait touchant, et donne grande envie....
VALERE.
Je veux d'abord....
GÉRONTE.
D'abord il faut changer de ton.
cléon, bas à Valère.
Dites, pour l'achever, du mal de la maison.
GÉRONTE.
Or, écoute....
ACTE ni, scène IX. r>,r>
VALERE.
Attendez, il me vient une idée.
(Il se promena au fond du théâtre, regardant de
celé et d'autre, sans écouter Géronte. )
cérome, à Cléon.
Quelle tète! Oh! ma foi ! la noce est retardée :
Je ferais à ma nièce un fort joli présent!
Je lui veux un mari sensible, complaisant;
Et s'il v eut l'obtenir ( car je sens que je l'aime )
Il faut sur mes avis qu'il change son système.
Mais qu'examine-t-il?
valere.
Pas mal.,, cette façon...
GÉRONTE.
Tu trouves bien , je crois , le goût de la maison ?
Elle est belle, en bon air; enfin c'est mon ouvrage;
Il faut bien embellir son petit hermitage:
J'ai de quoi lo montrer pendant huit jouis ici.
Mais quoi!
VALÈLE.
Je suis à vous... en abattant ceci...
cléox, à Géronte.
Que parle-t-il d'abattre?
VALERE.
Oh! rien.
344 LE MECHANT.
CÉilONTE.
Mais je l'espère.
Sachons ce qui l'occupe-.. Est-ce donc un mystère ?
VALERE.
Non , c'est que je prenais quelques dimensions
Pour des ajustements, des augmentations.
CEUONTE.
En voici bien d'une autre ! eh ! dis-moi , je le prie ,
Te prennent-ils souvent tes accès de folie I'
VALERE.
Parlons raison, mon oncle; oubliez un moment
Que vous avez tout fait, et point d'aveuglement :
Avouez, la maison est maussade, odieuse,
Je trouve tout ici d'une vieillesse affreuse :
Vous voyez....
céronte.
Que tu n'as qu'un babil importun ;
De l'esprit, si l'on veut, mais pas le sens commun.
VALÈIIE.
Oui... vous avez raison; il serait iuulile
D'ajuster, d'embellir...
géronte, à Clêon.
Il devient plus docile ;
Il change de langage.
VALERE.
Ecoulez, faisons mieux:
ACTE III, SCEISE IX. otf
En me donnant Chloé, l'objet de tous mes vœux,
Vous lui donnez vos biens, la maison?
GERONTE.
C'est-à-dire
A ma mort.
VÀLERE.
Oui, vraiment, c'est tout ce qu'on désire ,
Mon cher oncle : or voici mon projet sur cela :
Un bien qu'on doit avoir est comme un bien qu'on a '.
La maison est à nous , on ne peut rien en faire ;
Un jour je l'abattrais : donc il est nécessaire ,
Pour jouir tout à l'heure et pour en voir la fin ,
Qu'aujourd'hui marié, je bâtisse demain :
J'aurai soin...
CÉfiOUTE.
De partir : ce n'était pas la peine
De venir m'ennuyer.
cléon , bas à Géronte.
Sa folie est certaine.
géronte.
Et quant à vos beaux plans et vos dimensions,
Faites bâtir pour vous aux Peliles-Maisons.
valère.
Parce que pour nos biens je prends quelques mesures,
Mon cher oncle se fâche, et me dit des injures!
géronte.
Oui, va, je l'enréponds, ton cher oncle! Oh! parbleu!
5/4G LE MECHANT.
La peste emporterait jusqu'au dernier neveu,
Je ne te prendrais pas pour rétablir l'espèce.
val! ke , à Ciêon.
Par malheur j'ai du goût, l'air maussade me blesse;
Et monsieur ne veut rien changer dans sa façon!
Sous prétexte qu'il est maître de la maison,
Il prétend...
GEBOKTE.
Je prétends n'avoir point d'autre maître.
CLÉON.
Sans doute.
VÀI.ERF..
Mais, monsieur, je ne prétends pas l'être.
(à CUon.)
Faites ici ma paix ; je ferai ce qu'il faut . .
Arrangez tout, je vais faire ma cour là-haut.
SCÈNE ».
GÉRONTE, CLÉON.
GÉRONTE.
A-t-on vu quelque part un fonds d'impertinences
De cette force-là ?
CLÉON.
Si sur les apparences...
ACTE III, SCÈNE X. .V,;
GÉRÔNTE.
Où diable prcniez-vous qu'il avait de l'esprit?
C'est un original qui ne sait ce qu'il dit,
Un de ces merveilleux gàlés par des caitiettcs,
Ni goût, ni jugement, un tissu de sornettes,
Et monsieur celui-ci, madame celle-là;
Des riens, des airs, du vent, en trois mots le voilà.
Ma foi, sauf votre avis...
CLÉON.
Je m'en rapporte au vôtre;
Vous vous y connaissez tout aussi bien qu'un autre;
Prenez qu'on m'a surpris, et que je n'ai rien dit.
Après tout, je n'ai fait que rendre le récit
De gens qu'il voit beaucoup ; moi , qui ne le vois guère
Qu'en passant, j'ignorais le fonds du caractère.
GÉBONTË.
Oh! sur parole ainsi ne louons point les gens :
Avant que de louer j'examine long-temps;
Avant que de blâmer, même cérémonie :
Aussi connais-je bien mon monde; et je défie,
Quand j'ai toisé mes gens, qu'on m'en impose en rien.
Autrefois j'ai tant vu, soit en mal, soit en bien,
De réputations contraires aux personnes,
Que je n'en admets plus ni mauvaises ni bonnes ;
Il faut y voir soi-même; et, par exemple , vous,
Si je les en croyais, ne disent-ils pas tous
5/|8 LE MÉCHANT.
Que vous êles méchant? cclangnge m'assomme :
Je vous ai bien suivie je vous trouve bon homme.
CLÉOX.
Tous avez dit le mot, et la méchanceté
IN 'est qu'un nom odieux par les sols inventé;
C'esl-là, pour se venger, leur formule ordinaire :
Dès qu'on est au-dessus de leur petite sphère,
Que de peur d'être absurde on fronde leur avis ,
Et qu'on ne rampe pas comme eux; fâchés , aigris,
Furieux contre vous, ne sachant que répondre,
Croyant qu'on lesremarque,cl qu'on veut les confondre,
Un tel est très-méchant, vous disent-ils tout bas :
Et pourquoi? c'est qu'un tel a l'esprit qu'il; n'ont pas.
( Un -laquais arrive. )
CÉROiST£«
£h bien, qu'est-ce?
LE LAQUAIS.
Monsieur , ce sont vos lettres.
CtROKTE.
Donne.
Cela suffit.
( Le laquais sort. )
Voyons... Ah! celle-ci m'étonne...
Quelle est cette écriture? Oui-dà ! j'allais vraiment
Faire une belle affaire ! Oh! je crois aisément
Tout ce qu'on dit de lui, la matière est féconde.
ACTE III, SCENE X. 7> ,r,
Je vois qu'il est encor des amis dans le monde.
CLÉON.
Que vous mande-t-on? Qui?
CERONTE.
Je ne sais pas qui c'est :
Quelqu'un sans se nommer, sans aucun intérêt...
Mais je ne sais s'il faut vous montrer cette lettre :
On parle mal de vous.
CLÉON.
De moi! Daignez permettre..»
géronte.
C'est peu de chose; mais...
CLÉON.
Voyons : je ne veux pas
Que sur mes procédés vous ayez d'embarras ,
Qu'il soit aucun soupçon , ni le moindre nuage.
G É BONTE.
Ne craignez rien, sur vous je ne prends nul ombrage ;
Vous pensez comme moi sur ce plat freluquet:
Venez, vous allez voir l'éloge qu'on en fait.
CLÉON Ht.
« J'apprends , monsieur , que vous donnez votre
« nièce à Valère : vous ignorez apparemment que
« c'est un libertin , dont les affaires sont très-dé-
« rangées , et le courage fort suspect. Un ami de
* sa mère , dont on ne m'a pas dit le nom , s'est
35o LE MECHANT.
« fait le médiateur de ce mariage, et vous sacrifie.
« Il m'est revenu aussi que Cléon est fort lié avec
a Valère ; prenez garde que ses conseils ne vous
u embarquent dans une affaire qui ne peut que
« vous faire tort de toute façon. »
GÉROME.
Eh bien , qu'en dites-vous ?
CLÉON.
Je dis , et je le pense ,
Que c'est quelque noirceur sous l'air de confidence.
Pourquoi cacher son nom ?
( Il déchire la lettre. )
GEROME.
Comment! vous déchirez!...
GLÉON.
Oui... Qu'en voulez-vous faire?
GÉRONTE.
Et vous conjecturez
Que c'est quelque ennemi ; qu'on en veut à Valère ?
CLÉON.
Mais je n'assure rien : dans toute cette affaire
Me voilà suspect, moi, puisqu'on me dit lié...
GÉRONTE.
Je ne crois pas un mol d'une telle amitié.
CLÉON.
Le mieux sera d'agir selon votre système ;
ACTE III, SCÈNE X. 35i
N'en croyez point autrui , jugez tout par vous-même.
Je veux croire qu'Arisle est honnête homme ', mais
Votre écrivain peut-être... Enfin sachez les i\»its,
Sans humeur, sans parler de l'avis qu'on vous donne :
Soit calomnie ou non , la lettre est toujours bonne.
Quand à vos sûretés, rien encor n'est signé:
Voyez, examinez...
GÉRONTE.
Tout est examiné :
Je renverrai mon fat , et son affaire est faite.
Il vient... proposez-lui de hâter sa retraite ;
Deux mots : je vous attends.
SCÈINE XI.
CLÉON, VALÈRE, d'un air rêveur.
cléoh , fort vite , et à demi-voix.
Vous êtes trop heureux;
Géronte vous déteste ; il s'en va furieux.
Il m'attend , je ne puis vous parler davantage ,
Mais ne craignez plus rien sur votre mariage.
SCÈNE XII.
VALÈRE, seul
Je ne sais où j'en suis, ni ce que je résous.
35a LE MECHANT.
Ah ! qu'un premier amour a d'empire sur nous !
J'allais braver Chloé par mon étourderie :
La braver! j'aurais fait le malheur de ma vie;
8es regards ont changé mon ame en un moment ;
Je n'ai pu lui parler qu'avec saisissement.
Que j'étais pénétré! que je la trouve belle!
Que cet air de douceur et noble et naturelle
A bien renouvelé cet instinct enchanteur,
Ce sentiment si pur, le premier de mon cœur!
Ma conduite à mes yeux me pénètre de honte.
Pourrui-je réparer mes torts près de Géronte?
Il m'aimait autrefois; j'espère mon pardon.
Mais comment avouer mon amour à Cléon?
Moi sérieusement amoureux... Il n'importe :
Qu'il m'en plaisante ou non , ma tendresse l'emporte.
Je ne vois que Chloé... Si j'avais pu prévoir...
Allons tout réparer : je suis au désespoir.
tlNDU TROISIEME ACTE.
ACTE IV, SCENE I. 5JS
t\\"\ \ISM WV\ UVU »/W\ t/W\ WVY » «»\ WW W( wvw ww wwwwwwi/vwvwv
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
CHLOÉ, LISETTE.
LISETTE.
Xjii quoi! mademoiselle, encor cette tristesse!
Comptez sur moi, vous dis-je ; allons, point de faiblesse.
ciiloé.
Que les hommes sont faux, et qu'ils savent, hélas!
Trop bien persuader ce qu'ils ne sentent pas!
Je n'aurais jamais cru l'apprendre par Valère :
Il revient, il me voit, il semblait vouloir plaire :
Son trouble lui prêtait de nouveaux agréments,
Ses yeux semblaient répondre à tous mes sentimens ;
Le croiras-tu, Lisette, et qu'vpuis-je comprendre?
Cet amant adoré, que je croyais si tendre ,
Oui , Valère, oubliant ma tendresse et sa foi ,
Valère me méprise!... il parle mal de moi !
LISETTE.
Il en parle très-bien, je le sais, je vous jure.
43.
354 LE MÉCHANT.
CïIIOK.
Je le tiens de mon oncle, et ma peine est trop sûre :
Tout est rompu ; je suis dans un chagrin mortel.
LISETTE.
Ouais, tout ceci me passe, et n'est pas naturel;
Valère vous adore, et fait cette équipée!
Je vois là du Cléon , où je suis bien trompée.
Mais il faut par vous-même entendre voire amant;
Je vous ménagerai cet éclaircissement
Sans que dans mon projet Florise nous dérange :
Ma foi , je lui prépare un lour assez étrange,
Qui l'occupera trop pour avoir l'œil sur vous.
Le moment est heureux. Tous les noms les plus doux
Ne reviennent-ils pas? c'est ma chère Lisette,
Mon enfant... on m'écoute , on me trouve parfaite :
Tantôt on ne pouvait me souffrir; à présent,
Vu que pour terminer Géronte est moins pressant,
Klle est d'une gaîté, d'une folie extrême.
Moi, je vais profiter de l'instant où l'on m'aime :
Des qu'à tous ses propos Cléon aura mis fin ,
II est délicieux, incroyable, divin,
Cent autres petits mots qu'elle redit sans cesse...
Ces noms dureront peu, comptez sur ma promesse.
Géronte le demande; on le dit en fureur :
Mais je compte guérir le frère par la sœur.
chloé.
Eh! que fait Valère?
ACTE IV , SCÈNE I. 355
LISETTE.
Ah ! j'oubliais de vous dire
Qu'il est à sa toilette, et cela doit détruire
Vos soupçons mal fondés; car vous concevez bien
Que s'il va se parer, ce soin n'est pas pour rien.
Ariste est avec lui, j'en tire bon augure.
Pour Valère et Cléon, quoique je sois bien sûre
Qu'ils se connaissent fort, ils s'évitent tous deux :
Serait-ce intelligence ou brouillerie entre eux ?
Je le démêlerai, quoiqu'il soit difficile...
Votre mère descend ; allez, soyez tranquille.
SCENE II.
LISETTE, seule.
Moi, tout ceci me donne une peine, un tourment!..,
N'importe, si mes soins tournent heureusement.
Mais que prétend Ariste? et pour quelle aventure
Veut-il que je lui fasse avoir de l'écriture
De Frontin? Comment faire? Et puis d'ailleurs Frontin
Au plus signe son nom, et n'est pas écrivain.
SCÈNE III.
En bien, Lisette?
FLORISE, LISETTE,
FLORISE.
550 LE MÉCHANT.
Lisette.
Eh bien, madame?
TLOIUSE.
Es-tu contente?
LISETTE.
Mais, madame, pas trop : ce couvent m'épouvante.
FLORISE.
Pour y suivre Chloé je destine Marlon ;
Tu resteras ici. Je parlais de Cléon.
Dis-moi, n'en es-tu pas extrêmement contente?
Ai-je tort de défendre un esprit qui m'enchante?
J'ai bien vu tout à l'heure (et ton goût me plaisait)
Que tu t'amusais fort de tout ce qu'il disait :
Conviens qu'il est charmant; et laisse, je te prie,
Tous les petits discours que fait tenir l'envie.
LISETTE.
Moi, madame ! eh, mon dieu ! je n'aimerais rien tant
Que d'en croire du bien : vous pensez sensément:
Kt, si vous persistez à juger de même ,
Si vous l'aimez toujours, il faut bien quejel'aime.
■
FLORISE.
Ah! tu l'aimeras donc; je te jure aujourd'hui
Que de tout l'univers je n'estime que lui :
Cléon a tous les tons, tous les esprits ensemble;
Il est toujours nouveau : tout le reste me semble
D'une misère affreuse, ennuyeux à mourir;
ACTE IV, SCENE III. 357
Et je rougis des gens qu'on me voyait souffrir.
LISETTE.
Vous avez bien raison : quand on a Pavantage
D'avoir mieux rencontré , le parti le plus sage
Est de s'y tenir; mais...
FLORISE.
Quoi ?
LISETTE.
lUen.
FLOBISE.
Je veux savoir...
Non.
LISETTE.
ÏLOR'SE.
Je l'exige.
LISETTE.
Eh bien !... J'ai cru m'apercevoir
Qu'il n'avait pas pour vous tout le goût qu'il vous marque :
Il me parle souvent, et souvent je remarque
Qu'il a , quand je vous loue , un air embarrassé :
Et sur certains discours si je l'avais poussé...
FLORISE.
Chimère ! Il faut pourtant éclaircir ce nuage :
11 est vrai que Chloé me donne quelque ombrage,
Et que c'est à dessein de l'éloigner de lui
Qu'à la meltre au couvent je m'apprête aujourd'hui :
558 LE MÉCHANT.
Toi , fais causer Cléon , et que je puisse apprendre...
LISETTE.
Je voudrais qu'en secret vous vinssiez nous entendre;
Vous ne m'en^croiriez pas.
FLORISE.
Quelle folie !
LISETTE.
Oh ! noc
Il faut s'aider de tout dans un juste soupçon ;
Si ce n'est pas pour vous , que ce soit pour moi-même :
J'ai l'esprit défiant : vous voulez que je l'aime ,
Et je ne puis l'aimer comme je le prétends
Que quand nous aurons fait l'épreuve où je l'attends.
FLORISE.
Mais comment ferions-nous ?
LISETTE.
Ah ! rien n'est plus facile.
C'est avec moi tantôt que vous verrez son style ;
Faux ou vrai , bien ou mal , il s'expliquera là.
Vous avez vu souvent qu'au moment où l'on va
Se promener ensemble au bois , à la prairie ,
Cléon ne part jamais avec la compagnie;
Il reste à me parler, à me questionner:
Et de ce cabinet vous pourriez vous donner
Le plaisir de l'entendre appuyer ou détruire...
ACTE IV, SCENE III. 3f>9
FLORISE.
Tout ce que ta voudras, je ne veux que m'instruire
Si Cléon pour ma fille a le goût que je croi:
Mais je ne puis penser qu'il parle mal de moi.
LISETTE.
Eh bien! c'est de ma part une galanterie;
L'éloge des absents se fait sans flatterie:
11 faudra que sur vous, dans tout cet entretien,
Je dise un peu de mal, dont je ne pense rien,
Pour lui faire beau jeu.
FLORISE.
Je te le passe encore.
LISETTE.
S'il trompe mon attente, oh! ma foi, je l'adore.
floi'.ise, voyant venir Ariste et Valère.
Encor monsieur Ariste avec son protégé!
Je voudrais bien tous deux qu'ils prissent leur congé ;
Mais ils ne sentent rien, laissons-les.
SCÈINE IV.
ARISTE, VALÈRE, paré.
VA.LÈJKE.
On m'évite,
0 ciel ! je suis perdu,
50o LE MECHANT.
ARISTE.
Réglez votre conduite
Sur ce que je vous dis, et fiez-vous à moi
Du soin de mettre fin au trouble où je vous voi:
Soyez-en sûr , j'ai fait demander à Géronte
Un moment d'entretien; et c'est sur quoi je compte;
Je vais de l'amitié joindre l'autorité
Au ton de la franchise et de la vérité,
Et nous éclaircirons ce qui nous embarrasse.
VÀLÈKE.
Mais il a, par malheur, fort peu d'esprit.
ARISTE.
De grâce,
Le connaissez-vous?
VALERE.
Non; mais je vois ce qu'il est.
D'ailleurs ne juge-t-on que ceux que l'on connaît ?
La conversation deviendrait fort stérile ;
J'en sais assez pour voir que c'est un imbécile.
ARISTE.
Vous retombez encore , après m'avoir promis
D'éloigner de votre air et de tous vos avis
Cette méchanceté qui vous est étrangère ;
Eh ! pourquoi s'opposer à son bon caractère !
Tenez , devant vos gens je n'ai pu librement
Vous parler de Cléon : il faut absolument
Rompre
ACTE IV, SCÈNE IV. ZGi
VALERE.
Que je me donne un pareil ridicule !
Rompre avec un ami '
ARTSTE.
Que vous êtes crédule !
On entre dans le monde , on en est enivré ;
Au plus frivole accueil on se croit adoré :
On prend pour des amis de simples connaissances ;
Et que de repentirs suivent ces imprudences !
Il faut pour votre honneur que vous y renonciez.
Ou vous juge d'abord par ceux que vous voyez :
Ce préjugé s'étend sur votre vie entière ;
Et c'est des premiers pas que dépend la carrière.
Débuter par ne voir qu'un homme diffamé !
VALÈRE.
Je vous réponds , monsieur , qu'il est très-estimé.
Il a les ennemis que nous fait le mérite ;
D'ailleurs on le consulte , on l'écoute , on le cite.
Aux spectacles surtout il faut voir le crédit
De ses décisions , le poids de ce qu'il dit.
Il faut l'entendre après une pièce nouvelle ;
Il règne, on l'environne, il prononce sur elle;
Et son autorité , malgré les protecteurs ,
Pulvérise l'ouvrage et les admirateurs.
AR1STE.
Mais vous le condamnez en croyant le défendre:
44
362 LE MÉCHANT.
Est-ce bien là l'emploi qu'un bon esprit doit prendre 't
L'orateur des foyers et des mauvais propos !
Quels titres sont les siens !• l'insolence et des mois ,
Le* applaudissements, le respect idolâtre
D'un essaim d'étourdis , chenilles du théâtre ,
Lt qui , venant toujours grossir le tribunal
Du bavard imposant qui dit le plus de mal ,
Vont semer d'après lui l'ignoble parodie
Sur les fruits des talents et les dons du génie :
Cette audace d'ailleurs , cette présomption
Qui prétend tout ranger à sa décision ,
Kst d'un fat ignorant la marque la plus sûre :
L'homme éclairé suspend l'éloge et la censure ;
Il sait que sur les arts, les esprits et les goûts,
Le jugement d'un seul n'est point la loi de tous;
Qu'attendre est pour juger la règle la meilleure ,
Et que l'arrêt public est le seul qui demeure.
VALERE.
Il est vrai ; mais enfin Cléon est respecté ,
Et je vois les rieurs toujours de son côté.
▲JUSTE.
De si honteux succès ont-ils de quoi vous plaire ?
Du rôle de plaisant connaissez la misère :
J'ai rencontré souvent de ces gens à bons mots 9
De ces hommes charmans qui n'étaient que des sots.
Malgré tous les efforts de leur petite envie >
ACTE IV, SCÈNE IV. 363
Une froide épigramme, une bouffonnerie,
A ce qui vaut mieux qu'eux n'ôtera jamais rien ;
Et , malgré les plaisants , le bien est toujours bien.
J'ai vu d'autres méchants d'un grave caractère,
Gens laconiques , froids , à qui rien ne peut plaire :
Examinez-les bien : un ton sententieux
Cache leur nullité sous un air dédaigneux :
Cléon souvent aussi prend cet air d'importance ;
Il veut être méchant jusque dans son silence :
Mais qu'il se taise ou non, tous les esprits bien faits
Sauront le mépriser jusque dans ses succès.
VALÈHE.
Lui refuseriez-vous l'esprit? j'ai peine à croire....
ARISTE.
Mais à l'esprit méchant je ne vois point de gloire :
Si vous saviez combien cet esprit est aisé ,
Combien il en faut peu, comme il est méprisé î
Le plus stupide obtient la même réussite :
Eh ! pourquoi tant de gens ont-ils ce plat mérite ?
Stérilité de Tarne , et de ce naturel
Agréable, amusant, sans bassesse et sans fiel.
On dit l'esprit commun ; par son succès bizarre
La méchanceté prouve à quel point il est rare :
Ami du bien, de l'ordre et de l'humanité ,
Le véritable esprit marche avec la bonté.
Cléon n'offre à nos yeux qu'une fausse lumière :
36 î 1E MÉCHANT.
La réputation des mœurs est la première.
Sans elle, croyez-moi , tout succès est trompeur :
Mon estime toujours commence par le cœur ;
Sans lui l'esprit n'est rien ; et malgré vos maximes,
Il produit seulement des erreurs et des crimes.
Fait pour être chéri, neserez-vous cité
Que pour le complaisant d'un homme détesté ?
VALÈllE.
Je vois tout le contraire; on le recherche, on l'aime ;
Je voudrais qu'un chacun me détestât de même :
On se l'arrache au moins, je l'ai vu quelquefois
À des soupers divins retenu pour un mois.
Quand il est à Paiis il ne peut y suffire :
Me direz-vous qu'on hait un homme qu'on désire 1'
ajuste-
Que dans ses procédés l'homme est inconséquent !
On recherche un esprit dont on hait le talent :
On applaudit aux traits du méchant qu'on abhorre;
Et loin de le proscrire, on l'encourage encore.
Mais convenez aussi qu'avec ce mauvais ton ,
Tous ces gens dont il est l'oracle ou le bouffon
Craignent pour eux le sort des absents qu'il leur livre,
Et que tous avec lui seraient fâchés de vivre :
On le voit une fois , il peut être applaudi ;
Mais quelqu'un voudrait-il en faire son ami ?
VALÈRE.
On le craint, c'est beaucoup.
ACTE IV, SCÈNE IV. 365
AIUSTE.
Mérite pitoyable î
Pour les esprits sensés est-il donc redoutable ?
C'est ordinairement à de faibles rivaux
Qu'il adresse les traits de ses mauvais propos.
Quel honneur irouvez-vous à poursuivre , à confondre?
A désoler quelqu'un qui ne peut vous répondre ?
Ce triomphe honteux de la méchanceté
Réunit la bassesse et l'inhumanité.
Quand sur l'esprit d'un autre on a quelque avantage,
N'est-il pas plus flatteur d'en mériter l'hommage,
De voiler, d'enhardir la faiblesse d'autrui ,
Et d'en être à la fois et l'amour et l'appui?
VALERE.
Qu'elle soit un peu plus, un peu moins vertueuse ,
Vous m'avoûrez du moins que sa vie est heureuse :
On épuise bientôt une société ;
On sait tout votre esprit, vous n'êtes plus fêté
Quand vous n'êtes plus neuf; il faut une autre scène
Et d'autres spectateurs: il passe, il se promène
Dans les cercles divers, sans gêne , sans lien ;
Il a la fleur de tout, n'est esclave de rien....
AJUSTE.
Vous le croyez heureux? Quelle ame méprisable !
Si c'est là son bonheur, c'est être misérable ,
Etranger au milieu de la société,
:,W LE MÉCHANT.
Et par-tout fugitif, et par-tout rejeta.
Vous connaîtrez bientôt par votre expérience
Que le bonheur du cœur est dans la confiance :
Un commerce de suite avec les mêmes gens ,
L'union des plaisirs, des goûts, des sentiment
Une société peu nombreuse, et qui s'aime,
Où vous pensez tout haut , où vous êtes vous-même ,
Sans lendemain , sans crainte et sans malignilé ,
Dans le sein de la paix et de la sûrelé ;
Vo là îe seul bonheur honorable et paisible
D'un esprit raisonnable, et d'un cœur né sensible.
Sans amis, sans repos, suspect et dangereux,
L'homme frivole et vague est déjà malheureux :
Mais jugez avec moi combien l'est davantage
Un méchant affiché dont on craint le passage ,
Qui traînant avec lui les rapports, les horreurs,
L'esprit de fausseté , l'art atTreux des noirceurs ,
Abhorré, méprisé, couvert d'ignominie ,
Chez les honnêtes gens demeure sans patrie.
Voilà le vrai proscrit, et vous le connaissez.
valère.
Je ne le verrais plus si ce que vous pensez
Allait m'être prouvé : mais on outre les choses ;
C'est donner à des riens les plus horribles causes :
Quant à la probité, nul ne peut l'accuser ;
Ce qu'il dit, ce qu'il fait n'est que pour s'amuser.
ACTE IV, SCÈNE IV. SB;
ÀitisTr.
S'amuser, dites-vous? Quelle erreur est la votre î
Quoi ! vendre tour à tour, immoler l'une à l'autre
Chaque société, diviser les esprits ,
Aigrir des gens brouillés, ou brouiller des amis;
Calomnier, flétrir des femmes estimables ,
Faire du mal d'autrui ses plaisirs détestables ;
Ce germe d'infamie et de perversité
Est-il dans la môme ame avec la probité ?
Et parmi vos amis vous souffrez qu'on le nomme !
VALÈRE.
Je ne le connais plus s'il n'est point honnête homme :
Mais il nie reste un doute; avec trop de bonté
Je crains de me piquer de singularité :
Sans condamner l'avis de Cléon, ni le vôtre,
J'ai l'esprit de mon siècle , et je suis comme un autre.
Tout le monde est méchant, et je serais par-tout
Ou dupe, ou ridicule avec un autre goût.
ARISTE,
Tout le monde est méchant! oui, ces cœurs haïssables,
Ce peuple d'hommes faux, de femmes, d'agréables,
Sans principes , sans mœurs, esprits bas et jaloux ,
Qui se rendent justice en se méprisant tous.
En vain ce peuple affreux, sans frein et sans scrupule,
De la bonté du cœur veut faire un ridicule ;
Pour chasser ce nuage, et voir avec clarté
368 LE MÉCHANT.
Que l'homme n'est point fait pour la méchanceté ,
Consultez, écoutez pour juges, pour oracles,
Les hommes rassemblés: voyez à nos spectacles ,
Quand on peint quelque trait de candeur, de bonté,
Où brille en tout son jour la tendre humanité ,
Tous les cœurs sont remplis d'une volupté pure ,
Et c'est la qu'on entend le cri de la nature.
valère.
Vous me persuadez.
ARISTE.
Vous ne réussirez
Qu'en suivant ces conseils. Soyez bon, vous plairez ;
Si la raison ici vous a plu dans ma bouche ,
Je le dois à mon cœur que votre intérêt touche.
VALÈRE.
Géronle vient, calmez son esprit irrité ,
Et comptez pour toujours sur ma docilité.
SCÈNE V.
GÉRONTE, ARISTE, VALÈRE.
GLRONTE.
Le voilà bien paré! Ma foi, c'est grand dommage
Que vous ayez ici perdu votre étalage !
VALÈRE.
Cessez de m'accabler, monsieur, et par pitié
ACTE IV, SCENE V. 5m)
Songez qu'avant ce jour j'avais votre amitié.
Par l'erreur d'un moment ne jugez point ma vie :
Je n'ai qu'une espérance ; ah ! m'est-elle ravie !
Sans l'aimable Chloé je ne puis être heureux :
Voulez-vous mon malheur ?
GÉRONTE.
Elle a d'assez beaux yeux...
Pour des yeux de province.
VALERE.
Ah ! laissez là, de grâce,
Des torts que pour toujours mon repentir efface >
Laissez un souvenir...
GÉRONTE.
Vous-même laissez-nous :
Monsieur veut me parler. Au reste arrangez-vous
Tout comme vous voudrez; vous n'aurez point ma nièce.
VALERE.
Quand j'abjure à jamais ce qu'un moment d'ivresse...
GÉRONTE.
Oh ! pour rompre , vraiment , j'ai bien d'autres raisons.
VALÈRE.
Quoi donc?
GÉRONTE.
Je ne dis rien : mais sans tant de façons
Laissez-nous, je vous prie , ou bien je me retire.
VALÈRE.
Non, monsieur, j'obéis... A peine je respire ..
3;o LE MECHANT.
Ariste, vous savez mes vœux et mes chagrins ;
Décidez de mes- jours $ leur sort est dans vos mains.
SCÈNE VI.
GÉRONTE, ARISTE.
AJUSTE.
Vous le traitez bien mal; je ne vois pas quel crime...
géroxte.
A la bonne heure, il peut obtenir votre estime :
Vous avez vos raisons apparemment ; et moi
J'ai les miennes aussi : chacun juge pour soi.
Je crois, pour votre honneur, que du petit Valère
Vous pouviez ignorer le mauvais caractère.
ARISTE.
Ce ton là m'est nouveau; jamais votre amitié
Avec moi jusqu'ici ne l'avait employé.
GÉRONTE.
Que diable voulez-vous? Quelqu'un qui me conseille
De m'empêtrer ici d'une espèce pareille
M'aime-t-il? Vous voulez que je trouve parfait
Un petit suffisant qui n'a que du caquet,
D'ailleurs mauvais esprit, qui décide, qui fronde ,
Parle bien de lui-même, et mal de tout le monde ?
ARISTE.
Il est jeune: il peut être indiscret, vain, léger,
ACTE IV, SCÈNE vr. 3?i
Mais quand le cœur est bon, lout peut se corriger.
S'il vous a révolté par une extravagance ,
Quoique sur cet article il s'obstine au silence,
Vous devez moins, je crois, vous en prendre à son cœur,
Qu'à de mauvais conseils dont on saura l'auteur.
Sur la méchanceté vous lui rendrez justice :
Valère a trop d'esprit pour ne pas fuir ce vice.
Il peut en avoir eu l'apparence et le ton,
Tar vanité, par air, par indiscrétion ;
Mais de ce caractère il a vu la bassesse :
Comptez qu'il est bien né, qu'il pense avec noblesse.
g é honte.
Il fait donc l'hypocrite avec vous: en effet
Il lui manquait ce vice, et le voilà parfait.
Ne me contraignez pas d'en dire davantage ;
Ce que je sais de lui...
ariste.
Cléon...
GÉRONTE.
Encor! j'enrage.
Vous avez la fureur de penser mal d'autrui.
Qu'a-t-il à faire là? Vous parlez mal de lui
Tandis qu'il vous estime et qu'il vous justifie.
ARISTE.
Moi ! me justifier! eh ! de quoi, je vous prie ?
5; 2 LE MECHANT.
GLRONTE.
Enfin...
ARISTE.
Expliquez-vous, ou je romps pour jamais :
Vous ne m'estimez plus, si des soupçons secrets...
CEROME.
Tenez, voilà Cléon ; il pourra vous apprendre
S'il veut des procédés que je ne puis comprendre.
C'est de mon amitié faire bien peu de cas...
Je sors... car je dirais ce que je ne veux pas...
SCÈNE VIT.
CLÉON, ARISTE.
ARISTE.
M'irpRENDREz-vous , monsieur , quelle odieuse histoire
Me brouille avec Gëronte, et quelle ame assez noire..?
CLÉON.
Vous n'êtes pas brouillés; amis de tous les temps ,
Vous êtes au-dessus de tous les ditférents:
Vous verrez simplement que c'est quelque nuage :
Cela finit toujours par s'aimer davantage.
Géronle a sur le cœur nos persécutions
Sur un parti qu'en vain vous et moi conseillons.
Moi, j'aime foit Valère, et je vois avec peine
Qu'il se soit annoncé par donner une scène ;
ACTE IV , SCÈNE VII. 3;3
Mais, soit dit entre nous, peut-on compter sur lui?
A bien examiner ce qu'il fait aujourd'hui ,
On imaginerait qu'il détruit notre ouvrage ,
Qu'il agit sourdement contre son mariage ;
Il veut, il ne veut plus : sait-il ce qu'il lui faut ?
Il est près de Chloé qu'il refusait tantôt.
ÀUISTE.
Tout serait expliqué si l'on cessait de nuire ,
Si la méchanceté ne cherchait à détruire...
CLÉOK.
Oh bon! quelle folie! Êles-vous de ces gens
Soupçonneux, ombrageux? croyez-vous auxméchants?
Et réalisez-vous cet être imaginaire ,
Ce petit préjugé qui ne va qu'au vulgaire ?
Pour moi , je n'y crois pas : soit dit sans intérêt ,
Tout le monde est méchant, et personne ne l'est.
On reçoit et l'on rend; on est à-peu-près quitte.
Parlez-vous des propos ! comme il n'est ni mérite
Ni goût, ni jugement qui ne soit contredit ,
Que rien n'est vrai sur rien ; qu'importe ce qu'on dit ?
Tel sera mon héros, et tel sera le vôtre :
'aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une autre.
e dis ici qu'Éraste est un mauvais plaisant ;
h bien ! on dit ailleurs qu'Eraste est amusant.
i vous parlez des faits et des tracasseries ,
e n'y vois dans le fond que des plaisanteries ;
374 LE MÉCHANT.
Et si vous attachez du crime à tout cela ,
Beaucoup d'honnêtes gens sont de ces fripons- là.
L'agrément couvre tout : il rend tout légitime.
Aujourd'hui dans le monde on ne connaît qu'un crime,
C'est l'ennui. Pour le fuir tous les moyens sont bons.
Il gagnerait bientôt les meilleures maisons
Si l'on s'aimait si fort. L'amusement circule
Par les préventions, les torts, le ridicule :
Au reste, chacun parle et fait comme il l'entend.
Tout est mal , tout est bien , tout le monde est conten t.
ARISTE.
On a rien à répondre à de telles maximes :
Tout est indifférent pour les âmes sublimes.
Le plaisir, dites- vous, y gagne : en vérité ,
Je n'ai vu que l'ennui chez la méchanceté.
Ce jargon éternel de la froide ironie ,
L'air de dénigrement, l'aigreur, la jalousie,
Ce ton mystérieux, ces petits mots sans fin ,
Toujours avec un air qui voudrait être fin ;
Ces indiscrétions , ces rapports infidèles ,
Ces basses faussetés, ces trahisons cruelles ;
Tout cela n'est-il pas, à le bien définir,
L'image de la haine et la mort du plaisir ?
Aussi ne voit-on plus où sont ces caractères ,
L'aisance, la franchise et les plaisirs sincères.
On est en garde, on doute enfin si l'on rira:
ACTE IV, SCÈNE VII. 3?5
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
De la joie et du cœur on perd l'heureux langage
Pour l'absurde talent d'un triste persiflage.
Faut-il donc s'ennuyer pour être du bon air ?
Mais, sans perdre en discours un temps qui nous est cher,
Venons au fait, monsieur; connaissez ma droiture :
Si vous êtes ici, comme on le conjecture ,
L'ami de la maison ; si vous voulez le bien ,
Allons trouver Géronte, et qu'il ne cache rien.
Sa défiance ici tous deux nous déshonore :
Je lui révélerai des choses qu'il ignore.
Yous serez notre juge: allons, secondez-moi,
Et soyons tous trois sûrs de notre bonne foi.
CLÉON.
Une explication ! en faut-il quand on s'aime ?
Ma foi, laissez tomber tout cela de soi-même.
Me mêler là-dedans !.. ce n'est pas mon avis :
Souvent un tiers se brouille avec les deux partis ;
Et je crains... Yous sortez? mais vous me faites rire.
De grâce > expliquez -moi...
ÀKISTE.
Je n'ai rien à vous dire.
3;C LE MÉCHANT.
SCÈNE VIII.
LISETTE, A1USTE, CLÉON.
LISETTE.
Messieurs, on vous attend dans le bois.
ariste, bas à Lisette , en sortant.
Songe au moins..
Lisette, h as à Arisle.
Silence !
SCÈNE IX.
CLÉON , LISETTE.
CLÉON.
Heureusement nous voilà sans témoins :
Achève de m'instruire, et ne fais aucun doute...
LISETTE.
Laissez-moi voir d'abord si personne n'écoute
Par hasard à la porte ou dans ce cabinet :
Quelqu'un des gens pourrait entendre mon secret.
cléon , seul.
La petite Chloé , comme me dit Lisette,
Pourrait vouloir de moi! l'aventure est parfaite :
Feignons; c'est à Valère assurer son refus ;
Et tourmenter Florise est un plaisir de plus.
ACTE IV, SCENE IX. 377
Lisette, à fart) en revenant.
Tout va bien.
CLÉON.
Tu me vois dans la plus douce ivresse :
Je l'aimais , sans oser lui dire ma tendresse :
Sonde encor ses désirs : s'ils répondent aux miens ,
Dis-lui que dès long-temps j'ai prévenu les siens.
L1SFTTE.
Je crains pourtant toujours.
CLÉOX.
Quoi ?
LISETTE.
Ce goût pour madame»
cléon.
Si tu n'as pour raison que cette belle flamme,..
Je te l'ai déjà dit; non, je ne l'aime pas.
LISETTE.
Ma foi, ni moi non plus. Je suis dans l'embarras ;
Je veux sortir d'ici , je ne saurais m'y plaire :
Ce n'est pas pour monsieur; j'aime son caractère;
Il est assez bon maître, et le même en tout temps,
Bon homme...
CEÉON.
Oui , les bavards sont toujours bonnes gens.
LISETTE.
Pour madame!,.. Oh i d'honneur. Mais je crains ma franchise;
44.
3?8 LE MÉCHANT.
Si vous redeveniez amoureux de Florise...
Car vous l'avez été sûrement, et je crois...
CLÉON.
Moi , Lisette, amoureux! tu te moques de moi :
Je ne me le suis cru qu'une fois en ma vie ;
J'eus Araminte un mois; elle était très- jolie,
Mais coquette à l'excès; cela m'ennuyait fort :
Elle mourut, je fus enchanté de sa mort.
Il faut, pour m'attacher, une ame simple et pure,
Comme Chloé, qui sort des mains de la nature ,
Faite pour allier les vertus aux plaisirs ,
Et mériter l'estime en donnant des désirs ;
Mais madame Florise !...
LISETTE.
Elle est insupportable !
Rien n'est bien ; autrefois je la croyais aimable ,
Je ne la trouvais pas difficile à servir.
Aujourd'hui, franchement, on n'y peut plus tenir;
Et pour rester ici , j'y suis trop malheureuse.
Comment la trouvez-vous?
CLÉON.
Ridicule, odieuse
L'air commun , qu'elle croit avoir noble pourtant ;
Ne pouvant se guérir de se croire un enfant :
Tant de prétentions , tant de petites grâces ,
Que je mets, vu leur date, au nombre des grimaces;
ACTE IV, SCÈNE IX. 379
Tout cela dans le fond m'ennuie horriblement;
Une femme qui fuit le monde en enrageant ,
Parce qu'on n'en veut plus , et se croit Philosophe ;
Qui veut être méchante, et n'en a pas l'étoffe;
Courant après l'esprit , ou plutôt se parant
De l'esprit répété qu'elle attrape en courant ;
Jouant le sentiment: il faudrait, pour lui plaire,
Tous les menus propos de la vieille Cithère ,
Ou sans cesse essuyer des scènes de dépit ,
Dos fureurs sans amour , de l'humeur sans esprit
Un amour-propre affreux, quoique rien ne soutienne...
LISETTE.
Au fond je ne vois pas ce qui la rend si vaine.
CLÉON.
Quoiqu'elle garde encor des airs sur la vertu ,
De grands mots sur le cœur, qui n'a-t-elle pas eu?
Elle a perdu les noms, elle a peu de mémoire;
Mais tout Paris pourrait en retrouver l'histoire :
Et je n'aspire point à l'honneur singulier
D'être le successeur de l'univers entier.
Lisette , atteint vers ie cabinet.
Paix ! j'entends là -dedans Je crains quelque aventure.
cléon , seul
Lisette est difficile , ou la voilà bien sûre
Que je n'ai point l'amour qu'elle me soupçonnait ;
Et si, comme elle, aussi Chloé l'imaginait,
5So LE MÉCHANT.
Elle ne craindra plus
Lisette , à part , en revenant.
Elle est, ma foi, partie,
De rage , apparemment , ou bien par modestie.
CLÎSON.
Eh bien ?
EÏSETTF.
On me cherchait. Mais vous n'y pensez pas ;
Monsieur, souvenez- vous qu'on vous attend là-bas.
Gardons bien le secret, vous sentez l'importance...
CLÉON.
Compte sur les effets de ma reconnaissance
Si tu peux réussir à faire mon bonheur.
IlSETTE.
Je ne demande rien ; j oblige pour l'honneur.
( à part , en sortant. )
Ma foi., nous le tenons.
cléon , seul.
Pour couronner l'affaire ,
Achevons de brouiller et de noyer Valère.
FIN DU QUATRIEME ACTE.
ACTE V, SCENE I. 38 1
i^VW'VVVVV\^^^VV»A^/V^'V\A^AiVV»'VVV»'VVVl'VVV»WVV»'\^^rtVVV'VVV* (W\/\W\I\<VW%
ACTE CINQUIÈME.
SCENE I.
LISETTE, FRONTIN.
LISETTE.
Entre donc... ne crains rien, te dis-je; ils n'y sont pas.
Eh bien ! de ta prison tu dois êlre forl las !
FRONTIN.
Moi ! non. Qu'on veuille ainsi me faire bonne chère
Et que j'aie en tout temps Lisette pour geôlière ,
Je serai prisonnier, ma foi, tant qu'on voudra.
Mais si mon maître enfin...
LISETTE.
Supprime ce nom-là;
Tu n'es plus à Cléon , je te doune à, Valère.
Chloé doit l'épouser, et voilà ton affaire.
Grâce à la noce , ici tu restes attaché ,
Et nous nous marîrons par-dessus le marché.
FRONTIN.
L'affaire de la noce est donc lacommodée?
LISETTE.
Pas tout-à-fait encor , mais j'en ai bonne idée ;
38a LE MÉCHANT.
Je ne sais quoi me dit qu'en dépit de Cléon
Nous ne sommes pas loin de la conclusion.
En gens congédiés je crois me bien connaître ,
Ils ont d'avance un air que je trouve à ton maître »*
Dans l'esprit de Florise il est expédié.
Grâce aux conseils d'Ariste , au pouvoir de Chloé ,
"Valère l'abandonne : ainsi , selon mon compte ,
Cléon n'a plus pour lui que l'erreur de Géronte ,
Qui par nous tons dans peu saura la vérité :
Veux-tu lui rester seul? et que ta probité...
FRONTi N.
Mais le quitter ! jamais je n'oserai lui dire.
LISETTE.
Bon ! Eh bien! écris-lui... Tu ne sais pas écrire
Peut-être ?
FRONTW.
Si , parbleu !
LISETTE.
Tu te vantes.
FRONTIN.
Moi ? non :
Tu vas voir.
( Il écrit ).
LISETTE.
Je croyais que tu signais ton nom
Simplement; mais tant mieux: mande-lui, sans mystère,
ACTE V, SCENE I. 383
Qu'un autre arrangement que tu crois nécessaire >
Des raisons de famille enfin , t'ont obligé
De lui signifier que tu prends ton congé.
FRONT IN.
Ma foi, sans compliment, je demande mes gages.
Tiens, tu lui porteras...
LISETTE.
Dès que tu te dégages
De ta condition , tu peux compter sur moi ,
Et j'attendais cela pour finir avec toi :
Valère , c'en est fait , te prend à son service.
Tu peux dès ce moment entrer en exercice ;
Et , pour que ton état soit dûment éclairci ,
Sans retour, sans appel, dans un moment d'ici
Je te ferai porter au château de Valère
Un billet qu'il m'a dit d'envoyer à sa mère :
Cela te sauvera tonte explication ,
Et le premier moment de l'humeur de Cléon...
Mais je crois qu'on revient.
FRONTIN.
Il pourrait nous surprendre,
J'en meurs de peur : adieu.
LISETTE.
Ne crains rien : va m'attendre ;
Je vais t'expédier.
frontin 9 revenant sur ses pas.
Mais à propos vraiment ^
5iT4 LE MÉCHANT.
J'oubliais...
LISETTE.
Sauve-toi : j'irai dans un moment
T'entendre et te parler.
SCÈiNE II.
LISETTE.
J'ai de son écriture.
Je voudrais bien savoir que le est celte aventure ,
Et pour quelle raison Àriste m'a prescrit
Un si profond secret quand j'aurais cet écrit.
Il se peut que ce soit pour quelque gentillesse
De Cléon ; en tout cas je ne rends cette pièce
Que sous condition , et s'il m'assure bien
Qu'à mon pauvre Frontin il n'arrivera rien :
Car enfin bien des gens, à ce que j'entends dire,
Ont été quelquefois pendus pour trop écrire.
Mais le voici.
SCÈiNE III.
FLORISE, ARISTE, LISETTE.
Lisette, à part, à Ariste.
Monsieur, pourrais-je vous parler?
AlViSTE.
Je te suis dans l'instant.
ACTE V, SCÈNE If. 385
SCÈNE IV.
FLORISE, AIIISTE.
ARISTE.
C'est trop vous désoler.
En vérité, madame, il ne vaut point la peine
Du moindre sentiment de colère ou de haine :
Libre de vos chagrins, partagez seulement
Le plaisir que Chloé ressent en ce moment
D'avoir pu recouvrer l'amitié de sa mère,
Et de vous voir sensible à l'espoir de Valère.
Vous ne m'étonnez point, au reste , et vous deviez
Attendre de Cléon tout ce que vous voyez.
FLORISE.
Qu'on ne m'en parle plus : c'est un fourbe exécrable ,
Indigne du nom d'homme, un monstre abominable.
Trop tard pour mon malheur je déteste aujourd'hui
Le moment où j'ai pu me lier avec lui.
Je suis outrée!
ARISTE.
Il faut, sans tarder, sans mystère,
Qu'il soit chassé d'ici.
FLORISE.
Je ne sais comment faire ,
Je le crains ; c'est pour moi le plus grand embarras.
17
586 LE MECHANT.
AR1STE.
Méprisez-le à jamais, vous ne le craindrez pas.
Voulez-vous avec lui vous abaisser à feindre?
Vous l'honoreriez trop en paraissant le craindre;
Osez l'apprécier : tous ces gens redoutés,
Fameux par les propos et par les faussetés ,
Vus de près ne sont rien; et toute cette espèce
N'a de force sur nous que par notre faiblesse :
Des femmes sans esprit , sans grâces, sans pudeur,
Des hommes décriés , sans talents, sans honneur,
Verront donc à jamais leurs noirceurs impunies,
Nous tiendront dans la crainte à force d'infamies,
Et se feront un nom d'une méchanceté
Sans qui l'on n'eût pas su qu'ils avaient existé !
Non; il faut s'épargner tout égard, toute feinte;
Les braver sans faiblesse , et les nommer sans crainte.
Tôt ou tard la vertu, les grâces, les talents,
Sont vainqueur* des jaloux, et vengés des méchants.
floiuse.
Mais songez qu'il peut nuire à toute ma famille.
Qu'il va tenir sur moi , sur Géronte et ma fille
Les plus affreux discours....
ARISTE.
Qu'il parle mal ou bien*
11 est déshonoré, ses discours ne sont rien;
Il vient de couronner l'histoire de sa vie :
ACTE V, SCÈNE IV. %
Je vais mettre le comble à son ignominie
En écrivant partout les détails odieux
De la division qu'il semait en ces lieux.
Autant qu'il faut de soins, d'égards et de prudence
Tour ne point accuser l'honneur et l'innocence ,
Autant il faut d'ardeur, d'inflexibilité
Pour déférer un traître à la société;
Et l'intérêt commun veut qu'on se réunisse
Pour flétrir un méchant, pour en faire justice.
J'instruirai l'univers de sa mauvaise foi
Sans me cacher ; je veux qu'il sache que c'est moi :
Un rapport clandestin n'est pas d'un honnête homme;
Quand j accuse quelqu'un, je le dois, et me nomme.
FLORISE.
Non ; si vous m'en croyez , laissez-moi tout le soin
De l'éloigner de nous sans éclat, sans témoin.
Quelque peine que j'aie à soutenir sa vue,
Je veux l'entretenir, et dans cette entrevue
Je vais lui faire entendre intelligiblement
Qu'il est de trop ici : tout autre arrangement
Ne réussirait pas sur l'esprit de mon frère;
Cléou plus que jamais a le don de lui plaire;
Ils ne se quittent plus, et Géronte prétend
Qu'il doit à sa prudence un service important.
Enfin , vous le voyez , vous avez eu beau dire
Qu'on soupçonnait Cléon d'une affreuse satire.
588 LE MECHANT.
Géronte ne croit rien : nul doute, nul soupçon
N'a pu faire sur lui la moindre impression....
Mais ils viennent , je crois : sortons ; je vais attendre
Que Cléon soit tout seul.
SCÈNE V.
GÉRONTE, CLÉON.
GÉRONTE.
Je ne veux rien entendre;
Votre premier conseil est le seul qui soit bon,
Je n'oublîrai jamais cette obligation.
Cessez de me parler pour ce petit Valère;
Il ne sait ce qu'il veut, mais il sait me déplaire :
Il refusait tantôt, il consent maintenant.
Moi, je n'ai qu'un avis, c'est un impertinent.
Ma sœur sur son chapitre est , dit-on , revenue :
Autre esprit inégal , sans aucune tenue;
Mais ils ont beau s'unir, je ne suis pas un sot :
Un fou n'est pas mon fait, voilà mon dernier mot.
Qu'ils en enragent tous, je n'en suis pas plus triste.
Que dites-vous aussi de ce bon homme Ariste?
Ma foi, mon vieux ami n'a plus le sens commun :
Plein de préventions, discoureur importun,
Il veut que vous soyez l'auteur d'une satire
Où je suis pour ma part; il vous fait même écrire
ACTE V, SCÈNE V. 083
Ma lettre de tantôt : vainement je lui dis
Qu'elle était clairement d'un de vos ennemis ,
Puisqu'on voulait don ner des soupçons sur vous-même:
Rien n'y fait; il soutient son absurde système.
Soit dit confidemment, je crois qu'il est jaloux
De tous les sentiments qui m'attachent à vous.
cléon.
Qu'il choisisse donc mieux les crimes qu'il me donne;
Car moi je suis si loin d'écrire sur personne ,
Que, sans autre sujet, j'ai renvoyé Frontin
Sur le simple soupçon qu'il était écrivain.
Il m'était revenu que dans des brouilleries
On l'avait employé pour des tracasseries.
On peut nous imputer les fautes de nos gens ,
Et je m'en suis défait de peur des accident.
Je ne répondrais pas qu'il n'eût part au mystère
De l'écrit contre vous ; et peut-être Valère ,
Qui refusait d'abord, et qui connaît Frontin
Depuis qu'il me connaît, s'est servi de sa main
Pour écrire à sa mère une lettre anonyme.
Au reste. .. il ne faut point que cela vous anime
Contre lui; ce soupçon peut n'être pas fondé.
GÉRONTE.
Oh! vous êtes trop bon : je suis persuadé,
Par le ton qu'employait ce petit agréable,
Qu'il est faux, méchand, noir, et qu'il est bien capable
39o LE MECHANT.
Du mauvais procédé dont on veut vous noircir.
Qu'on vous accuse encore! oh ! laissez-les venir.
Puisque de leur présence on ne peut se défaire,
Je vais leur déclarer d'une façon très-claire
Que je romps tout accord ; car , sans comparaison ,
J'aime mieux vingt procès qu'un fat dans ma maison.
SCÈNE VI.
CLÉ ON, seul.
Que je tiens bien mon sot ! mais par quelle inconstance
Florise semble-t-elle éviter ma présence?
L'imprudente Lisette aurait-elle avoué?
Elle consent, dit-on, ^ marier Chloé.
On ne sait ce qu'on lient avec ces femmelettes :
Mais je l'ai subjuguée... un mot, quelques fleurettes
Me la ramèneront... ou, si je suis trahi,
J'en suis tout consolé , je me suis réjoui.
SCÈNE VII.
FLORISE, CLÉON.
CLÉON.
VotîS venez à propos : j'allais chez vous, madame...
Mais quelle rêverie occupe donc votre ame ?
Qu'av^jç-irous ? vos beaux yeux me semblent moins sereins j
ACTE V, SCENE VII. 5$i
Faite pour les plaisirs , auriez des chagrins?
FLORISE.
J'en ai de trop réels.
cléon.
Dites-les-moi, de grâce,
Je les partagerai ♦ si je ne les efface.
Vous connaissez...
FLORISE.
J'ai fait bien des réflexions ,
Et je ne trouve pas que nous nous convenions.
CLÉON.
Comment, belle Florise, et quel affreux caprice
Vous force à me traiter avec tant d'injustice?
Quelle était mon erreur! quand je vous adorais,
Je me croyais aimé....
FLORISE.
Je me l'imaginais,
Mais je vois à présent que je me suis trompée;
Par d'autres sentiments mon ame est occupée.
Des folles passions j'ai reconnu l'erreur ,
Et ma raison enfin a détrompé mon cœur.
CLEON.
Mais est-ce bien à moi que ce discours s'adresse,
A moi dont vous savez l'estime et la tendresse,
Qui voulais à jamais tout vous sacrifier,
Qui ne voyais que vous dans l'univers entier?
59a LE MÉCHANT.
Ne me confirmez pas l'arrêt que je redoute ;
Tranquillisez mon cœur : vous l'éprouvez, sans doute?
FLORISE.
Une autre vous aurait fait perdre votre temps ,
Ou vous amuserait par l'air des sentiments;
Moi, qui ne suis point fausse...
cléon, à genoux, et de l'air te plus affligé.
Et vous pouvez, cruelle,
M'annoncer froidement cette afFreuse nouvelle <'
FLORISE.
Il faut ne nous plus voir.
cléon, se relevant, et éclatant de rire.
Ma foi, si vous voulez
Que je vous parle aussi très-vrai, vous me comblez.
Vous m'avez épargné par cet aveu sincère
Le même compliment que je voulais vous faire.
Vous cessez de m'aimer, vous me croyez quitté;
Mais j'ai depuis long-temps gagné de primauté.
FLORISE.
C'est trop souffrir ici la honte où je m'abaisse;
Je rougis des égards qu'employait ma faiblesse.
Eh bien ! allez, monsieur : que vos talents sur nous
Épuisent tous les traits qui sont dignes de vous;
Ils partent de trop bas pour pouvoir nous atteindre.
Vous êtes démasqué, vous n'êtes plus à craindre :
Je ne demande pas d'autre éclaircissement,
ACTE V, SCÈNE VII. 5o5
Vous n'en méritez point. Partez dès ce moment;
Ne me voyez jamais.
CLEON.
La dignité s'en mêle !
Vous mettez de l'humeur à cette bagatelle!
Sans nous en aimer moins, nous nous quittons tous deux.
Epargnons à Géronte un éclat scandaleux,
Ne donnons point ici de scène extravagante;
Attendez quelques jours, et vous serez contente :
D'ailleurs il m'aime assez, et je crois mal-aisé...
FLORISE.
Oh ! je veux sur-le-champ qu'il soit désabusé.
SCÈNE VIII.
GÉRONTE, ARISTE, VALÈRE, CLÉON,
FLORISE, CHLOÉ.
GÉRONTE.
Eh bien! qu'est-ce, ma sœur? Pourquoi tout ce tapage?
FLORISE.
Je ne puis point ici demeurer davantage,
Si monsieur, qu'il fallait n'y recevoir jamais...
CLÉON.
L'éloge n'est pas fade.
GÉRONTE.
Oh ! qu'on me laisse en paix ;
Vl LE MECHANT.
Ou, si vous me poussez , tel ici qui m'écoute...
AR1STE.
Valèrc ne crains rien : pour moi je ne redoute
Nulle explication. Voyons, éclaircissez.. .
GERONTE.
Je m'entends, il suffit.
ARISTE.
Non > ce n'est point assez :
Ainsi que l'amitié la vérité m'engage...
GÉRONTE.
Et moi je n'en veux point entendre davantage :
Dans ces misères-là je n'ai plus rien à voir ,
Et je sais là-dessus tout ce qu'on peut savoir.
AR1STE.
Sachez donc avec moi confondre l'imposture;
De la lettre sur vous connaissez l'écriture...
C'est Fronlin, le valet de monsieur que voilà.
GÉRONTE.
Vraiment oui, c'est Frontin ! je savais tout cela :
Belle nouvelle!
ARISTE.
Eh quoi ! votre raison balance ?
Et vous ne voyez pas avec trop d'évidence....
GÉROKTE.
Un valet, un coquin!....
VALÈRE.
Connaissez mieux les gens;
ACTE V, SCÈNE VIII. Sq5
Vous accusez Frontin, et moi je le défends.
GERONTE.
Parbleu! je le crois bien, c'est votre secrétaire.
VA.LERE.
Que dites- vous, monsieur? et quel nouveau mystère...
Tour vous en éclaircir interrogeons Frontin.
cléon.
Il est parti, je l'ai renvoyé ce matin.
v.vlère.
Vous l'avez renvoyé : moi je l'ai pris; qu'il vienne.
(à un laquais. )
Qu'on appelle Lisette, et qu'elle nous l'amène.
GÉRONTE.
(abattre.) (àCUon. )
Frontin vous appartient ? Autre preuve pour nous !
Il était à monsieur même en servant chez vous,
Et je ne doute pas qu'il ne le justifie.
CLÉON.
Valère, quelle est donc cette plaisanterie?
VALERE.
Je ne plaisante plus, et ne vous connais point.
Dans tous les lieux, au reste, observez bien ce point,
Respectez ce qu'ici je respecte et que j'aime ;
Songez que l'offenser, c'est m'offenser moi-même.
GÉRONTE.
Mais vraiment il est brave.. . on me mandait que non.
SgG LE MÉCHANT.
SCÈNE IX.
GÉRONTE, A1USTE, CLÉON, VALÈRE,
FLORISE, CHLOÉ, LISETTE.
ariste, à Lisette.
Qu'as-tu fait de Frontinî* et par quelle raison...
LISETTE.
Il est parti.
ARISTE.
Non , non : ce n'est plus un mystère.
LISETTE.
Il est allé porter la lettre de Valère :
Vous ne m'aviez pas dit...
ARISTE.
Quel contre-temps fâcheux!
CLÉON.
Comment ! malgré mon ordre il était en ces lieux t
Je veux de ce fripon....
LISETTE.
Un peu de patience,
Et moins de compliments; Frontin vous en dispense.
Il peut bien par hasard avoir l'air d'un fripon,
Mais dans le fond il est fort honnête garçon ;
( montrant Valère. )
Il vous quitte d'ailleurs, et monsieur en ordonne :
Mais comme il ne prétend rien avoir à personne,
J'aurais bien à vous rendre un paquet qu'à l'aris
ACTE V, SCÈNE IX. 397
A votre procureur vous auriez cru remis;
Mais. ..
florise, se saisissant du paquet.
Donne cet écrit; j'en sais tout le mystère.
cléon, très-vivement.
Mais, madame, c'est vous... Songez...
FLORISE.
Lisez , mon frère.
Vous connaissez la main de monsieur; apprenez
Les dons que son bon cœur vous avait destinés,
Et jugez par ce trait des indignes manœuvres...
géronte, en fureur après avoir tu.
M'interdire ! corbleu !... Voilà donc de vos œuvres!
Ah! monsieur l'honnête homme, enfin je vous connais :
Remarquez ma maison pour n'y rentrer jamais.
CLÉON.
C'est à l'attachement de madame Florise
Que vous devez l'honneur de toute l'entreprise :
Au reste, serviteur. Si l'on parle de moi,
Avec ce que j 'ai vu , je suis en fonds , je croi,
Pour prendre ma revanche.
( il sort. )
SCÈNE X.
GÉRONTE, ARISTE, VALÈRE , FLORISE,
CHLOÉ, LISETTE.
géronte, à Cléon qui sort.
Oa! l'on ne vous craint guère....
5o8 LE MÉCIUNT.
Je ne suis pas plaisant, moi, de mon caractère;
Mais morbleu! s'il ne part...
AJUSTE,
Ne pensez plus à lui.
Malgré l'air satisfait qu'il affecte aujourd'hui,
Du moindre sentiment si son ame est capable,
Il est assez puni quand l'opprobre l'accable.
GÊROKTE.
Sa noirceur me confond... Daignez oublier tous
L'injuste éloignement qu'il m'inspirait pour vous.
Ma sœur, faisons la paix ... Ma nièce aurait Valère,
Si j'étais bien certain...
ARISTE.
S'il a pu vous déplaire,
Je vous l'ai déjà dit, un conseil ennemi....
CE HOME.
( à Valère. ) (à Ariste. )
Allons , je te pardonne... Et nous, mon cher ami,
Qu'il ne soit plus parlé de torts ni de querelles,
Ni de gens à la mode, et d'amitiés nouvelles.
Malgré tout le succès de l'esprit des méchants,
Je sens qu'on en revient toujours aux bonnes gens.
TIN DU MÉCHANT.
LE SIECLE PASTORAL, JITJS1QTF3 PO STI1 ( :»tE <le J. J. ROl IS SE AI" ,
:<is'> ' « jovr par P . ti .
Moi'i-ralo simplicc.
[H A M
pi'r qiwlle e - tr n - g-e des - ti
n'e-tes vovs plus que d?ns mes vers T .
TABLE DES PIÈCES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
Pages.
Lettres de M. Rousseau sur Ver-vert, la Char-
treuse, et autres pièces, v
— à M. de Lassé ré, ibid.
au P. Brumoy , vi
— à M. de Lasséré, ibid.
Ver-vert , cliant premier , i
chant second, 9
» i chant troisième, 17
chant quatrième» 24
Adieux aux Jésuites, 33
Le Carême in-promptu* 55
Le Lutrin vivant , (\b
La Chartreuse, 52
Les Ombres , 8 1
Dnvoi d^ l'Épître suivante,. 95
Épître à ma muse , 97
au P. Bougeant, 1 19
. à ma sœur, sur ma convalescence, i44
L Abbaye, i54
200 TABLE DES PIECES.
ÉpîtreàMM.ÎcsducsdeChevreuse et de Chaulnes, 170
sur un mariage, 177
à M. de Boui ongne, 187
Vers sur les tableaux exposés en 1737, 194
Le Siècle pastoral , idylle , 198
Ode sur l'amour de la Patrie, 2of>
à une dame sur la mort de sa fille, reli-
gieuse à Arras, 2i5
à Virgile, sur la poésie champêtre, 219
Épître à iM. le comte de Rochemore, 227
'» à M. de Monregard, envoyée avec un pâté, 23 o
Requête au roi , 246
Fragment de l'Epîtrc intitulée le Chartreux, 252
Vers sur la tragédie d'Alzire, 258
Le Méchant a comédie, 259
FIN DE LA TAULE.
Sbrrfta (Eaihgt XxbvntQ
PQ 1987 .G3 A6 1828 SMC
Gresset, Jean Baptiste Louis
Oeuvres choisies de Gresset